Monsieur d'André,
Puisque manifestement vous jouez la sourde oreille, je vous repose la question suivante :
Peut-on, d'un point de vue de critique interne (de base !) envisager que les Pères du Concile Vatican I auraient enseigné conciliairement un autre magistère ordinaire et universel et une autre infaillibilité du MOU que celle qu'ils ont effectivement discutée et dont les déclarations de la Députation de la Foi représentent l'aboutissement ?
Vous gagneriez beaucoup en crédibilité à répondre négativement à cette question. A défaut, on risque de devoir constater votre ignorance et/ou votre mauvaise foi.
Vous vous contentez par ailleurs d'enfiler les unes après les autres les affirmations gratuites et les interprétations fantaisistes : tout cela n'est pas crédible.
Dans les six volumes de
l'Histoire du Concile du Vatican de Granderath, je peine (et manque) à trouver l'ombre d'un commencement de fondement à vos allégations prétendumenthistoriques. Trouve-t-on quelque chose du côté de Mansi ? Soyons sérieux : vous ne manquez certes pas d'applomb, mais vous manquez radicalement à la vérité.
Sous votre plume, on apprend notamment que les troupes italiennes sont rentrées dans Rome
deux jours après la promulgation de
Pastor Aeternus. Or la Constitution dogmatique
Pastor Aeternus a été promulguée le 18 juillet 1870... et les troupes de Victor-Emmanuel II pénètrent dans l'Etat pontifical le 4 septembre, Rome tombant le 20 du même mois ! Et tout est à l'avenant !
La promulgation de la Constitution dogmatique
Dei Filius, avec son paragraphe « porro fide divina » relatif notamment à l’infaillibilité du magistère ordinaire et universel (chapitre III), est du 12 avril 1870. Les interventions de la Députation de la Foi directement relatives au magistère ordinaire et universel sont antérieures à cette promulgation, dans le cadre de la discussion préparatoire à la promulgation de cette même Constitution dogmatique. À part cela, lesdites interventions de la Députation de la Foi ne seraient nullement préparatoires à la rédaction définitive du paragraphe « porro fide divina » et à la promulgation de
Dei Filius… De qui vous moquez-vous ?
L'autorité du consentement moralement unanime des théologiens n'est nullement une "invention de ma part", puisque je me réfère notamment aux notes théologiques de Cartechini en usage auprès du Saint-Office (prenez le temps de lire autrement qu'en diagonale) et puisque les textes que vous avez vous-même cités (Pie IX,
Tuas Libenter ; Billot ; Dublanchy ; Vacant) y font eux même référence.
Evidemment, ce consentement des théologiens implique une certaine constance dans le temps, contrairement à l'autorité infaillible du magistère ordinaire et universel, précisément parce que les théologiens - même d'accord - ne jouissent pas de l'assistance divine qui a pour nom infaillibilité.
Ils ne jouissent pas d'une autorité infaillible, et pourtant leur accord moralement unanime est regardé par l'Eglise comme faisant autorité au point que l'on pècherait mortellement par témérité voire l'on pècherait contre la foi (cf. encore une fois Cartechini) si l'on méprisait leur accord moralement unanime sur un point de doctrine.
Or les théologiens que je cite sont unanimes à enseigner (y compris Vacant et Dublanchy que vous appelez à la rescousse) que le magistère ordinaire et universel est le magistère ordinaire du pape et des évêques à un moment donné, de telle sorte que chaque fois que ce magistère atteste qu'une proposition est fondée sur la Révélation, il en est infailliblement ainsi.
Quelle est la part de "constance" d'une telle unanimité ? Les auteurs que j'ai cités datent de la période qui court du Concile Vatican I au Concile Vatican II, ce qui constitue déjà un temps appréciable. Cependant, ces mêmes théologiens, ainsi que les Pères du Concile Vatican I, n'ont pas découvert subitement en 1870 l'infaillibilité de l'enseignement quotidien du pape et des évêques attestant une proposition comme fondée sur la Révélation.
a) Saint Thomas d'Aquin :
"L'Eglise est numériquement la même qui existait alors (au temps des Apôtres) et qui existe maintenant ; car même est la foi et mêmes les sacrements de la foi, même l'autorité, même la profession de la foi."
Quod. XII, q. 13, a. 1.
Question : si l'autorité est la même, comment admettre l'infaillibilité du magistère au temps des Apôtres chaque fois qu'il s'exerce, et ne pas l'admettre du magistère qui s'exerce "maintenant" et chaque fois qu'il s'exerce ?
"Si l'on considère la providence divine qui dirige son Eglise par le Saint-Esprit pour qu'elle n'erre pas, comme lui-même a promis (Jn. X, 26) que l'Esprit survenant, il enseignerait toute vérité, entendez, au sujet des choses nécessaires au salut ; il est certain qu'il est impossible que le jugement de l'Eglise universelle erre sur les choses qui touchent la foi."
Quod. IX, q. 8, a. 1.
"L'Eglise universelle ne peut se tromper, car elle est gouvernée par le Saint-Esprit, qui est l'Esprit de vérité : le Seigneur, en effet l'a promis à ses disciples en disant (Jn. XVI, 13) : Lorsqu'il viendra, l'Esprit de vérité, il vous enseignera toute vérité. Mais le symbole est édicté par l'autorité de l'Eglise universelle. Il ne contient donc rien qui ne convient pas."
IIa-IIae, q. 1, a. 9.
Saint Thomas ne dit pas : le Saint-Esprit dirige son Eglise dans le temps de telle manière qu'il est impossible que l'Eglise erre à travers les siècles. Saint Thomas dit : le Saint-Esprit dirige l'Eglise de telle manière qu'il est impossible que l'Eglise erre "maintenant". Compte tenu de la relative rareté des jugements solennels émis conjointement par le pape et les évêques, il faut bien que ce "maintenant" soit celui de ce que nous appelons magistère ordinaire et universel. C'est "maintenant" que ce MOU ne peut errer, pas "à travers les siècles".
b) Suarez :
"Question n°11. Est-ce que tous les évêques ou les docteurs, en transmettant la doctrine de la foi, peuvent tomber ensemble dans une doctrine erronée ? [...]
"Je dis en premier que tous les évêques et docteurs ne peuvent errer dans la foi de manière à induire toute l'Eglise dans une erreur contraire à la foi ; et donc ils ne peuvent enseigner et proposer l'erreur à l'Eglise universelle, de telle sorte que toute celle-ci soit obligée à quelque chose de faux. Cette conclusion apparaît comme tout à fait certaine, car elle suit nécessairement des promesses faites à l'Eglise universelle au sujet de l'infaillible vérité qu'elle conserverait toujours ; de même si tous les pasteurs de l'Eglise pouvaient se tromper de cette manière, et obliger à quelque chose de faux, on pourrait révoquer en doute soit tout, soit beaucoup de ce que l'Eglise croit maintenant, car presque tout lui est proposé de cette manière.
"Mais il faut remarquer que cette conclusion est certaine et de foi, principalement en tant qu'elle inclut la tête, le pontife suprême, avec les autres évêques, comme cela apparaîtra dans la question suivante."
Suarez, De l'Eglise et du Pape, éd. de Antonio Vargas-Machuca, 1967, pp. 245-331.
Suarez ne dit pas : les évêques et les papes transmettent infailliblement la doctrine de la foi sur plusieurs siècles (voire sur tous les temps). Suarez dit : les évêques et LE pape transmettent toujours la doctrine de la foi. "Toujours", c'est-à-dire "chaque fois" puisqu'il s'agit des évêques et DU pape (et non pas DES papes).
c) Melchior Cano :
"Voici donc notre troisième conclusion : non seulement l'Eglise antique n'a pu errer dans la foi, mais encore l'Eglise qui est maintenant ne le peut pas, ni non plus l'Eglise qui sera jusqu'à la fin des temps. [...]
"Quatrièmement, non seulement l'Eglise universelle , c'est-à-dire l'ensemble des fidèles, a pour toujours cet Esprit de vérité, mais les chefs et pasteurs de l'Eglise ont aussi ce même Esprit. Nous avons dit en effet que la voix de l'Eglise s'entend tant du peuple fidèle que des pasteurs de l'Eglise. Les premières conclusions, donc, établissaient que tout ce que l'Eglise, c'est-à-dire l'ensemble des fidèles, tient, est vrai ; celle-ci affirme que les pasteurs et docteurs de l'Eglise ne peuvent errer dans la foi, mais que tout ce qu'ils enseignent au peuple fidèle, concernant la foi chrétienne, est très vrai. [...] Nous affirmons donc que tous les pasteurs et docteurs ne peuvent jamais s'écarter de la foi."
Melchior Cano, Des Lieux théologiques, liv. IV, ch. IV, cité dans Migne, Theologiae Cursus Completus, t. I, 1839, col. 238-239.
Melchior Cano ne dit pas : l'Eglise est infaillible sur plusieurs siècles, de telle sorte qu'à un moment donné elle pourrait ne pas l'être. Melchior Cano dit : l'Eglise est infaillible maintenant de la même façon que l'Eglise antique était infaillible. Et Melchior Cano parle de l'infaillibilité de l'Eglise in credendo, c'est-à-dire les fidèles, et de l'infaillibilité de l'Eglise in docendo, à savoir le pape et les évêques (l'Eglise hiérarchique enseignante).
"Maintenant", c'est-à-dire non pas "à travers les siècles" selon la théorie aberrante par vous embrassée, et non pas "une ou deux fois par siècles", pour ce qui regarde les jugements solennels dont les évêques et le pape sont le sujet exerçant. "Maintenant", c'est-à-dire dans le magistère quotidien du pape et des évêques : le magistère ordinaire et universel.
Ainsi, l'accord moralement unanime des théologiens de la période 1870-1962 est lui-même en concordance avec l'Aquinate du XIII° siècle et deux phares de la période post-tridentine éminemment représentatifs de leur école respective (Melchior Cano le Dominicain, et Suarez le Jésuite).
Relativement à l'infaillibilité du magistère ordinaire et universel comme étant le magistère ordinaire du pape et des évêques à un moment donné, de telle sorte que chaque fois que ce magistère atteste qu'une proposition est fondée sur la Révélation, il en est infailliblement ainsi, vaut donc éminemment le criterium ennoncé par Vacant et par vous cité concernant l'accord moralement unanime des théologiens :
Il en résulte qu'une proposition isolée empruntée à un saint Père n'est point considérée comme l'enseignement certain du magistère ordinaire si-elle ne se retrouve dans le plus grand nombre des autres Pères ou des théologiens.
Mais quand un point de doctrine est admis unanimement, ou à peu près, par l'ensemble des Pères de l'Église ou des théologiens autorisés, c'est un signe indubitable qu'il fait partie des vérités révélées enseignées par le magistère ordinaire. "En effet, s'il en était autrement, comment aurait-il obtenu, pendant une si longue suite de siècles l'assentiment de tous les témoins autorisés de ce magistère de préférence à tant d'opinions qui ont disparu ou qui n'ont obtenu que l'adhésion de quelques auteurs ? Comment aurait-il été présenté par eux tous, non pas comme une assertion plus ou moins bien prouvée, mais comme un point de doctrine, c'est à dire comme un point enseigné par l'Église ? Aussi doit-on regarder comme doctrine certaine et accepter comme exacte toute formule dogmatique qui a pour elle cet accord constant et unanime.
Ma conclusion sera donc la même que précédemment :
On voit bien que Monsieur d'André n'adhère pas vraiment à l'enseignement de l'Eglise au sujet de l'infaillibilité de son magistère ordinaire et universel. Et c'est grand dommage !
N.M.