II. L’orphelin
Mary Fitzalan, petite maman de seize ans, ne devait pas connaître la brillante carrière de son fils. Deux mois à peine après la naissance de Philip, dont la vie avait pris sa vie, la duchesse de Norfolk rendait le dernier soupir.
Un somptueux cortège conduisit la dépouille de la jeune femme à Saint-Clement’s Dane, son église paroissiale, et les nobles assistants s’en vinrent exprimer leur sympathie au veuf de vingt et un ans, le duc de Norfolk, et au père de Mary, le comte d’Arundel.
Leur pitié n’est que de surface. Quel bon courtisan plaindrait vraiment des favoris de l’heure aussi bien vus de la Reine que ce beau-père et ce gendre ?
Henry Fitzalan, comte d’Arundel, est né, comme depuis son petit-fils, sous une fameuse étoile et c’est le roi Henri VIII lui-même qui l’a tenu sur les fonts baptismaux. Lord chambellan sous Henri VIII et sous son successeur Edouard VI, disgracié un temps – qui ne le fut ? – il a soutenu la cause de Mary Tudor, sœur d’Edouard, et concouru à son accession au trône : aussi la souveraine régnante le comble-t-elle de ses faveurs.
Le duc de Norfolk a bénéficié de son côté des sympathies que la reine Mary portait à son grand-père, Thomas II ; il a assisté en bonne place au couronnement de l’héritière des Tudor et s’est vu nommer premier gentilhomme de la Chambre de Philippe II d’Espagne.
Les courtisans respectent et jalousent à la fois ces représentants de deux nobles maisons d’Angleterre. Ils les servent et n’attendent qu’une occasion de les desservir… Mais l’heure est aux condoléances et celles-ci ne manquent point. Le sort du frêle orphelin de deux mois fait même couler quelques larmes.
Les maisons de marque sont, heureusement, toujours pourvues de servantes dévouées et une vieille gouvernante très sûre va prendre soin de l’enfant. Philip grandira sans ressentir le regret d’une mère qu’il n’a pas connue. Thomas, duc de Norfolk, laissera s’éteindre le souvenir de sa jeune épouse et, un an après l’avoir perdue, convolera de nouveau : union assez brève encore mais qui, avant de le laisser veuf pour la seconde fois, lui aura donné plusieurs enfants.
Philip devient un garçonnet, fort considéré de par son droit d’aînesse, très aimé du reste pour son bon cœur par sa sœur Margaret, ses frères Thomas et William. Il est joli comme un prince, ce Philip au clair visage ! Ses yeux immenses brillent d’espièglerie et d’ardeur dans l’ovale des joues pleines qu’affine un menton allongé. De stature élancée, il est bon coureur et joueur habile. Capricieux un brin dans ses études, il fait montre néanmoins d’une intelligence ouverte et manifeste du goût pour les belles-lettres. Aussi bien sa mère était-elle fort cultivée, ainsi que nombre de dames de l’époque.
Cinq ans de ménage et Thomas de Norfolk a perdu sa seconde épouse. Va-t-il demeurer, cette fois, veuf inconsolable ? Eh ! il n’est pas d’âge encore, ce beau duc, à porter de sombres atours et à s’enfermer dans une vie sévère. Amour ou ambition – car il commence à devenir calculateur – Thomas épouse au bout de quelques années la veuve de Lord Dacre, mère de quatre enfants dont le duc se fera confier la garde lorsqu’il se trouvera veuf encore une fois… Cette troisième passe matrimoniale du duc de Norfolk va orienter l’avenir de Philip.
Du jeu savant des alliances dépend la place qu’occupe en Angleterre chaque famille noble. Comme les souverains d’Europe s’assurent des ententes avec l’étranger en épousant des filles de rois, les seigneurs anglais annexent des provinces à leurs terres par leur mariage avec des héritières bien choisies. Thomas est préoccupé de maintenir son rang et de réparer les brèches que ses goûts brillants font à la fortune familiale.
Le sort, il faut le dire, sort ses projets. Lord Dacre, le jeune fils de sa troisième épouse, l’héritier de l’opulente maison des Dacre du Nord, exécutant un jour des exercices de voltige sur un cheval de bois à cet usage, tombe si rudement que mort s’ensuit… De ce fait, ses sœurs sont installées dans les droits à la succession de leur père. Thomas décide de marier ses trois fils aux trois descendantes des Dacre et, dans cette entreprise, de ne point perdre de temps.
Philip a douze ans quand son père le fiance à la petite Ann, un peu plus jeune que lui. Il n’en a pas treize lorsqu’est signé leur contrat de mariage !
L’imagination se plaît à évoquer la cérémonie de ce mariage en miniature : dignes et appliqués, sous le costume du temps des Médicis qui habille en dames les petites filles et en seigneurs les jeunes garçons, le couple enfantin échange ses promesses. Philip est déjà grand et de fière mine. Ann, encore un peu gauche, cache difficilement, sous les paupières qu’elle voudrait tenir baissées, un regard vif, examinant sous le jour nouveau du mari l’habituel compagnon de jeux, jusqu’alors considéré comme un frère.
Ann est flattée. Philip est moins content, bien qu’on l’ait consulté pour la forme. Cette fillette mince, au visage irrégulier dans sa finesse, ne lui plaît guère comme épouse. Il est à l’âge où les garçons méprisent un peu les filles. L’idée de s’engager par promesse à Ann Dacre fait monter en lui une vague hostilité contre la mignonne mariée… Mais, baste ! un mariage à treize ans ne contraint pas à grand’chose. Philip repart à ses jeux et ne garde pas rancune à sa petite femme en robe de brocart.
Les trois frères mènent grand tapage dans le vieux monastère de Charterhouse, acheté en 1565 par le duc de Norfolk qui en a fait sa résidence de Londres. Philip est riche en initiatives ; Tom le contredit souvent, car c’est un entêté gaillard ; Will, toujours prêt à entreprendre et à rire, est un joyeux compagnon. Megg, leur petite sœur, et Bess, la sœur d’Ann, ne sont encore que des bébés : pourtant on parle déjà du futur mariage de William avec cette Bessie à peine sortie des langes ! La troisième des Dacre est morte trop tôt pour que prenne corps le projet la fiançant au jeune Tom.
Si le duc de Norfolk s’amuse volontiers de l’exubérance des jeunes gens, une sévère silhouette surgit de temps à autre au bout des corridors, calmant le bruit, les luttes et les cris par sa seule apparition. Lady Mounteagle, aux vêtements sombres, a quitté sa demeure à la mort de sa fille Lady Dacre, pour venir à Charterhouse – devenue le Palais des Norfolk – veiller sur l’éducation de ses petits-enfants. Déjà , elle s’était chargée d’Ann, sa petite Nan’, avant le second mariage de Lady Dacre. Aïeule dévouée, d’une grande vigueur de caractère, elle mène sa tâche à bride tendue. Ses petites-filles – ni son gendre lui-même – ne doivent broncher devant elle. De sa noble main, elle corrige vertement les enfants s’ils lui désobéissent et, de ses fermes réponses, elle réduit le duc au silence quand il la contrarie.
De cœur très bon d’ailleurs, et catholique fervente, Lady Mounteagle élève ses petites-filles dans la foi et leur inspire un très profond amour de Dieu. Elle n’est pas sans s’inquiéter en voyant les fillettes transplantées de sa calme et pieuse maison, dans la mondaine demeure du duc Thomas III, revenu, à la mort de Mary Tudor, aux convictions protestantes acquises dans son enfance.
Nan’ surtout, unie au brillant Philip, que ses yeux d’enfant contemplent avec admiration, semble bien menacée dans ses croyances et l’aïeule emploie toute son énergie à lui fixer au cœur les convictions catholiques.
Un duel de ténacité courtoise déroule ses passes entre Norfolk, qui voudrait élever ses belles-filles dans la religion réformée, et la grand’mère qui n’entend point de cette oreille. Tant que vivra Lady Mounteagle, le duc sera tenu en respect : de fait, sa résistance ne se manifeste plus guère depuis que la vieille dame lui a opposé tout rondement sa volonté. Il ne voudrait pas non plus contrister la gentille Ann, qu’il aime beaucoup. Baste ! Le temps arrangera les choses : l’aïeule ne vivra pas toujours et Philip prendra de l’empire sur sa femme…
Aussi bien, d’autres soucis vont accaparer le duc. Thomas, à la mort de Mary Tudor, a conservé les faveurs de la nouvelle reine, Elizabeth. Ses dissentiments avec Dudley, comte de Leicester, grand ami et prétendant de la reine, ont fondu sous la volonté de celle-ci et Leicester lui-même encourage Thomas dans l’audacieux projet d’épouser, en quatrièmes noces, Marie Stuart, veuve de François II, roi de France, et que réclame comme reine la noblesse d’Écosse.
Pourquoi pas ? Thomas, non seulement est de bonne souche, mais se sait de fière figure. Ce sera, par ailleurs, un bon appui pour la reine malheureuse, que cette poigne de noble anglais dans la force de l’âge et dans l’épanouissement du succès. Elle a grand besoin d’aide dans sa détresse, la triste Marie ! Pour toujours, et malgré les comédies qui ont pu suivre, elle s’est aliéné Elizabeth quand, apprenant que le pape ne reconnaissait pas les droits de celle-ci à la couronne, elle a pris de loin le titre et les armes de reine d’Angleterre, comme petite-nièce du roi Henri VIII par sa grand-mère. Sans doute, elle a renoncé dans la suite à cette ambition, car, une fois revenue en Écosse, elle a été débordée par l’agitation du pays ; mais Elizabeth n’a rien oublié. Marie, après des drames mystérieux, a été chassée par les Lords du Conseil d’Écosse et a cherché asile en Angleterre : l’asile, par la ruse d’un traité, a pris forme de prison, au château de Bolton.
Marie Stuart a trois titres à la haine d’Elizabeth : elle peut prétendre au trône d’Angleterre comme petite-nièce authentique du roi Henri VIII ; elle est fervente catholique, alors qu’Elizabeth est de religion réformée, et rallie ceux qui restent fidèles à la foi romaine ; enfin, elle est belle, d’une beauté exquise contre laquelle ne peuvent rivaliser les attraits de la souveraine.
Aussi, Norfolk doit-il mener prudemment la réalisation de son plan. Il risque fort qu’Elizabeth en prenne ombrage. Le projet, cependant, semble s’affirmer, Marie Stuart elle-même ayant donné son consente ment. Bien plus, il ouvre des voies inespérées et qui peuvent acheminer Thomas vers cette apothéose : être l’époux d’une reine d’Angleterre ! Le Conseil d’Élizabeth vient en effet de se prononcer en faveur de l’accession de Marie Stuart au trône d’Angleterre, en cas de mort d’Elizabeth, pour peu que la veuve de François II ait épousé un noble anglais.
Le triomphe des Norfolk devient insolent. Une telle prospérité ne va-t-elle pas attirer la revanche de la vie, monture fantasque qui ne se laisse dompter un temps que pour rejeter d’une ruade son cavalier ? Thomas a voulu monter trop haut : les intrigues de cour se déchaînent. On informe le duc qu’Élizabeth est courroucée et que sa colère va s’abattre sur le courtisan coupable d’avoir cherché le succès en dehors de sa propre faveur. Des visages souriants se durcissent sur le passage de Thomas ; des amis le fuient ; d’autres l’abordent avec mystère pour lui conseiller ce que d’abord il se refuse à entendre :
— Fuyez, très cher, l’orage est sur votre tête…
— D’autres orages, ma famille est sortie triomphante et ma puissance est grande en terre anglaise !
— Fuyez, duc Thomas : il n’est point de puissance qui tienne devant le courroux de la reine.
— La reine saurait-elle abattre son courroux sur celui qu’elle combla de bienfaits ?
— Fuyez, duc de Norfolk, si vous ne voulez avoir le sort d’un autre, qui connut aussi les honneurs avant la disgrâce : le beau poète comte de Surrey, votre propre père !
Qu’ils soient bienveillants ou mal intentionnés, les mauvais bruits qui circulent à la Cour sont toujours de sérieux augure. Norfolk se décide brusquement à mettre quelque distance entre sa souveraine et lui. Tentative déjà vaine. Le duc de Norfolk est suivi par les émissaires de la reine, constitué prisonnier et bientôt conduit à la Tour de Londres, vieux palais des rois d’Angleterre, mais aussi prison d’État. Il ne recouvre la liberté qu’après avoir fait sa soumission à Elizabeth et s’être engagé à ne point épouser la reine d’Écosse.
La soumission se fait sans élan. Thomas reste meurtri par cette disgrâce éphémère et son dévouement à la Couronne semble fléchir. Par légèreté ou complaisance, il glisse vers la vie de complots dont auparavant il repoussait les attraits. Il a été, suivant la tradition des Norfolk, soldat et politicien ; il devient un peu conspirateur et se compromet avec Rudolfi, qui prépare une invasion de l’Angleterre par les Espagnols, en vue d’opérer une pression sur Élizabeth, de lui faire reconnaître Marie comme future héritière et d’obtenir la liberté du culte pour les catholiques. Un étourdi secrétaire du duc engage chez un prêteur une bague dont le chaton contient un message chiffré et voici son maître compromis.
Le 15 janvier 1570, le duc de Norfolk, Thomas troisième, est accusé de haute trahison et condamné à mort. Il a trente-quatre ans.
Orgueil, ambition, légèreté, esprit de cour… Le duc de Norfolk avait les défauts de la noblesse du temps, mais aussi ses fières qualités : dignité, respect de la lignée, courage dans l’adversité, foi sincère. Dans le cachot où il attendait l’heure de l’exécution, le condamné fit belle figure. Il médita, se repentit des fautes de sa vie, songea à ses enfants. Le sort surtout de Philip, son fils aîné, le mettait dans l’angoisse. La vengeance d’Elizabeth ne poursuivrait-elle pas le duc dans sa descendance ?
— Mon fils ! Mon beau Philip, héritier des Norfolk, des Arundel et des Dacre du Nord ! Ne trouvera-t-on pas moyen de détruire la situation que je lui ai faite ? Le contrat qui l’unit à Ann Dacre peut être invalidé en raison du jeune âge auquel il l’a signé…
De sa prison, le duc de Norfolk envoie l’ordre de célébrer une seconde fois le mariage, le premier contrat risquant d’être annulé. Philip a maintenant quatorze ans et moins que jamais il se soucie de la petite Ann. Mais l’ordre d’un père est alors sans réplique : la chaîne qui unit les deux jeunes gens se scelle pour toujours.
Des mois s’écoulent. Philip écrit à Lord Cecil Burleigh, premier secrétaire d’État, pour lui demander d’adoucir la colère de la reine contre son père. Inutile supplique. Elizabeth, sans doute, n’aime pas à verser le sang : elle laisserait bien le prisonnier s’étioler lentement dans sa geôle ; mais le Conseil du Trône veut en finir avec lui. En février 1571, le duc de Norfolk., comme jadis son père Henry, est décapité sur l’échafaud de la Haute Colline, aux abords de la Tour de Londres. Ses dernières paroles sont pour proclamer devant le peuple son innocence.
Le jour même de sa mort, le condamné a adressé à ses enfants un dernier message, lettre d’adieu écrite sur un feuillet de sa bible, à la suite du Livre de Job :
« J’écris surtout à ton intention (Philip) pour que, par le saint exemple de Job, tu apprennes à être patient dans l’adversité… » Que le fils aîné veille sur ses frères, sa sœur et sa belle-sœur ; qu’il aime sa femme et fasse pour elle de son mieux ; tout jeune qu’il est, qu’il devienne un homme et se comporte toujours en « gentleman » sous la haute direction de Lord Burleigh, auquel son père le confie… Surtout, que Philip serve et craigne Dieu par-dessus toutes choses. À Nan’, sa « bien chérie », le duc commet le soin de la petite Megg à qui il recommande d’être bien sage. Bess épousera Will si ce dernier a quelque penchant pour elle, comme le, souhaite le condamné.
Norfolk recommande longuement à ses enfants la piété dans la religion qu’il croit être la vraie, et termine en datant sa lettre : « Le 11 février, ce qui, dans 4 heures, pourrait être écrit avec mon sang chaud versé… »
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