Monsieur d'André,
Vous gagneriez à lire
vraiment les références que l'on prend soin de vous citer. Vous pourriez ainsi constater :
A. Que les théologiens s'accordent à lire l'infaillibilité du magistère ordinaire et universel comme suit : les évêques avec le pape (et non pas sans lui) sont infaillibles dans leur magistère ordinaire (c'est-à-dire quotidien) chaque fois qu'ils attestent qu'une proposition est fondée sur la Révélation (soit directement, soit indirectement).
Nulle controverse entre eux là dessus. Bien au contraire. Ce faisant, ainsi que le montrent les interventions de la Députation de la Foi au Concile Vatican I, il s'agit bel et bien de ce que les Pères dudit Concile, confirmés par le pape Pie IX, attestent conciliairement lorsqu'ils enseignent que l'objet de la foi est infailliblement proposé et par les jugements solennels de l'Eglise et par son magistère ordinaire et universel.
Ce n'est donc nullement une question pendante ainsi que vous vous efforcez de le croire par pur et faux volontarisme.
B. Vous pourrez également constater que l'opinion légitime selon laquelle le magistère ordinaire et universel s'exerce nécessairement de manière dispersée implique tout aussi nécessairement que toute attestation d'un Concile oecuménique selon laquelle une proposition donnée est fondée sur la Révélation est un jugement solennel infaillible de l'Eglise.
Je reprends donc...
Mgr Zinelli, qui n'était pas un Père conciliaire parmi tant d'autres au Concile Vatican I, mais un représentant de la Députation de la Foi, c'est-à-dire de l'instance chargée de l'élaboration des constitutions est clair et net :
"L'accord des évêques dispersés a la même valeur que lorsqu'ils sont réunis : l'assistance a en effet été promise à l'union formelle des évêques et non pas seulement leur union matérielle"
"L'accord des évêques dispersés a la même valeur que lorsqu'ils sont dispersés" : ce sont les mêmes "conditions" !
Mais donnons la parole à votre grand ami l'Abbé Lucien, qui introduit bien le sujet :
"Les paroles de Notre Seigneur affirment une assistance permanente ["Et moi je suis avec vous tous les jours" Mt. XXVIII, 20] et ne font aucune mention de l'état dispersé ou réuni : il serait contraire à cet enseignement révélé de prétendre que l'assistance de Notre Seigneur au Magistère cesserait à cause d'une circonstance dont sa promesse ne fait pas acception.
"C'est d'ailleurs également ce qu'affirme Salaverri, représentant typique de ceux qui identifient verbalement "magistère ordinaire et universel" et "magistère dispersé"."
Abbé Lucien, Les degrés d'autorité du Magistère, p. 175.
La parole est maintenant à Salaverri, représentant le plus exemplaire des théologiens qui identifient MOU et état de dispersion [Dublanchy, que vous citez, va dans le même sens] :
"Les modes d'exercer le Magistère oecuménique [c'est-à-dire, dans le langage de Salaverri, "universel"], ordinaire ou extra conciliaire, et extraordinaire ou en concile, concordent ESSENTIELLEMENT en ceci que chacun est un acte de toute l'Eglise enseignante sous le Pontife romain ; ils diffèrent ACCIDENTELLEMENT en ce que le mode extraordinaire comporte en outre l'union locale des évêques."
"En effet le Christ a attribué de façon permanente l'infaillibilité au Collège des Apôtres, SANS AUCUNE RESTRICTION LOCALE, et pour la direction ordinaire des fidèles. Or cela n'aurait pas lieu si le Collège des évêques était infaillible SEULEMENT dans le Concile oecuménique. Donc le Collège des évêques est AUSSI infaillible en dehors du concile, c'est-à-dire quand il exerce le MAGISTERE SUPRÊME SELON LE MODE ORDINAIRE."
Salaverri, s.j., "De Ecclesia Christi", in Sacrae Theologiae Summa, t. I.
Relativement à l'opinion représentée par Salaverri - identification exclusive entre "magistère ordinaire et universel" et "magistère dispersée" - j'avais signalé ceci : il va de soi que pour les auteurs qui voient dans le MOU un magistère nécessairement dispersé, les "affirmations centrales" des décrets conciliaires, dans la mesure où un lien avec la Révélation est signifié, sont comme "élevées" au rang de jugements solennels. Salaverri et alii n'envisagent pas un no man's land entre les jugements solennels et le magistère dispersé dans la proposition de l'objet de la foi...
"Il suffit de lire les écrits de ces auteurs pour comprendre que dans leur langage toute affirmation directe par le Concile oecuménique d'un point de doctrine présenté comme révélé (ou nécessairement lié, ou absolument obligatoire) est considéré comme définition, comme jugement solennel.
"[Note 79 :] Il suffit d'observer comment la note "de foi divine et catholique définie" est systématiquement attribuée, dans le manuel justement célèbre où écrit Salaverri (Sacra Theologiae Summa, B.A.C., 4 vol.), à toute doctrine ainsi présentée [fin de la note].
"Autrement dit, dans ce langage et de façon parfaitement cohérente, la "solennité" du jugement est constituée par le fait qu'il est énoncé par le Concile. Si l'on adapte ce langage - ce qui ne s'impose pas, loin de là - alors on ne devra pas demander de formulations particulières pourreconnaître des "jugements solennels" à Vatican II. Comme on le sait, ce n'est pas du tout cette façon de parler qui a été retenue officiellement lors de ce dernier concile et par la suite : la distinction ordinaire/extraordinaire est appliquée à la manière de s'exprimer et non à l'état dispersé ou réuni. Ce serait une aberration doctrinale de transférer automatiquement ce qui est dit par un auteur utilisant la première distinction aux éléments distingués selon la deuxième distinction. Et il suffit de lire les auteurs parlant comme Salaverri pour s'apercevoir que jamais aucun d'entre eux n'a même envisagé que la même proposition puisse être infaillible quand elle est proférée par le magistère dispersé et ne pas l'être si elle est proférée par le magistère réuni."
Abbé Lucien, Les degrés d'autorité du Magistère, pp. 173-174.
Autrement dit...
Relativement à la proposition de l'objet de la foi [cf. la Constitution Dei Filius], c'est-à-dire relativement à l'attestation, par les évêques confirmés par le pape, qu'une proposition est fondée sur la Révélation, il y a :
- De telles attestations en concile ;
- De telles attestations rendues en état dispersé.
1) Selon l'opinion suivie par l'Abbé Lucien, il y a :
a) De telles attestations en concile :
- de forme solennelle = jugements solennels ;
- de forme non solennelle = proposition de l'objet de la foi au moyen du magistère ordinaire et universel ;
b) De telles attestations rendues en état dispersé = proposition de l'objet de la foi au moyen du magistère ordinaire et universel.
Compte tenu du caractère seulement accidentel et non pas essentiel de la distinction corps épiscopal (avec sa tête) dispersé / réuni, caractère expressément reconnu par Salaverri, c'est-à-dire par l'autre opinion en présence, il faut reconnaître que l'opinion suivie par l'Abbé Lucien est on ne peut plus légitime.
2) Selon l'opinion suivie par Salaverri, il y a :
a) De telles attestations en concile = jugements solennels...
... C'est-à-dire, ce sont toujours des jugements solennels, même si les éléments accidentels semblent apparemment faire défaut ;
b) De telles attestations rendues en état dispersé = proposition de la foi au moyen du magistère ordinaire et universel.
Salaverri n'envisage absolument pas qu'il puisse y avoir, EN CONCILE, des attestations selon lesquelles des propositions données seraient fondées sur la Révélation ne seraient pas des jugements solennels infaillibles.
Or telle est la thèse que défend notamment Avrillé et dont vous vous faites, Monsieur, le relai : thèse complètement inédite, se réclamant frauduleusement de l'opinion représentée par Salaverri, thèse absurde et contraire à la Parole de Dieu selon laquelle l'assistance divine promise au corps épiscopal avec sa tête (le pape) est une assistance permanente. Cette thèse du no man's land (relativement à l'assistance infaillible dans la proposition de l'objet de la foi) entre jugements solennels et magistère ordinaire et universel exercé de manière dispersée est profondément fausse et dangereuse.
Selon cette thèse absurde, le magistère dispersé peut "faire" ce que ne peut pas "faire" le magistère réuni : qui peut le moins, peut le plus. Absurde !
- Lorsque le pape Pie IX, dans
Tuas libenter, enseigne que le magistère des évêques dispersés unis avec le pape sont infaillibles lorsqu'ils attestent qu'une proposition est fondée sur la Révélation...
. Ne signifie nullement que les évêques réunis avec le pape n'exercent pas et ne peuvent pas exercer le magistère ordinaire et universel infaillible ;
. Et ne signifie encore moins que les Conciles oecuméniques peuvent ne pas être infaillibles lorsqu'ils attestent qu'une proposition est fondée sur la Révélation... Pie IX aurait été bien surpris qu'on lui attribue une pensée à ce point contraire à la doctrine catholique.
- Citant
Tuas libenter, vous soulignez le mot "constant" sans vous rendre compte que cet adjectif vient qualifier le "consentement universel" des théologiens catholiques, et non pas "le corps enseignant ordinaire de toute l'Eglise" c'est-à-dire le magistère.
En effet, le consentement moralement unanime des théologiens d'hier et d'aujourd'hui est regardé comme d'une particulière autorité dans l'Eglise. Mais il ne s'agit bien évidemment pas du magistère ordinaire et universel, dont chaque attestation vaut à elle seule, ainsi que le prouve également l'accord moralement unanime et constant des théologiens (cf. A.).
C. Au passage, le Concile Vatican I n'énumère nullement deux infaillibilités !
a) Prise comme telle, votre affirmation n'a aucun sens. L'assistance infaillible inhérente à la proposition de l'objet de la foi est fondamentalement une. A défaut, il n'y aurait pas un magistère suprême dans l'Eglise mais plusieurs.
Vous avez sans doute voulu invoquer non pas des infaillibilités, mais des
modes d'exercice du magistère infaillible.
b) Et vous faites erreur. Lors du Concile Vatican I est fait mention non pas de
deux modes d'exercice du magistère infaillible, mais de
trois.
- La Constitution dogmatique Dei Filius enseigne que l'objet de la foi est infailliblement proposé par le magistère de l'Eglise, tant par ses jugements solennels que par son magistère ordinaire et universel.
Ce faisant, nous avons là
deux modes d'exercice du magistère infaillible.
Ces deux modes d’exercice du magistère infaillible ont pour sujet exerçant les évêques avec le pape (et non pas sans le pape) et non pas le pape seul.
La Députation de la Foi, en la personne de Mgr Martin, fut très claire là-dessus dans son intervention devant les Pères du Concile Vatican I, le 31 mars 1870, au cours de la discussion préparatoire à la promulgation de la Constitution
Dei Filius (12 avril 1870) :
« L’intention de la députation de la foi n’a nullement été de toucher la question de l’infaillibilité du souverain pontife, directement ou indirectement ; elle a voulu expliquer quel est l’objet matériel de la foi, après avoir exposé dans le premier paragraphe ce qui lui a paru bon concernant l’objet formel de la foi. Donc, elle a seulement voulu expliquer quelles sont les vérités à croire, au point de vue de l’objet matériel de la foi ; et elle a voulu diriger ce paragraphe contre les théologiens qui disent qu’on doit croire de foi divine seulement ce qui a été clairement défini par les conciles œcuméniques. »
Mansi, Amplissima Collectio Conciliorum, 51, 224 C-D.
"L’intention de la députation de la foi n’a nullement été de toucher la question de l’infaillibilité du souverain pontife" et pour cause, puisque cette question, celle du pape seul comme sujet du magistère infaillible, était renvoyée à la discussion du schéma suivant, c'est-à-dire à la promulgation de la Constitution
Pastor Aeternus.
- Cette Constitution dogmatique
Pastor Aeternus atteste solennellement que le pape est, à lui seul, infaillible dans ses définitions ex cathedra.
C'est là le
troisième mode d'exercice du magistère infaillible conciliairement enseigné par le Concile Vatican I : mode d'exercice dont le sujet exerçant est le pape
seul.
Pour terminer, et face à votre exclamation - "Quel afflux de citations" - je voudrais redire ceci :
En ces matières, il faut étayer quelque peu ses affirmations en s'appuyant sur des autorités reconnues et suffisantes, car à défaut on ne prouve absolument rien, on parle de son propre et unique fait et l'on s'expose à raconter en tout et pour tout des âneries.
N.M.