XIV. Le Dies iræ du rossignol
Tantôt oubliée par la Cour, tantôt harcelée de convocations devant le Conseil, brutalement rabrouée par les officiers de la Reine lorsqu’elle tentait quelque démarche, Ann vivait sans bruit, mais non sans activité, au Palais d’Arundel, dans le Strand.
Sa santé fragile aurait réclamé le repos, mais Lady Ann ne savait s’arrêter tant qu’une misère appelait à l’aide, à cinq milles à la ronde. Tôt levée, elle entendait la messe matinale célébrée, sur l’autel de fortune fait de tables rejointes, par le Père Southwell que la comtesse abritait à Arundel, ou par quelque autre prêtre de passage. Puis, de son pied leste, elle s’en allait, vêtue comme une petite bourgeoise, elle première comtesse du royaume sur laquelle la reine seule pouvait prendre le pas : elle s’en allait soigner et consoler ceux qu’écrasait le faix de quelque douleur. Sa propre souffrance, tandis qu’elle luttait contre la fatigue et contre le dégoût qu’inspirent certaines plaies, se faisait moins sensible et s’estompait un peu.
Sitôt rentrée, Ann venait se pencher sur le berceau de son fils Thomas, petit Lord Maltravers, du nom que portent les futurs comtes d’Arundel. Comme il était frêle, ce bébé de deux ans aux yeux vifs ! Quand sa mère s’inclinait vers lui, il tendait spontanément ses bras minces, car Ann n’était point de ces grandes dames qui ne sourient que de loin à leurs enfants : les siens étaient accoutumés à recevoir ses caresses et même ses douces réprimandes. Elle les élevait ; elle voulait en faire une femme et un homme, à la hauteur des croyances qu’elle leur inculquait dès le jeune âge.
Si Philip, après des années de désordre, était devenu un exemple de résignation, Ann, depuis sa prime jeunesse, avait toujours eu le sens des responsabilités. Son fils l’appellera plus tard « Ma mère bénie »… C’est qu’il se souviendra de la tendresse enveloppante et de l’éducation forte dont auront été entourées son enfance et son adolescence, et qui l’auront accompagné jusqu’à ce que se soient éteints les yeux de Lady Ann.
Mais la comtesse ne sait pas, à cette heure, que son fils vivra, pour la gloire de l’art en Angleterre, ni qu’il laissera derrière lui une longue lignée : si pâle, si menu, ne va-t-il pas mourir, sans que jamais l’ait connu son père ?
Déjà , tant de se grâces enfantines sont perdues pour Philip ! Le père captif n’aura pas vu les premiers gestes des petits doigts qui s’écartent, les premières lueurs d’intelligence traduites par le regard, qui soudain se fixe, attentif, et par le sourire qui, soulevant la lèvre supérieure, semble encore quérir une goutte de lait. La fossette de la joue s’efface : il ne l’aura pas vue ; de sa part, Lady Ann y pose un baiser. Les cris joyeux que lance l’enfant dans la victoire des premiers pas, il ne les aura pas entendus…
Fasse le ciel, au moins, qu’il connaisse un jour les cheveux bouclés, les sourcils qui, sous le beau front, annoncent la volonté, les yeux allongés comme ceux de son père et de son grand-père, l’attitude déjà noble du petit corps bien planté ! Pâlotte « poire d’hiver » comme le dénommera plus tard, dans une taquinerie affectueuse, un noble de la Cour, Thomas Howard, Lord Maltravers, sera-t-il jamais comte d’Arundel ? Ou bien Philip ne trouvera-t-il qu’une tombe d’enfant, lorsque, libéré de la Tour, il s’élancera vers un berceau ?
Allons, il faut agir pour ne point trop penser, il faut se dévouer pour refouler les craintes ! Après les longues courses, les calculs en vue d’organiser les secours aux catholiques.
Nous l’avons dit, la tendre comtesse Ann était une audacieuse. Elle recélait en son domaine d’Arundel une presse dont aujourd’hui semblent descendre les imprimeries d’Arundel-Street. Southwell, auteur et poète religieux, y imprima ses œuvres plusieurs années durant. C’est sans doute de cette presse archaïque que sortit sa « Lettre de réconfort aux vénérables prêtres, aux honorables fidèles du troupeau et autres laïcs maintenus dans les cachots pour l’amour de la foi », lettre que le Père écrivit d’abord à l’intention du comte d’Arundel et qui fut reproduite ensuite par les autres catholiques persécutés.
De discrètes visites viennent parfois animer la vie austère de Lady Ann. Le « cher vieux Will », après une année de détention, a été libéré : il est vrai que l’an 1589 le voit incarcérer de nouveau. L’oncle de Philip, Henry Howard, de conciliante nature, aimerait mettre d’accord conviction et sécurité : peu après l’arrestation de Philip, il a conseillé à son neveu, qui a repoussé cette suggestion, de reconquérir sa liberté en acceptant d’assister aux offices réformés. Religion de courtisan : pourquoi faire du zèle quand le zèle est dangereux ? On agit de corps et non de cœur et c’est un mannequin, sans plus, qu’on se présente aux cérémonies. Il n’est point vil cependant, cet Henry de Norfolk qui rappelait jadis à son neveu la mémoire de Thomas III et tentait d’arracher Philip à la mollesse de la vie des Cours ; l’héroïsme n’est pas naturellement son fait, mais il est capable de braver la disgrâce pour porter soutien à sa famille.
— Sera-t-il jugé ? Que savez-vous de nouveau ?
Ann accueille les visiteurs par des questions qui obtiennent rarement des réponses précises. Les faux bruits survolent plus facilement que les véritables informations l’enceinte de la Tour. Les nouvelles de l’extérieur sont plus sûres :
— De Philip, on ne peut rien savoir, sinon que son geôlier, le lieutenant Hopton, va être probablement changé.
« De nouveaux prisonniers sont entrés à la Tour. On croit que l’un d’eux au moins est un prêtre.
« Le long du chemin, j’ai croisé deux malheureux, attachés comme des vagabonds à la queue d’un cheval. Étaient-ce des catholiques ? Peut-être, car ils n’étaient point vêtus en pauvres comme des « sans maîtres ». Mais leurs pieds, blessés d’avoir tant suivi le cheval, laissaient une traînée de sang sur la terre…
« La nuit de dimanche, une bande poursuivant des catholiques a forcé la porte d’une demeure noble, à vingt milles de Londres. Si brutale a été la visite de la maison, que la sœur du maître en est devenue folle.
«Parmi les chasseurs de papistes, on parle d’un certain Topcliffe, qui semble la Haine incarnée. Il est à la solde du Gouvernement. »
Les visiteurs sont repartis et la tâche de la journée est faite. Ann est seule. L’angoisse, dominée tout le jour, lui submerge alors le cœur.
— Philip, Philip vous reverrai-je jamais ?
Cette nuit d’avril est incroyablement douce. La brise d’un printemps précoce, entrant par les baies à l’italienne du Palais, adoucit l’atmosphère des chambres plus qu’elle ne la rafraîchit. Après le souper, Ann s’attarde à la fenêtre. Dans une pièce voisine, Lord Maltravers se refuse à dormir : on lui a montré la première étoile et il veut la saisir dans sa petite main.
— Venez chercher l’étoile…
Ann descend dans le parc avec ses deux enfants. Un calme profond règne sur le Strand, dont s’allument de très loin en très loin quelques fenêtres, parmi les verdures des palais d’Essex, d’York ou de Worcester. La mère et les enfants longent l’Hôtel d’Arundel.
— C’est dans cette aile qu’est morte Mary, duchesse de Norfolk, votre grand’mère, petite Elizabeth. Elle était si douce et si accomplie qu’on ne pouvait la voir sans l’aimer, ni sans l’estimer, la connaître. Vous avez en elle un modèle de toutes choses, car elle était fort instruite, bien qu’ayant été mariée à quinze ans, et elle traduisait les auteurs classiques à livre ouvert.
« Ici s’est éteint votre arrière-grand-père, vingt ans plus tard, et c’est d’ici que nous avons fait transporter son corps en la collégiale d’Arundel, dans le vieux domaine proche de la mer. Ce grand-père que j’aimais tendrement avait été condamné, après des années de fidélité à la Reine, à vivre enfermé en son château, à cause de ses sympathies catholiques. »
Un à un, Lady Ann évoque les disparus. Comme la Mort, ce soir, paraît proche ! Elle est là , prête à cueillir de nouveaux habitants d’Arundel ; mais le charme du parc sous le ciel indécis du printemps lui enlève tout caractère de cruauté. La Mort est absolue, mais elle n’est pas méchante : seuls les hommes la rendent affreuse en l’utilisant pour leurs desseins. Ann se sent entourée de ses bras avec ses deux petits et cette étreinte est presque une douceur.
Les pentes des jardins semblent couler vers la Tamise ; les promeneurs les suivent pendant que s’assombrit le ciel. Sous les hêtres aux larges parasols et les charmes dont le feuillage rase le gazon, l’ombre est venue, épaisse comme une masse solide ; mais le ciel reste clair et le sera toute la nuit ; l’étonnante tiédeur de l’air subsiste.
Rentrer dans le palais dont les couloirs sont vides et les salles désertes, alors que l’ombre du dehors est amie ? Ann n’en trouve pas encore le courage. Elle s’assied. Elizabeth compte les étoiles et, son petit doigt dressé contre l’oreille, écoute murmurer le flot de la rivière. Lord Maltravers, qui ne veut pas dormir, somnole pourtant contre sa mère. Les minutes passent. Toutes les fenêtres d’alentour sont maintenant éteintes et l’on pourrait longtemps braquer l’ouïe sans entendre un carrosse rouler dans le Strand ni un bateau battre l’eau de la Tamise.
Alors sonnent dans le silence deux notes de cristal. Jamais oiseau, sur le domaine, n’en lança de si pures.
Arrachée à sa rêverie, Ann s’est soulevée. L’enfant, éveillé par son geste, va pleurer et réclame sa nourrice mais il se tait, sa petite bouche s’ouvrant en rond en même temps que ses yeux étonnés.
Ainsi que s’entrechoquent les perles autour des coiffures Médicis, les notes se succèdent dans une envolée ; puis elles s’harmonisent et se font chant ; les voici qui roulent en trilles, qui descendent en cascades, qui ruissellent et s’éparpillent…
Le rossignol ! Charmée, Ann écoute l’oiseau Cette voix est douce, douce comme l’était tout à l’heure la caresse de la Mort… Oh ! Pourquoi ce rapprochement ? Lady Ann essaie de se reprendre et n’y parvient pas. Cette musique est comme un glas de rêve.
Les enfants voudraient attraper l’oiseau qui se cache. La voix fuit devant eux, s’éteint, puis, au-dessus d’une autre branche, reprend ses trilles. La mère, pendant leur vaine poursuite, laisse sa pensée voler vers la Tour. Tout Londres l’en sépare : Londres, obscur dans l’enchevêtrement mal aligné de ses maisons à pignons triangulaires que dominent çà et là les tours massives des anciens couvents ; Londres, que semble immobiliser sa ceinture de murailles à portes monumentales ; Londres dont l’âme s’est engourdie, depuis que les cloches des vieux monastères ne sonnent plus que pour marquer, dans le fracas des salves d’artillerie, les déplacements de la Reine d’une résidence à une autre.
Le chant du rossignol est un fil sonore qui relie la pensée de la Comtesse à celle du prisonnier de la Tour.
Il faut rentrer, pourtant, Ann reprend le chemin du Palais ; mais, une fois les enfants endormis, elle s’installe auprès de sa fenêtre et écoute. L’oiseau chante toujours. Toute la nuit, il berce la rêverie de la comtesse d’Arundel. Présage ? Consolation ? Ou bien lamentation mitigée d’espoir sacré, sur une tombe qui va s’ouvrir ? À l’aube, l’oiseau se tait. Ann plus jamais ne l’entendra dans les jardins d’Arundel.
Le lendemain, Philip Howard était jugé à Westminster.
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