IX. Les deux visages d’Elizabeth
Walter Scott a rendu célèbre William Howard, le frère de Philip, en le décrivant assez librement sous le pseudonyme de Bilted Will. Cet Howard, né du second mariage du duc de Norfolk, devait prêter aux légendes car, en son temps même, celles-ci tirent cortège à son nom, « Willie le Hardi », époux de « Bessie au large douaire », vécut cependant d’une façon patriarcale, la plus grande partie de sa vie, au milieu de ses dix enfants, bon administrateur de ses terres et fin collectionneur en manuscrits. Mais il avait auparavant passé à plusieurs reprises par les prisons de la Reine.
Fiancé à la sœur de Lady Ann, Elizabeth Dacre (la petite Bess), il avait épousé la jeune fille vers l’époque où Philip faisait son entrée à la Cour et, meilleur mari que son frère, était allé vivre avec sa femme dans leur maison du Middlesex. Là Bessie avait mis au monde son fils aîné à la fin de l’année 1581.
Philip n’avait pas de secret pour son frère. Encore bouleversé par le changement qui venait de s’opérer en lui-même, il partit pour en faire part à William.
Il ne s’agissait pas seulement d’une confidence : le comte, en effet, ne s’illusionnait guère sur les conséquences de sa conversion. Trop convaincu pour dissimuler longtemps sa foi catholique à la Cour, Philip quelquefois encore accompagnera Elizabeth aux offices protestants, pour se donner le temps de préparer une retraite, mais cette attitude aura tôt fait de révolter sa droiture. Dès ces premiers jours dans la foi, il sentit qu’il ne pourrait garder le masque. Willie était de bon conseil : il alla consulter Willie.
— Vous voici échappé à la solitude d’Arundel, Philip, quel bon vent vous amène ?
William Howard, alors dans sa maison de Londres, accueille son frère, les mains tendues et son bon visage tout souriant de plaisir.
— Allez-vous m’apprendre que notre Lady Ann est délivrée ?
— Ann est toujours à Wiston, sous la garde de Shirley. Mais, vieux Will, j’ai quelque chose de grave à vous apprendre. Laissez-moi vous l’expliquer et ne vous fâchez pas.
Philip raconte à son frère ses hésitations, son attirance et le serment que ses ancêtres lui ont arraché dans la galerie des Arundel. Malgré ses prérogatives d’aîné de la famille, il redoute quelque peu l’opinion de William.
Certes le bon Will ne se fâche pas. Un curieux mélange de perplexité et de jubilation lui fait lever les sourcils et briller les yeux :
— Quoi ! Vous aussi, Philip, après notre petite sœur Megg ! Eh bien, cher garçon, vous venez à point pour recevoir les confidences que je ne vous faisais pas, par crainte de vous gêner de leur poids dans votre attitude à la Cour.
— Willie, en vérité, seriez-vous catholique ?
Non, Willie n’est pas catholique encore, mais il se sent attiré par cette religion qui a conquis Margaret. Il cherche, il tâtonne : l’aveu de Philip vient singulièrement à point pour l’aider.
Un échange de vues très suivi s’établit dès lors entre les deux frères. Le comte prêta à son frère un ouvrage récent du docteur Allen, qui acheva d’éclairer William Howard ; lorsque l’aîné revint, anxieux de savoir ce que la lecture du livre avait produit sur l’esprit de son cadet, toute perplexité avait disparu du bon visage : des petits plis du front jusqu’aux angles des lèvres, la jubilation avait conquis tout le terrain.
— Cher vieux Philip, donnez-moi l’accolade ! Je suis catholique de cœur et le serai bientôt de fait, mon frère bien-aimé.
Ils sont dans les bras l’un de l’autre, tout au bonheur de cette union d’âmes qui complète la si chaude union de leurs esprits et de leurs cœurs. Avec Margaret et Ann, ils ne font plus qu’un maintenant dans la foi.
— Voici encore un coquin de petit papiste, crie jovialement Willie, comme on apporte son fils en longue robe brodée.
« Et j’espère bien que ce bébé catholique sera suivi d’une douzaine d’autres ! »
Il redevient grave cependant, devant les difficultés de la situation.
— Mon vieux camarade, quelle figure allez-vous faire à la Cour, sous cette veste retournée ?
« Vous ne pensez pas dissimuler vos convictions, je suppose ? Mais notre douce souveraine, en découvrant la vérité, pourrait bien vous expédier à la Tour de Londres et Lord Burleigh, du haut de sa mule, vous regardera partir sans sourciller. Ici même, je ne me sens guère en sûreté, voyez-vous. En ce temps diabolique, on ne peut faire un pas sans deviner un espion à ses trousses. Voyons un peu... »
Longtemps, les deux frères discutent, pesant les risques et les espoirs, formant des plans prudents ou audacieux. Le seul terrain sûr pour les catholiques est actuellement outre-Manche. Ne pourraient-ils s’y transporter auprès des émigrés dont certains passèrent la mer, sous la sauvegarde de l’Ambassadeur d’Espagne dès le début du règne ?
— Quitter la chère vieille Angleterre, Willie, ce sera dur !
— Moisir et pourrir dans les cachots de la Tour serait plus dur encore. Allons, ce n’est pas pour rien qu’on me nomme le Hardi : organisons notre expédition qui, elle-même, n’est pas sans risque. N’avez-vous pas quelque serviteur intelligent et dévoué qui soit pour le pape ?
— Mumford, peut-être, mon secrétaire…
— Pourquoi ne s’embarquerait-il pas pour nous préparer les voies ? Il lui sera, plus qu’à nous, facile de glisser entre les filets d’espionnage de Burleigh…
Les plans furent établis sur cette base et, peu de temps après, Mumford partait pour le port de Hull, à dessein de faire voile vers les Flandres.
Soutenus par le futur Cardinal Allen, fondateur du Séminaire de Douai, puis directeur du Collège de Reims, les catholiques anglais obligés de fuir le sectarisme d’Elizabeth entretenaient des rapports avec ceux de leurs frères restés en Angleterre. Certains d’entre eux, nous l’avons vu, espéraient du secours de la part de l’Espagne sous différentes formes : soit que Philippe II fournisse assistance à Marie Stuart toujours captive, soit qu’il impose à main armée un régime de tolérance religieuse à Elizabeth.
C’étaient là les projets des plus audacieux qui, d’ailleurs, ne voyaient nulle trahison dans le fait d’attirer l’intervention étrangère dans leur pays. Le patriotisme d’alors ne consistait pas dans le culte de la « nation » encadrée par d’intangibles frontières, mais dans la fidélité à la religion, et au souverain ou à la souveraine. Or, pour plus d’un, Elizabeth, hérétique et née hors des lois du mariage, était l’usurpatrice ; et Marie Stuart, seule, avait droit de régner sur l’Angleterre.
De ces convictions naissaient les fameuses conspirations, dont beaucoup ne tendaient qu’à rétablir Marie en Écosse où son malheureux enfant, proclamé Jacques VI, passait de main en main : car la plupart des catholiques en Angleterre comme Outre-Manche, s’inclinant devant le régime établi, restaient soumis à Elizabeth, reine d’Angleterre reconnue par Marie Tudor, qui l’avait précédée. La condamnation du Pape valait en principe, mais il était généralement admis que les faits rendaient impossible son application présente et nombre de catholiques vivaient même en dehors de toute conspiration.
Aussi bien Elizabeth ne se gênait-elle pas pour mener chez les autres les sourdes campagnes qu’elle redoutait tant dans son royaume. Ses fonds entretenaient les huguenots de France dans leurs luttes contre le catholique duc de Guise. Plus ouvertement, depuis l’assassinat de Guillaume d’Orange, elle avait entrepris de soutenir par les armes la révolte des Provinces-Unies des Pays-Bas contre le duc de Parme.
Traverser le détroit était donc, pour les frères Howard, s’ouvrir tous les espoirs et tous les périls. Des catholiques, des amis leur tendaient les bras, des alliances allaient leur être proposées ; mais tout allié pouvait être un conspirateur et les engager, au moins en apparence, dans le réseau des tractations et des complots.
Pendant que les frères organisaient le départ du secrétaire, la joie rentra chez le comte d’Arundel avec le retour de sa femme, enfin libérée.
— Lord Philip, mon cher mari, je vous présente votre fille.
Il serait doux de répondre :
— Lady Ann, ma très douce femme, en retour de cher petit enfant que vous m’apportez, recevez une grande confidence…
Ann serait éblouie de bonheur. Philip catholique ! Après avoir tant pleuré ses folies, après avoir tellement craint son courroux, apprendre qu’il croit à ce qu’elle croit, qu’il va professer ce qu’elle veut professer !… Mais Philip, qui se sent épié et tient à garder le plus grand mystère sur son projet de départ, retarde la confidence.
Brusquement la foudre tombe. John Mumford n’a pas franchi la mer. Il a été arrêté à Hull par les espions de la Reine. C’est non seulement l’espoir anéanti, mais le projet éventé et la suspicion jetée sur Arundel et sur son frère. Que sera demain ?
Demain sera une fête. Elizabeth, contre toute prévision, a annoncé sa visite au comte d’Arundel ! Il lui convient d’être reçue à l’Hôtel des Howard.
— Aurions-nous échappé au péril ?… Il faut que la réception soit splendide.
Jamais visiteuse ne fut mieux accueillie. Jamais souveraine ne fut plus charmante. Elizabeth, qui s’est fait accompagner par l’ambassadeur de France, est reçue dans la maison fleurie et parée, achetée jadis par Thomas de Norfolk ; elle fait honneur à la délicatesse des mets, écoute les compliments, sourit à tous. Elle est affable et même familière. Rien n’a changé dans ses manières vis-à -vis de son cher Philip.
Deux jours plus tard, le comte d’Arundel, par ordre de la Reine, est constitué prisonnier chez lui !
Que s’est-il passé ? Quelqu’un l’a-t-il trahi dans ces quarante-huit heures ou bien la visite d’Elizabeth n’a-t-elle été qu’un jeu de grand félin ?
C’est en décembre 1583. Une vive agitation règne la Cour depuis la tentative de John Somerville qui, pris de folie, voulut tuer la Reine. Tout complot, toute menace à la sécurité d’Elizabeth amènent une répercussion sur le sort des papistes, toujours soupçonnés d’entretenir les machinations. Le bruit a plus d’une fois couru d’une ligue entre les princes catholiques, dont Philippe II, jadis évincé comme prétendant de la Reine, et le pape de Rome. Les Jésuites, qui peu à peu sont venus de Douai à la suite des PP. Campion et Parsons, sont considérés comme de dangereux émissaires. Un nouveau venu, le Père Weston, semble réussir dans son apostolat mieux que tous les autres : que cache cet insolent succès ?… À tout hasard, il faut redoubler de sévérité.
Le comte d’Arundel subit chez lui, étant gardé à vue, un long interrogatoire. Il est trop nouveau dans la foi pour avoir grand’chose à cacher dans son passé. Aussi les réponses sont-elles satisfaisantes et Philip est relâché. Dure corvée pour lui que de reprendre son service à la Cour, mais la moindre abstention ferait tomber sur lui et les siens la terrible menace.
Cette menace, cependant, ne fait que hâter, chez Philip, la mise on pratique de ses convictions. Cette fois, il se confie à Ann, revenue en toute hâte du château d’Arundel où elle séjournait. Radieuse et apeurée, elle entend l’aveu qu’elle n’osait espérer et, tout aussitôt, dans son joli mélange de hardiesse et d’effroi, elle lui confie ce qu’est sa vie de catholique et ce dont elle tremble : fervente dans la religion qu’elle pratique avec sa chère Margaret, elle vit cependant dans la terreur car un espionnage étroit semble l’encercler. Un valet de chambre de Lady Sackville les a continuellement guettées, elle et sa belle-sœur, pendant qu’elles se trouvaient ensemble à Chichester, quelques mois auparavant.
Elle craint et pourtant ne se doute pas qu’à l’heure où elle exprime ses inquiétudes le misérable Law a déjà consommé sa trahison. Il l’a dénoncée ainsi que Margaret par la déclaration, datée du 20 décembre 1583, dans laquelle il communique ses observations aux services spéciaux de la Reine.
Un mois après l’arrivée de Lady Ann, il a trouvé, dit-il, « un sac semblable à une bourse » contenant des feuilles de papier, un linge trempé dans du sang, des grains de verre et des pièces d’or. Les dames ont paru inquiètes mais n’ont pas réclamé le sac – ne voulant point avouer, sans doute, qu’il leur appartenait. Sont-ce là des linges sacrés ; des grains de chapelet, et des pains d’hostie ?
Lady Ann n’avait pas eu tort de trembler. La dénonciation provoqua un nouvel interrogatoire d’Arundel. Le questionnaire tendait à la fois à vérifier les accusations portées contre sa femme et à l’impliquer lui-même dans un complot récent, celui de Throckmorton.
— Étiez-vous renseigné sur les tentatives de fuite de Charles Arundel et de Lord Paget ?
— Non. Le comte d’Arundel n’a été aucunement mêlé à la conspiration dont la conséquence a été l’arrestation et la condamnation de son cousin Charles, de Lord Paget, du comte de Northumberland et des frères Throckmorton. L’un de ces derniers, Francis, avait préparé une tentative pour le rétablissement de la religion catholique en Angleterre, sur la base d’une intervention militaire de l’Espagne ; le projet envisageait la collaboration d’une armée levée dans les Pays-Bas par les Guise. Rentré à Londres, il établit la liaison entre Marie Stuart et Mendoza, ambassadeur d’Espagne, mais la saisie d’une lettre chiffrée, adressée à Marie, le trahit. Philip Howard n’avait rien à voir avec toute cette affaire.
Peu auparavant, le pauvre dément, Somerville, avait été jeté à la Tour. Son beau-père, arrêté, mourait bientôt du supplice des traîtres et le beau Leicester recevait tous les biens du supplicié. Somerville lui-même périssait étranglé, de ses propres mains ou de mains mystérieuses, dans sa prison. À cet autre drame Philip n’avait pas davantage été mêlé. Mais ces attentats à la souveraineté et à la personne de la Reine aiguisaient les suspicions envers quiconque tentait de partit à l’étranger, ou semblait tramer quelque intrigue.
Devant les négations du comte d’Arundel, l’interrogatoire se déplaça :
— Savez-vous si des Jésuites et des séminaristes sont entrés en relation avec votre femme ?
Ann était bien entrée en rapport avec le Père Weston, Jésuite déjà fameux et qui devait acquérir une grande célébrité par ses exorcismes, mais, Dieu merci, elle s’était jusqu’alors gardée d’en faire confidence à son mari. Philip put donc aisément répondre non à la question.
— Aviez-vous entendu parler d’une bourse contenant des grains sacrés et des papiers ?
Non, il n’avait entendu parler de cette affaire que par un valet, ces jours derniers. Ayant opposé la négation aux insinuations que comportait le questionnaire, le comte signa de sa griffe à double majuscule et d’un parafe trois fois bouclé sa déclaration : ARundel.
Le 12 janvier suivant, il envoyait une protestation au Conseil de la Reine.
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