XVII. Par la corde et par le poison
Vivant, je me meurs.
Ô Vie ! qui te retient de me laisser mourir ?
Ô Mort ! qui t’éloigne de ta présente proie ?
Le festin est fini pour moi et mon âme aspire au repos,
J’ai dit mes Grâces : viens donc ô Mort !
Emporte-moi !
Ces vers, qu’écrivait Southwell dans sa prison, Arundel les priait dans la sienne, n’entrevoyant d’autre délivrance que la mort ; et Ann y eut souscrit pour elle-même, n’avaient été ses enfants.
Comme le champ se dégarnit de ses blés, quand le moissonneur les a engrangés pour bientôt arracher l’épi de leur paille, l’entourage ami de Lady Ann s’éclaircissait de jour en jour et l’Engrangeur séparait une à une les âmes des corps longtemps tourmentés.
Margaret Sackwill était partie la première. Bonne « Megg », sœur qui aimait doublement Lady Ann depuis que l’emprisonnement l’avait séparée de son frère Philip ! Une brusque maladie l’avait emportée en 1591 et si ses enfants restaient les inséparables compagnons de jeu de la petite Elizabeth et de Lord Maltravers, personne ne la remplaçait auprès de la comtesse d’Arundel.
Le Père Southwell, soutien d’Ann et de Philip, était en prison depuis près de trois ans. Personne non plus ne pouvait remplacer tout à fait ce confesseur scrupuleux, cet ami délicat, ce croyant de si haute volée. Lorsque Ann et lui causaient jadis, en ces heures apaisées où les espions sont attablés ou endormis, leurs pensées s’élevaient d’un même rythme au-dessus des bassesses, au-dessus des déviations de quelques-uns. Comme on vivait bien, comme on respirait pur dans l’ambiance de ce prêtre ! Ses élans de jeunesse et ses trouvailles d’auteur n’auront plus maintenant de témoins que les murs de sa geôle. L’inspiration, à la fois poétique et doctrinale, de sa prière qui montait de sa pensée comme un encens, retombera désormais en douceur sur lui seul dans la cellule close.
Le Père Weston était toujours en prison. Le bruit courait, en 1594 ; qu’un autre Jésuite venait d’être pris.
Sur la tête du comte d’Arundel, la menace de l’horrible exécution restait toujours suspendue.
Combien de fois la comtesse Ann s’était-elle éveillée, la sueur lui perlant au front, avec la vision de Philip tiré à quatre chevaux ou râlant, les flancs ouverts et les entrailles arrachées ! Elle restait pantelante de terreur, dans l’obscurité de sa chambre, se demandant jusqu’au jour s’il s’agissait d’un cauchemar ou d’un pressentiment. Les années avaient passé, à longs mois se succédant, à longues journées s’égrenant. Malgré ce qu’on savait des lentes vengeances d’Elizabeth, le péril semblait moins imminent. Si la reine un jour faisait grâce ?
Mais les détentions qui se maintenaient et les arrestations qui s’opéraient toujours n’indiquaient guère de relâchement dans la persécution. Quelques mois plus tôt, Elizabeth fulminait, non sans raison, contre l’abjuration intéressée d’Henri de Navarre, compétiteur au trône de France. Elle n’avait pas ménagé à cette occasion, elle qui jurait comme un soudard, les imprécations contre les catholiques !
La paix relative de la comtesse est d’ailleurs bientôt détruite : Southwell va être jugé.
La nouvelle bouleverse Lady Ann. Apprendre qu’on va juger Robert Southwell, c’est déjà le savoir condamné à mort ; et l’exécution suivra vite, car le Conseil de la Reine, s’il prolonge la détention des nobles selon le bon plaisir d’Elizabeth, n’a pas les mêmes motifs de surseoir quand il s’agit des Jésuites.
Le 22 février 1594, le Père Southwell passe en jugement. Qu’il est jeune, ce prêtre qu’ont émacié, sans arriver à le vieillir, les tortures, les privations et la captivité ! Un juge le surnomme : « Le Prêtre-enfant ». Ses grands yeux un peu saillants semblent suivre un rêve candide, tandis que ses pommettes accusées révèlent les années d’épreuve, et que son front modelé fait deviner une vive intelligence.
Lord Popham, Grand Juge, prononce un violent réquisitoire contre les Jésuites fomenteurs de complots. Southwell lui-même est qualifié de « traître et félon ». Debout à la barre, ses mains liées ensemble semblant se joindre dans un geste habituel de prière, il répond avec simplicité :
— Je n’avais comme projet, en rentrant dans mon pays natal, que d’administrer les sacrements selon le rite de l’Église catholique à quiconque désirerait les recevoir.
Mais c’est bien là son crime, encore qu’on cherche à lui en imputer d’autres. Dans une réaction qui semblait lancer un défi, le Père Campion, quelques années plus tôt, déclarait sans être davantage écouté :
— Si quelqu’un d’entre vous peut me convaincre d’un autre délit que celui de religion, je suis disposé à endurer les tourments les plus cruels qu’il vous soit possible de faire subir.
Aucune charge autre que sa foi ne pèse sur le Prêtre-enfant. Mais sa condamnation n’est-elle pas prévue d’avance ?
— Avez-vous encore quelque chose à dire ?
— Du fond du cœur, je supplie le Dieu Tout-Puissant qu’il pardonne à tous ceux qui, de quelque façon, auront contribué à ma mort.
Encadré d’une garde sévère, le Jésuite est ramené à la Tour travers les rues où la foule s’est amassée pour voir passer le papiste. Les gens du premier rang qui peuvent le voir de près, sont saisis d’étonnement devant l’extase de ses yeux clairs. Plus d’une vieille au chef branlant, perspicace en ces matières parce qu’au seuil du grand départ, a dû rentrer ce jour-là chez elle en disant :
— Mes enfants, papiste ou non, celui-là est bien près du Bon Dieu !
Et sans doute l’est-il en pensée et en amour, mais pour que son âme se libère complètement, il lui faut encore passer par le gibet de Tyburn.
Le matin de l’exécution est arrivé. Londres en est informée et s’anime : ce papiste a décidément tourné bien des têtes. Ses souffrances chez Topcliffe-le-bourreau, son inaltérable douceur, l’expression de son regard d’où coule de la lumière : tout cela éveille dans la population une dangereuse pitié. Aussi le Conseil de la Reine a-t-il ordonné pour ce jour même l’exécution d’un bandit célèbre, afin de détourner l’attention.
Mais si la foule est capable de délivrer Barrabas et de faire condamner Jésus, c’est toujours Jésus qu’elle ira voir mourir et non Barrabas. On attend quelque chose de ce papiste qui va être pendu. Lorsque le cortège arrive à Tyburn, les alentours du gibet sont noirs de monde. Beaucoup de catholiques, le cœur navré, se sont mêlés au public simplement curieux. Des groupes d’amis auxquels l’intrépide lady Ami assurément s’est jointe ont, aux tournants des rues, offert au prêtre des relais d’affection.
Un vieux paysan est dépassé par le cortège.
— Que Dieu, de son Ciel, vous bénisse et vous donne sa force ! crie-t-il au Jésuite.
L’escorte le bouscule, mais il s’en va priant tout haut et sa voix poursuit les hommes qui s’éloignent, traînant le prêtre sur la claie. Plus loin, une noble dame, parente de Southwell, salue le condamné et lui demande des prières.
— Merci, bonne cousine. Je vous le demande, priez aussi pour moi. Mais prenez garde aux chevaux qui traînent la claie et ne me parlez plus : vous vous feriez appréhender.
Tyburn est en vue. Le Père se soulève un peu pour regarder joyeusement la potence puis retombe. On l’enlève de la claie pour le hisser sur un chariot ; il demande alors à s’adresser à la foule :
— Laissez-moi parler : ce ne sera pas long et je ne dirai rien d’offensant contre la Reine ni l’État.
Il fait sa profession de foi, réitère l’affirmation de son loyalisme et termine :
« …Entre les mains du Dieu Tout-Puissant, je remets mon pauvre pays…
« …Et je souhaite humblement qu’il plaise à Dieu, dans sa bonté, d’accepter ma mort… en pleine réparation pour mes péchés et mes offenses et pour le soutien de mes frères. Ce qui semble ici une disgrâce sera un jour, je l’espère, pour ma gloire éternelle… »
La corde est à son cou et la charrette qui le porte s’écarte. Mais le nœud coulant ayant été mal placé, le prêtre reste pendu, encore en vie, se frappant la poitrine et ébauchant le signe de croix que son bras ne peut plus tracer. Ses yeux larges ouverts regardent encore et, dans la foule qui suit son agonie, des larmes coulent. Le bourreau le tire alors brutalement par les jambes ; étranglé, il rend le dernier soupir. Les assistants restent stupéfaits, car son visage s’est illuminé de joie. Southwell est mort. Les rites du châtiment des traîtres sont néanmoins accomplis. Le corps est jeté sur le sol et éventré. On en arrache les entrailles.
Les catholiques ont peine à se contenir. Peut-être un cri étouffé, un sanglot trahissent-ils dans la foule la présence d’amis du Jésuite. Cette foule, dominée par la contenance qu’a eue le prêtre devant la mort, ne cherchera pas à les poursuivre : elle se disperse, une sorte de confusion pesant sur elle, et Lord Montjoy, un réformé, traduit l’impression générale en s’exclamant malgré lui :
— Je ne puis juger de ce que vaut sa religion ; mais je supplie Dieu, lorsque je mourrai, de me donner une âme aussi forte que la sienne.
Le cours du destin, cependant, ne laissera pas la comtesse d’Arundel se recueillir longtemps dans le souvenir du martyr. Un message secret l’avertit que son mari est en péril.
Les lenteurs de la reine ont lassé les sectaires. Peut-être aussi cherche-t-on à se débarrasser des papistes, gens dont vraiment on parle trop, tout en évitant l’exécution publique qui, dans le cas Southwell, a obtenu ces résultats inattendus : une surexcitation chez les catholiques, un attendrissement chez les réformés.
Ann est avertie que, soudoyé sans doute, le cuisinier de la Tour va servir à Philip des mets empoisonnés.
Faut-il y croire ? Ou n’est-ce là qu’un de ces bruits de panique comme il en court souvent chez les persécutés ? Ann ne peut le savoir, mais elle tremble et s’efforce de faire connaître à Philip le danger qui le menace. Lui-même a pressenti l’odieuse tentative et la pauvre Ann n’est guère rassurée par la réponse qui lui prouve au moins que Philip est sur ses gardes :
« Pour ma part j’ai plus de raisons encore que vous ne m’en donnez de penser qu’il se trame quelque projet qui n’est pas pour mon bien : mais je suis, Dieu merci, et serai par la Grâce divine, prêt à endurer ce qui peut m’être fait de pire dans la chair et dans le sang. »
Cela dit, il poursuit sa vie de prière et d’étude. Il a traduit « Une épître de Jésus-Christ à l’âme fidèle » de Jahann Justus, travail qui sera publié chez Antwerp dès 1595. Depuis la mort de Southwell, il se détache de plus en plus de la vie et cherche à s’approcher de Dieu, de manière à n’avoir, à l’heure dernière, qu’à s’abandonner à son divin accueil. Sur le mur de sa cellule, il a gravé, de la pointe de son couteau, un crucifix devant lequel il peut prier.
Un soir d’août de l’année 1595, un étrange malaise étreint Philip à la suite do son repas. Est-ce la mauvaise aération du lieu qui lui cause une intoxication ? Peut-être aussi n’a-t-il pas assez suivi l’ordre du médecin lui prescrivant de prendre tout l’exercice possible dans l’espace restreint où il peut circuler.
Mais les jours suivants, les troubles se renouvellent ; le mal progresse. Le comte souffre à l’estomac de douleurs aiguës. Peu à peu, les symptômes s’affirment.
Après 11 ans de captivité et quelques jours de ces étranges malaises, Philip Howard n’est plus que l’ombre de l’élégant comte de Surrey. À trente-huit ans, il a l’apparence d’un vieillard. Ses épaules se sont voûtées et tout son corps est squelettique. Le menton, qu’il eut toujours long et fin, paraît maintenant démesuré. Une infinie lassitude fait retomber ses paupières sur des yeux qui ne semblent plus voir qu’au-delà des limites terrestres.
Ann, éperdue, lui a fait parvenir des antidotes contre le poison : mais en vain. La dysenterie ne le quitte plus et des spasmes le tordent dès qu’il prend quelque nourriture. Pour ne point désespérer sa femme, le comte demande aux autorités que soit remplacé le cuisinier, mais on ne tient nul compte de ce désir. Le mal ne cesse de s’aggraver et Philip peut à peine se lever de sa couche.
Est-ce que vraiment la mort s’approche enfin ? Le comte d’Arundel, sentant ses forces l’abandonner de jour en jour et d’heure en heure, a demandé à voir un prêtre et plus particulièrement le Père Weston, prisonnier comme lui-même et qui jadis le reçut dans la foi. Impitoyablement, sa requête est rejetée.
Quoi ! Va-t-on le laisser mourir comme un réprouvé, sans s’être confessé, sans avoir reçu les sacrements qui aident l’âme à franchir le seuil du mystère ? Une grande tristesse abat le prisonnier, mais l’ami disparu, Robert Southwell, ne l’a pas abandonné. Avant de mourir, il lui a écrit une lettre d’exhortation dont tous les mots gardent leur portée en cet instant :
« …Le désir de vous confesser (les moyens vous en étant retirés en ce moment) et la contrition d’un cœur repentant, exprimés par le sang que vous verserez pour la cause, vous assurent une rémission de vos fautes et de tous les châtiments qu’elles ont mérités, rémission aussi complète que l’accomplirait le baptême, tant est grande la valeur du martyre. »
Fiat, encore une fois ! Le prisonnier, depuis onze ans condamné à la solitude, mourra seul et il accepte cette absence de toute consolation comme l’expiation suprême du passé.
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