X. La fuite vers les Flandres
Le cercle de menaces se resserrait autour des Howard. Ils décidèrent de fuir, malgré l’échec de Mumford.
Il fallait que le péril fût bien menaçant pour qu’ils se résolussent à ce départ : une fois à l’abri dans les Flandres, où ils allaient chercher asile, les fugitifs pouvaient s’attendre à ce que leurs biens soient confisqués en Angleterre et prévoir des représailles pour leurs familles. Entre le danger imminent et les risques éventuels, ils choisirent cependant ces derniers.
Préparer le mystérieux voyage n’était pas petite affaire. Les frères Howard s’assurèrent des complicités en nombre suffisant par leur faciliter les transports, mais assez restreint pour offrir peu de chances à la trahison. Entre deux parades à la Cour, Philip courait chez William, qui s’était abouché avec des alliés et recevait des courriers en cachette.
C’étaient, pour le comte d’Arundel surtout, de perpétuelles émotions. À la Cour, certains coups d’œil d’Élizabeth le glaçaient. Était-elle distante, Il s’attendait au pire, songeant : « La Reine est avertie. Nous ne pourrons pas partir. » Se faisait-elle affable, Arundel se souvenait en frémissant de sa dernière visite à l’Hôtel des Howard.
— J’aime à faire des projets avec vous, cher comte. Ne rêvez-vous pas parfois de voyage, mon aimable Philip ?
Que soupçonnait-elle ?
Le soir, ayant prié avec toute sa ferveur de néophyte, le comte cherchait péniblement le sommeil, hanté par l’idée que les hommes d’armes d’Elizabeth allaient brusquement l’éveiller.
Il était assez jeune, assez hardi, assez beau joueur pour trouver à ces risques une certaine saveur. Mais trois frêles figures pesaient sur son cœur : Ann, sa fille Elizabeth et le fils passionnément attendu. Car, parmi les angoisses de l’heure, une nouvelle petite vie s’annonçait : merveilleux espoir ou aggravation de frayeur. Que deviendront les trois êtres chéris, que Philip passe la mer ou qu’il soit capturé ?
Ann, en découvrant les projets qu’on voulait lui tenir cachés, a mis au supplice le pauvre Philip :
— Eh quoi, vous songez à partir, à partir sans moi ?
— Ma douce amie, comment vous emmener, dans l’état où vous êtes ? Il en coûterait la vie à notre enfant et peut-être à vous-même !
— Mais me laisser est pire encore. Dieu ! qu’adviendra-t-il de nous quand vous ne serez plus là pour nous protéger, Philip ?
— Ma présence est pour vous menace plus que protection. C’est moi qui suis visé et c’est moi que l’on veut surprendre.
Longtemps, ils ont lutté ainsi, elle refoulant ses larmes et lui son émotion. Brusquement, elle s’est effondrée à ses pieds, lui enserrant les genoux… Jamais il ne l’avait vue ainsi implorante, même aux pires moments qu’il lui avait fait passer :
— Ann, Ann, ne m’enlevez pas mon courage !... Ménagez votre enfant !... Ann, ayons confiance en Dieu…
Il ne l’a pas adjurée en vain. Elle s’est relevée les yeux en larmes, mais décidée à accepter son sort, et depuis, elle l’aide de son mieux dans les préparatifs de son départ.
L’heure approche. Philip s’est confessé au Père Weston qui l’a reçu dans la foi dès le mois de septembre 1584 ; il a communié auprès de sa femme et de sa sœur. Pour ne point assister jusqu’au bout au service protestant célébré à l’ouverture du Parlement, il a simulé une indisposition causée par la chaleur : mais c’est là geste à ne pas renouveler. Il est temps de partir.
Philip s’enferme dans son bureau et commence une longue lettre à la Reine – lettre que Margaret Sackville remettra, bravant toute conséquence, lorsque son frère sera en lieu sûr.
...Que la Reine ne le juge pas traître à son pays. Ce ne sont pas des accointances avec l’étranger qui provoquent son départ, mais l’impossibilité où il se sent d’étouffer plus longtemps ses convictions. Toujours fidèle à la Couronne, il s’est vu soupçonner d’infidélité, sur la dénonciation d’ennemis cachés ; il a été gardé à vue et a cruellement souffert de sa disgrâce. Cependant, déclare-t-il :
« Le plus lourd fardeau qui pesait alors sur ma conscience, c’était de n’avoir pas vécu selon les préceptes de ce que je crois fermement et affirme être la vérité. »
Il raconte avec sincérité sa conversion et poursuit : volontairement il s’exile loin de tout ce qu’il aime, sa famille, sa chère Angleterre, la Reine elle-même, et c’est pour lui une agonie :
« Je n’aurais plus le désir de vivre si je n’étais soutenu par la pensée de la miséricorde de Celui pour qui j’endure tout cela… de celui qui a enduré dix mille fois plus que moi. »
Ce sacrifice, aura-t-il cependant le courage de le faire ?... La plume s’est arrêtée. Partir ! Quitter le cher pays, renoncer à voir naître le petit être qui portera sou nom. C’est trop cruel, c’est trop dangereux. Mais il se remémore les encouragements que lui a donnés d’Outre-Manche un prêtre, le futur Cardinal Allen : hors d’Angleterre, il pourra abjurer officiellement, en liaison avec les Jésuites de Douai et les autres catholiques anglais des Flandres, il servira librement et à la fois l’Église et l’Angleterre.
La plume a repris sa course. Le comte d’Arundel signe et parafe. Le sort en est jeté. Tout étant prévu, le comte gagne deux fois le port où il doit s’embarquer : deux fois, les vents étant contraires ou le capitaine peu confiant, il est obligé de s’en retourner. La troisième fois, il s’embarque à Littlehampton, dans le Sussex, par une fraîche nuit d’avril 1585.
L’ancre est levée. Quelques brusques secousses, puis des oscillations plus longues : le lent bateau a quitté le port. Le bruit du clapotis heurtant le quai se mue en un chant marin, celui du large.
Philip voit s’agrandir, entre lui et le pays marqué seulement par la lumière du phare et deux ou trois fenêtres éclairées, l’écharpe noire de la mer sur laquelle brille un reflet du ciel.
— Adieu, Angleterre, mon cher pays que je ne reverrai peut-être plus !
— Adieu, Ann, ma douce amie !
— Adieu aussi les folies et les fautes du passé !
Le bateau file, ayant pris le vent. Non loin de lui croise un petit navire de guerre. Que fait donc ce voisin d’aspect hargneux ? Il pique vers son frère pacifique ; il le contourne ; il l’accoste, canons braqués par les hublots.
— Ohé, du bateau !
— Un pirate !
Inutile de résister. Le pauvre bateau n’est pas équipé pour la lutte. Kelloway, capitaine à bord de l’agresseur, descend sur le pont avec quelques hommes. Il se déclare pirate, en effet, et porte ses visées sur Philip Howard et ses deux compagnons.
— Vous rachèterez-vous, mon beau seigneur ? Pour cent livres, je vous tiens quitte et libre.
— Je ne les ai point.
— Écrivez à quelque membre de votre famille qui vous enverra la somme et, par mes os, vous serez libres tous les trois
Écrire est lourd de risques. Mais tout doit être tenté en vue de continuer le voyage. Philip rédige une lettre à l’adresse de sa sœur Margaret et la remet à Kelloway. Celui-ci, aussitôt, se démasque.
Il n’est point pirate, mais agent de la Reine. C’est le Conseil qui l’a dépêché à la poursuite du comte d’Arundel.
Vaincu. Philip a vu s’effacer tous ses espoirs comme tout à l’heure se perdait dans la nuit la côte d’Angleterre. Quel avenir s’annonce ? Le retour sous bonne garde, la prison… Une fière défense, certes, mais qui l’écoutera ? La Cour, autrefois si empressée autour du favori, ne compte plus guère pour lui que des ennemis satisfaits de sa chute. Quoi ensuite.., sinon la mort ?
Le comte d’Arundel pourtant n’a pas bronché sous le choc. Il a lutté pour sa vie, pour sa liberté, en essayant de fuir. Maintenant il luttera pour Dieu seul.
Les fugitifs sont dépouillés de leur argent, de leurs papiers, de leurs bijoux. Ils reprennent terre. Sous la surveillance de Sir George Carey, fils du Chambellan de la Reine, ils sont dirigés vers Londres. À Guildford, où le cortège s’arrête pour passer la nuit, Philip trouve un groupe de ses serviteurs, venus à sa rencontre : ceux-ci se désolent de le voir prisonnier.
— Ne vous lamentez pas, mes enfants. Je n’ai commis ni trahison, ni crime.
Le 15 avril 1585, Philip Howard, comte d’Arundel, âgé de vingt-sept ans, est enfermé à la Tour de Londres. Margaret Sackville, comtesse de Dorset et son frère William Howard seront bientôt jetés en prison.
Ces arrestations font grand fracas dans les Cours d’Europe et notamment en France et en Espagne. L’ambassadeur de France écrit à son souverain, Henri III, alors régnant :
« La Reine soupçonne Lord Arundel d’avoir tenté de s’échapper pour servir quelque dessein de la cause catholique, c’est pour cette raison qu’il va être étroitement surveillé. »
Les Cours envoient leurs représentations, mais Elizabeth s’entend à merveille à faire la sourde oreille. Les complots des deux dernières années l’ont vraiment effrayée. Elle sent confusément que la séquestration de Marie Stuart l’a mise elle-même dans un guêpier : les dards des révoltés d’Écosse et d’Angleterre et ceux des diplomates étrangers, depuis ce geste malheureux, la harcèlent. Comme les toupies doivent tourner, tourner sans cesse pour ne pas tomber, elle est condamnée à toujours sévir, toujours fomenter ou découvrir des complots, pour ne point laisser reprendre souffle à ceux dont elle s’est fait d’irréconciliables ennemis.
Le cas d’Arundel lui est particulièrement cuisant. Ce noble entre les nobles, elle avait cru si bien l’asservir ! Sans se détacher de Leicester, qu’elle comble toujours de faveurs après l’avoir laissé la compromettre devant toute la cour par ses familiarités, elle a vraiment aimé ce bel Howard au long visage et elle a savouré tout ce qu’il lui a sacrifié…
La réconciliation de Philip avec Ann a piqué une flèche dans l’orgueil et peut-être dans le cœur de la Reine. Elizabeth n’est pas près de pardonner ! Ses dents noirâtres, qu’ont gâtées les sucreries, grincent de colère entre les lèvres minces ; et ses yeux, légèrement abaissés vers la racine du nez, accusent par leur fureur le type d’oiseau de proie que prend la Reine en vieillissant. Que ses soupçons se soient vérifiés la jette dans un de ces accès de violence qui terrifient son entourage à l’exception de l’impassible Burleigh.
Qu’importe le mécontentement des Cours ? L’Espagne est la perpétuelle adversaire. En France le duc d’Anjou n’est plus : ses tares et ses excès l’ont fait mourir l’année précédente ; et ce n’est point l’amitié du souverain catholique que recherche la reine d’Angleterre, mais l’entente avec le compétiteur huguenot, le duc de Navarre, futur Henri IV.
L’intervention étrangère n’influera pas sur le sort du comte d’Arundel : il est sous la griffe de celle qu’il a déçue.
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