XVIII. L’ultimatum d’Elizabeth
L’amour de Dieu n’éteint pas les affections humaines. Philip Howard gardait au cœur une vive tendresse pour son frère William et pour son oncle Henry, et il demanda à les revoir. Il désirait aussi recevoir Thomas, moins proche de lui parce que protestant et très en faveur à la Cour, mais son frère cependant et qu’il nommait encore Tom, comme jadis lorsqu’ils couraient ensemble dans les jardins de Charterhouse ou de Kenninghall.
On ne saurait refuser cette dernière grâce au prisonnier près d’entrer en agonie. Philip imaginait déjà sa joie lorsqu’il verrait s’encadrer dans l’arcade de pierre la figure avenante de son vieux Willie ! Un flot de sang colorait son visage et faisait briller ses yeux à cette évocation et il se sentait saisi au goût de vivre encore. Willie le Hardi, le cordial et gai William, son frère Will, chéri entre tous ! Et l’oncle Henry Howard, lui aussi, serait le bienvenu, cher donneur de conseils que Philip n’écouta jamais, ni dans un sens ni dans l’autre, et qui pourtant ne se lassa jamais d’en donner…
Lourde comme la porte qui depuis onze ans referme sa prison, à chaque va-et-vient des geôliers, la déception arrive. Le prisonnier ne reverra pas les siens.
Ses amis, cependant, lui ont fait savoir qu’Elizabeth promettait de lui laisser dire adieu à sa femme et à ses enfants avant de mourir. Il tente un dernier appel pour obtenir leur visite et rédige une supplique qu’il remet en mains propres à Sir Michael Blount.
Il a bien changé, Sir Blount ! L’extraordinaire douceur de Robert Southwell a fait fondre quelque chose en son cœur si dur et, depuis la mort du prêtre, un peu de pitié lui est venue pour le comte d’Arundel qu’il voit dépérir sans lui entendre proférer une plainte. Il a accepté de transmettre le message.
Fébrile, le comte attend, assis sur sa couche, car il est trop faible pour se tenir debout. Il lui semble par instants qu’il va mourir avant de revoir les siens, tant l’espoir l’étouffe et fait battre ses artères. Les voir entrer, là , tous les trois !… Non, ce serait trop beau, ce serait trop fort pour son pauvre cœur affaibli : il le redoute presque. Mais au moins s’entendre annoncer la visite de ses bien-aimés ! Les attendre, mon Dieu, les entendre venir… Les tenir dans ses bras…
Le lieutenant de la Tour est entré, le front soucieux. Est-ce dans la contrariété de donner quelque joie à son prisonnier ? Sa cruauté a-t-elle repris le dessus ? Un instant, il hésite à parler, puis il communique à Philip la réponse de la Reine.
Que le comte d’Arundel consente à se rendre une fois, une seule fois au service religieux de la reine… Alors, non seulement il reverra les siens, mais il sera gracié, rétabli dans ses droits, restauré dans ses biens. S’il refuse, aucune autorisation ne lui sera accordée.
Le prisonnier a écouté, les yeux hagards dans son pauvre visage exsangue. Quoi ! c’est là l’ultimatum de la Reine ! Mais un éclair, qui stupéfie le lieutenant, illumine tout à coup son regard. Ce message impitoyable lui apporte la palme du martyre. Si quelque doute subsistait dans les raisons de sa condamnation, la condition posée par la reine l’anéantit. Philip meurt pour la foi !
Relevé de la couche qu’il ne quitte plus guère, le comte d’Arundel s’incline, de son geste de grand seigneur :
— Monsieur, je ne puis, sous une telle condition, accepter l’offre de Sa Majesté la Reine… J’ajoute que je regrette, en un cas pareil, de n’avoir qu’une vie à donner. »
C’est au tour du lieutenant de s’incliner et son pas qui, dans le couloir, s’éloigne est moins assuré qu’auparavant.
Tout sacrifice est générateur de force. Les faibles qui reculent devant l’acceptation d’une épreuve ne savent pas qu’une vigueur inconnue les aurait soulevés pour la supporter. Philip est maintenant si près de Dieu que toutes ses douleurs lui semblent s’atténuer. Son corps seulement s’affaiblit de jour en jour; il ne peut plus quitter sa couche où il récite son chapelet, n’ayant plus la force de lire. Les médecins autorisés à le soigner lui rendent visite, mais il les prie de ne pas se déranger pour lui, car son sort ne dépend plus de leur science.
Sir Blount, sous différents prétextes, vient le voir. On croirait qu’il veut parler, mais ne le peut. Un jour, il s’attarde auprès de son prisonnier et, brusquement, le cruel geôlier se décide : il tombe à genoux auprès du lit et éclate en sanglots.
— Eh quoi, Sir Blount !
Oui, Sir Blount se repent. Il a compris ses injustices. Peut-être pensait-il vraiment châtier un traître au royaume, alors qu’il s’acharnait seulement sur un croyant. Maintenant, ses cruautés lui font horreur. Il demande pardon en pleurant à son prisonnier.
— En vérité, vous me demandez pardon, Monsieur le Lieutenant… Soit. Je vous pardonne, comme je désire recevoir le pardon de Dieu.
Ne pouvant même plus se soulever pour lui donner l’accolade, Philip baise ses propres doigts et les lui tend dans un geste de bonté, puis il lui demande de lui pardonner aussi ce qu’il a pu dire ou faire qui l’ait offensé.
Mais pourquoi Sir Blount s’est-il plu si longtemps à user les forces vives du captif ? Philip, sans dureté, lui recommande de ne point traiter aussi cruellement ses prisonniers.
— Monsieur le Lieutenant, vous avez eu, pour moi et mes hommes, de bien dures mesures.
« …Quand un captif arrive à la Tour, il apporte la douleur avec lui… Oh, n’ajoutez pas alors l’affliction à l’affliction !… Votre charge est de surveiller, non de tuer à force de sévérité.
« …Songez, mon cher Lieutenant, que Dieu qui, de son doigt, tourne la roue instable de ce monde changeant, peut, en quelques jours, faire de vous-même un prisonnier ; vous pourriez alors être gardé dans la prison même où maintenant vous gardez les autres… À Dieu, Monsieur le Lieutenant… revenez tant qu’il vous plaira et vous serez cordialement reçu, comme mon ami. »
Humblement, Sir Michael prend congé et c’est en sanglotant qu’il sort de la pièce : le remords le navre et il ne s’arrête pas à réfléchir à la remarque de Philip Howard : « Dieu peut en quelques jours faire de vous-même un prisonnier. » Sagesse pourtant, ou prophétie. Deux mois plus tard, la Tour de Londres comptera un nouveau captif, aussi durement traité que les autres et ce captif sera Michael Blount.
Cependant, les souffrances physiques de Philip Howard ne cessent de croître. La dysenterie, particulièrement pénible en ces geôles, l’épuise avec rapidité. Les spasmes le tordent toujours et il passe ses journées écrasé sur sa couche, chapelet aux doigts.
C’est dans un brouillard, maintenant, qu’il évoque les silhouettes aimées dont il garde le souvenir ou qu’il imagine : Ann, menue et pâlie par la douleur ; Elizabeth, sa fille de treize ans, toute charmante, et déjà si instruite lui a-t-on dit, mais dont la frêle constitution semble pencher plutôt vers la mort que vers la vie ; Thomas, l’enfant de dix ans, si tendre pour sa mère et qui manifeste une précoce passion pour tout ce qui est beau…
Toute la nuit du 18 au 19 octobre 1595, le comte d’Arundel reste en prières :
— Oh Dieu, je remets mon esprit entre vos mains… Seigneur, vous êtes mon espérance… Jésus, Marie… Jésus, Marie… »
Ses serviteurs, au petit matin, entourent sa couche et pleurent à sanglots. Les minutes passent. Huit heures sonnent.
— Eh bien, j’aurai bientôt terminé mon voyage. J’atteins la fin de cette misérable vie mortelle.
Ne pleurez point. Je n’en doute pas, par la grâce de Dieu, tout ira bien pour moi. »
Le grand corps osseux du comte d’Arundel repose sur sa couche, ses bras squelettiques croisés sur sa poitrine.
Voici la mort qui vient : ses prémisses soulèvent des halètements la poitrine du moribond. Les yeux de Philip restent ouverts, regardant haut et loin. Que voient-ils au-delà des murailles grises qui, déjà , ne leur font plus obstacle ?
Sont-ils là , invisibles pour les serviteurs agenouillés, tous les Howard et tous les Arundel pour aider à mourir le plus grand de leurs ? Prennent-elles figure pour le mourant, les âmes libérées des martyrs : Édouard Campion, ardent et doux ; Robert Southwell, tendrement mystique ?
Sans doute, ils forment une haie d’honneur à l’âme purifiée qui va trouver sa voie, et, s’il lui faut encore une assistance, les plus saints d’entre eux la lui apportent dans une insensible étreinte. Mais c’est Dieu seul que fixent les yeux de Philip, comme les yeux du marin fixent l’étoile.
À midi, le comte d’Arundel tourne un peu la tête de côté et, sans un gémissement, sans un sursaut, rend doucement le dernier soupir.
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