XVI. La dure montée
Un homme disparaît, assassiné, exécuté, ou jeté dans un cachot qui lui servira de tombe. Pour lui et les siens, c’est la complète catastrophe. Pour ses amis, ce n’est qu’un chagrin. Mais les cercles de l’eau où est tombée la pierre ne s’étendent pas plus loin et la vie du pays continue comme si cette petite vie humaine, enclose dans la sienne, n’avait jamais passé. Ainsi meurt un ciron sans que s’arrête l’activité des campagnes. Ainsi tombe des étoiles une escarbille, sans qu’en souffre la rotation des mondes.
Cependant, les siècles s’écoulent et, de l’histoire se dégage parfois l’œuvre du disparu, plus marquante que celle d’une armée, plus puissante en ses répercussions que les conséquences des traités, des successions au trône et des réformes sociales. Il en est ainsi lorsque l’homme, d’abord oublié, fut martyr d’une cause car, à cette cause, son sacrifice a infusé, en la multipliant, la force vitale du sang versé pour elle.
Le comte d’Arundel incarcéré, puis condamné, la vie de plaisirs et d’intrigues avait continué à la Cour d’Angleterre. Rien, dans l’attitude d’Elizabeth, n’avait traduit l’émotion qu’elle pouvait trouver dans l’immolation de son ancien favori rien, sinon qu’elle n’avait point signé tout de suite l’exécution de la sentence. Mais cette lenteur correspondait à ses habitudes : à deux reprises, quelques années plus tôt, elle avait différé l’exécution de Thomas de Norfolk. Pour le fils de Thomas non plus, rien ne pressait.
À la Cour, la reine choyait un jeune favori, le comte d’Essex, beau-fils de feu le comte de Leicester que, prétendait-on, sa seconde femme avait empoisonné en 1588.
Sous la mousse de ses amours, la reine menait toujours de main vigoureuse sa diplomatie. Elle soutenait en France la compétition du futur Henri IV, après l’assassinat de Henri III, Navarre ayant doublement titre à son aide : comme huguenot et parce que le roi d’Espagne fournissait des secours à la Ligue, son adversaire. Flatteur, comme il savait l’être, le futur roi de France qui devait troquer Paris contre une messe, demanda de l’aide à la reine d’Angleterre, déclarant « plus belle que Gabrielle d’Estrées » celle qu’il voulait convaincre : il reçut en réponse vingt mille livres et quatre mille soldats qui l’appuyèrent dans sa lutte avec l’Espagne.
Dans la politique intérieure du pays, la persécution des papistes suivait son cours. Ni le Père Gérard, ni le Père Henry Garnett, ce prêtre à « la douceur d’agneau » arrivé en Angleterre avec Southwell en 1586, ni le Père Southwell lui-même n’étaient encore pris. À leurs trousses couraient vainement les plus fins limiers du royaume.
Entre ses tournées d’apostolat, le Père Southwell retrouvait son port d’attache au Palais d’Arundel ; il y vivait, dit un contemporain, « blotti dans sa chambre comme un moineau solitaire au faîte de la maison, ouvrant avec précaution la fenêtre pour laisser entrer un souffle d’air et ne remuant qu’avec soin par crainte d’être entendu. Quelques favorisés pouvaient assister à sa messe ou venir le visiter en secret, et on lui apportait en cachette une petite portion de nourriture, prise sur le repas de la maison ».
Sans jamais voir le comte d’Arundel, il continuait à le réconforter de loin. Philip avait en sa direction une confiance sans borne :
« Quelque faute que vous découvriez en moi », lui écrivait le prisonnier, « j’entreprendrai toujours de m’en amender ».
Southwell admirait la résignation et le mérite de son pénitent par correspondance et calmait toutes les appréhensions d’une conscience scrupuleuse que hantait le remords du passé :
« Le présent état de votre âme, écrira-t-il au captif, est tel que vous ne pourriez le souhaiter différent, à aucun moment de votre vie. » Et il lui conseillera de ne pas exagérer les jeûnes et les pénitences que volontairement Philip s’imposait.
Si la mort était proche, il ne convenait point de trop s’affaiblir à l’heure de livrer le dernier combat. Car l’exécution n’était que suspendue. Ce châtiment, qui menaçait Philip, le Père savait bien qu’il visait, non le conspirateur, mais le papiste :
« …votre cause, de quelque titre qu’on cherche à l’affubler et de quelque couleur qu’on prétende la couvrir, c’est la religion. Les termes de l’accusation le disent d’eux-mêmes ; les gens réfléchis et sages en sont convaincus ; tous les faits le démontrent… »
Soutien précieux pour le condamné que la confiance d’un prêtre qu’il vénérait sans restriction. Il lui exprima dans une lettre d’adieu, alors qu’il croyait son exécution toute proche, son immense gratitude : « C’est dans les sentiments de la reconnaissance la plus profonde que puisse sentir un cœur humain, que je suis vôtre jusqu’à la fin. »
Mais le Gouvernement, lassé par les échecs de ses espions, a lâché contre les Jésuites le redoutable Topcliffe.
Ici, le narrateur s’arrête, comme s’arrête le voyageur devant un cloaque immonde, engloutisseur d’hommes. Elizabeth fut une grande reine même si elle fit œuvre de cruelle sectaire ; Burleigh fut un loyal et compétent ministre. Parmi les pourchasseurs de prêtres, certains crurent servir la vraie foi ; d’autres s’avérèrent seulement cupides ou lâches… Topcliffe, lui, fut un monstre.
Aucun homme digne de ce nom, aucun Anglais, si fidèle qu’il soit à la religion d’Henri VIII, qui ne recule de dégoût devant l’infamie de ce tortionnaire. Pendant vingt-cinq ans, le persécuteur servira la Couronne, dans l’avilissement des ordres reçus. Deux fois, il sera emprisonné pour ses machinations ou ses excès, mais, à cause de son zèle et de son cynisme, utilisables dans les causes obscures, il sera chaque fois relâché et reprendra ses prouesses.
À quinze milles de Londres habitait à Uxenden Hall, avec sa femme et ses enfants, un ami de Southwell, Richard Bellamy. Pour leurs croyances, les Bellamy étaient mal vus de l’évêque protestant et celui-ci, en 1592, fit envoyer leur fille en la prison de Gatehouse. Topcliffe guettait ; tous les moyens lui étaient bons. À soixante ans, il se fit séducteur. Fût-ce par désir de liberté ou pour l’amour des bijoux ? Le fait certain, c’est que la jeune Anne Bellamy céda à ses assiduités, pitoyable instrument dans les mains d’un bourreau.
Dominée, la malheureuse vendit à la fois Robert Southwell et ses propres parents. Elle avoua que son père avait reçu le Jésuite et le gardait chez lui. Elle dit le nom d’emprunt nouvellement adopté par le proscrit, donna le plan du logis et désigna jusqu’au lieu où se réfugiait Southwell en cas de visite domiciliaire. Et Topcliffe s’en fut.
Richard Bellamy n’était pas chez lui, lorsque l’inquisiteur se présenta à Uxenden Hall. Celui-ci demanda ironiquement à la maîtresse de maison de lui indiquer la cachette où se dissimulait le prêtre :
— Je ne la connais point.
— Vraiment ? Eh bien, je la connais, moi !
Topcliffe s’y rendit tout droit et n’eut qu’à cueillir le réfugié qu’il emmena dans sa propre maison, au quartier de Westminster.
Eh quoi, pas en prison ? Le traita-t-il donc comme un hôte ?
Hélas, la maison de Topcliffe, dix fois pire qu’une prison, plus redoutable même que la salle du chevalet à la Tour de Londres, était un lieu infernal. Parce que les séances de torture de la Tour étaient devenues trop fameuses, enveloppant de leur halo sanglant le Conseil et la Reine, Topcliffe avait été autorisé à supplicier chez lui. Son imagination démoniaque avait inventé une machine à martyriser agencée avec tant d’art que celles des prisons, selon le mot du tortionnaire lui-même, n’étaient à côté d’elle que « jeux d’enfants ». Si soigneusement qu’on étouffât les cris des victimes, l’horreur de ces scènes commençait à percer les murs de l’habitation à l’hypocrite façade, et les protestants eux-mêmes s’indignaient.
Aussitôt, dans la sinistre demeure, le Père Southwell souffrit des tortures raffinées, puis Topcliffe sortit, laissant sa victime pendue par les mains. Le jeune Père finit par perdre connaissance et les serviteurs, croyant qu’il allait passer, rappelèrent leur maître en toute hâte. Le bourreau ne se laissa pas toucher et pendant quatre jours, s’acharna sur le prêtre.
Des heures durant, le malheureux restait suspendu des cercles de fer lui comprimant les artères, les jambes repliées vers les cuisses dans une pose torturante. Il vomissait le sang à pleine bouche. Pourtant Topcliffe avait soin que ses supplices ne déterminassent point la mort.
La force d’endurance de Robert Southwell fut celle d’un héros ; son immuable douceur celle d’un saint. Des témoins en restèrent impressionnés pour le restant de leurs jours :
« Mon Dieu ! murmurait-il dans les pires souffrances. Mon Dieu, mon Tout ! »
Les tortures n’ayant rien tiré de Robert Southwell qui pût compromettre ses coreligionnaires ou leur cause, le Jésuite fut envoyé à Gatehouse et jeté dans une cellule, ignoble réduit où grouillait la vermine. De leur côté, les Richard Bellamy, auxquels Topcliffe avait déclaré qu’ils ne seraient pas poursuivis, se virent bientôt emprisonnés ainsi que leurs quatre enfants. L’œuvre d’infamie d’Anne Bellamy était complète.
Richard, père de Southwell, se rendit à Gatehouse pour voir le prisonnier. L’horreur le saisit à la gorge devant le tableau offert à ses yeux : son grand fils, son enfant, amaigri jusqu’à évoquer un cadavre, et le corps sillonné de tant de blessures qu’il ne faisait qu’une plaie. Dès lors, Richard remua ciel et terre pour que Robert fût transféré dans une prison plus saine :
— Mieux aimerais-je le savoir mort que dans cette affreuse captivité !
Il envoya une supplique à la reine, demandant justice pour son fils. Si, de par les lois, celui-ci méritait la mort, il était juste qu’il la subit, mais, dans le cas contraire et puisqu’il était un gentleman, son père demandait qu’il fût traité en gentleman et non confiné dans ce trou immonde ! La reine permit alors que Robert Southwell fût transféré à la Tour où il serait entretenu aux frais de son père. Elle l’autorisa même à recevoir des habits propres et des livres à son choix : il demanda aussitôt la Bible et les Œuvres de saint Bernard.
Dans la même enceinte et sans qu’il pût voir son ami, le comte d’Arundel gravissait lui aussi, par la souffrance morale, les privations et la prière, le chemin de la sainteté. Tout son temps s’écoulait face à Dieu, soit qu’il restât, des heures durant, en prière, soit que, penché sur les livres qu’Ann ou Henry Howard pouvaient lui faire parvenir, il traduisît des œuvres de piété. Ses auteurs favoris étaient le Père Louis de Grenade, saint Jérôme et Eusèbe. Il s’attachait, le dimanche, à méditer sur l’Écriture sainte. Il jeûnait et aux vigiles des grandes fêtes et, trois fois la semaine, il observait une diète absolue.
Veillant avec sévérité, le lieutenant de la Tour ne laissait aucun contact s’établir entre ses prisonniers. Depuis 1590, deux ans avant l’arrestation du Père Southwell, l’ancien officier avait été remplacé par Sir Michael Blount, homme dur et froid qui se plaisait à ajouter aux souffrances de ses prisonniers. C’étaient, de la part du geôlier, d’incessantes vexations, absurdes brimades infligées aux captifs. Philip en écrivait, indigné :
« Les outrages dont lui et son fidèle Roger me poursuivent son intolérables, incessants, chaque jour multipliés, incroyables pour qui ne les peut constater. Tout ce que vous pouvez imaginer reste au-dessous de la vérité… »
Si Michael Blount pouvait à son aise humilier son prisonnier et lui refuser les moindres commodités, du moins n’avait-il pas facilement le dernier mot avec lui, car Philip, tout épuisé qu’il fût, gardait sa faculté de répartie. Son chien, qui lui avait été laissé, gagna un jour (était-ce pour porter un secret message ?) la cellule de Robert Southwell. Le lieutenant le remarqua devant le comte et s’esclaffant :
— Peut-être le chien est-il allé quérir une bénédiction !
— Eh mais ! répondit Philip sans se déconcerter. Ce ne serait pas la première fois que des créatures sans raison iraient se faire bénir par de saints hommes. Saint Jérôme, contant comment les lions avaient creusé de leurs griffes la tombe de saint Paul ermite, dit qu’ils se dressèrent ensuite, les yeux fixés sur saint Antoine, dans l’attente de sa bénédiction. ».
Lorsque le lieutenant s’éloignait après des escarmouches, le captif sentait cependant peser sur lui l’affreuse tristesse de vivre entouré d’ennemis. Mais résigné à tout accepter et à tout offrir en réparation, il dominait alors ses révoltes :
« De ce que toutes ces croix me troublent peu, je remercie Dieu… »
Non, ce n’étaient point les croix qui le troublaient, mais la crainte de ne pas expier assez. Son grand remords était d’avoir méconnu sa femme. Plus d’un homme, en refusant son intimité morale et une réelle collaboration à celle qui s’est donnée à lui, étouffe des facultés généreuses et mure une créature en pleine vie. A l’être d’initiative et d’amour qu’était Ann Dacre, Philip avait imposé la plus dure des épreuves en paralysant si longtemps ses forces vives.
« Celui qui connaît toutes choses, lui écrivait-il, sait aussi que mes désordres passés ont assombri ma vie et qu’ils pèsent lourd sur ma conscience. Mon désir est de réparer les injustices que je vous ai faites… Mais comme je n’ai plus longtemps à vivre, je ne puis qu’en exprimer le souhait, qui sera sur mes lèvres aussi longtemps que Dieu me conservera un souffle de vie… »
La réponse royale à ses demandes réitérées de la revoir n’étant jamais venue, il lui écrivit :
« Chère mienne, si bonne,
« Il me faut maintenant vous dire mon dernier adieu en ce monde et comme je ne sais personne que j’aie offensé autant que vous, je saisis cette occasion de vous demander pardon…
« …S’il avait plu à Dieu de m’accorder une plus longue vie, je sais bien que vous auriez trouvé en moi, autant que j’en eusse été capable par la grâce de Dieu, un aussi bon mari que vous en aviez trouvé un mauvais auparavant. »
Philip savait qu’à la suite de sa condamnation, ses biens avaient été confisqués et que Lady Ann vivait depuis sur la branche, sans aucune sécurité. C’était pour lui un dévorant souci qu’il n’essayait pas de chasser, mais qu’atténuaient un peu ses travaux. Si fous lui apparaissaient ses anciens dérèglements qu’il composa plusieurs traités « Sur l’excellence et l’utilité de la Vertu ».
Une préoccupation le tenait encore : condamné comme traître, mourrait-il chargé de l’opprobre public, laissant à ses enfants un nom taré ? Il se décida à écrire sa justification, qu’il recopia plusieurs fois en latin et en anglais. Conduit à l’échafaud, il jetterait dans la foule les feuilles protestant de son innocence.
« Dieu, dans son infinie bonté, a daigné m’appeler à Lui, moi, le plus vil de ses serviteurs…
« …Afin d’éviter que de sinistres intrigues soient employées, tant pour nuire à la Foi que pour me discréditer… je jure que je suis prêt à sceller de mon sang… cette déclaration.
« Ni l’innocence de mes intentions, ni l’intégrité de mes actes ne doivent être défigurées par de fausses suggestions… non plus que doit être déformée par les rapports calomnieux de gens malintentionnés ma ferme attitude dans la Foi catholique et romaine…
« …Tout ce que le sacré Concile de Trente a établi touchant la foi et ses modes, je le crois et je m’y tiens…
« …Comme le Christ est ma vie, je considère la mort comme le don le meilleur et le plus glorieux, cette mort m’étant accordée en défense de sa Foi et pour Son Saint Nom… »
Mais si l’âme de Philip s’épanouissait dans le sacrifice, son corps vieillissait avant l’âge. À voir ce visage creux, ces yeux cernés et gonflés, ce front dégarni, qui aurait reconnu le beau Lord de la Chambre des Pairs ou le charmant jouvenceau présenté seize ans plus tôt à la Cour ?
Le manque d’air, la mauvaise nourriture, les émanations pestilentielles et surtout l’effort surhumain pour résister au désespoir qui l’étreignait en songeant au bonheur détruit et au cher petit enfant inconnu : tout cela rongeait lentement le solide organisme du descendant des Norfolk et l’on pouvait se dire, devant sa silhouette affaissée : « Si la reine ne signe pas l’arrêt d’exécution, la maladie conduira bientôt le détenu vers la délivrance finale. »
Mais, pour couronner son œuvre sur lui-même, il fallait au comte des heures de martyre.
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