XII. La vie chrétienne d’Ann et de Philip
Parallèlement, mais inspirés d’un même esprit, le comte et la comtesse d’Arundel, à la suite du jugement, menaient une vie conduite par la foi la plus généreuse : vie de prière et de méditation pour Philip ; vie de charité pour Ann Dacre.
Deux heures chaque matin Philip reste en oraison : prières de repentir, de supplication, prière d’amour. Il sait même remercier au milieu de ses malheurs : merci à Dieu de le châtier en ce monde et de lui ouvrir ainsi tous les espoirs futurs ; merci à Dieu de lui avoir donné l’épouse aimante et chrétienne dont il connaît maintenant la valeur ; merci à Dieu de lui avoir accordé, après sa chère petite Elizabeth, le fils qu’il désirait tant ; merci à Dieu, surtout, d’avoir fait de lui son serviteur et de lui avoir permis de souffrir pour la foi.
Il écrit ensuite et lit, puis fait quelques pas dans le petit couloir qui longe sa cellule. Quelques aliments exécrables lui sont servis, qu’il se force à absorber, afin de vivre pour les êtres chers qui l’attendent. Dans l’après-midi, il médite et prie encore. Le soir, avant de se jeter sur son lit, il consacre le quart d’une heure à l’examen de conscience et à la méditation.
Ann, pendant ce temps, se multiplie entre ses enfants, les malheureux qu’elle va soigner et les prêtres auxquels elle prête assistance. Lady Mounteagle, sa grand’mère, a fait de la petite Nan’ une habile infirmière. Attirée vers les prisonniers par la pensée de Philip, Ann s’en va, dans toutes les geôles où on lui permet d’entrer, étendre les onguents, les baumes et les linges fins sur les plaies ulcéreuses qui rongent tant de détenus.
Aux religieux pourchassés, elle ouvre audacieusement sa maison. La vie morale de la comtesse Ann est un étonnant mélange de crainte et de courage. Son extrême sensibilité la fait passer par toutes les terreurs ; ses convictions et ses tendresses lui font tenter les coups les plus hardis ; Vaillamment, la comtesse d’Arundel porte en elle, sans la montrer à ceux dont elle veut adoucir le sort, cette tristesse qui ne peut la quitter : l’impossibilité de voir Philip.
Lui-même, de son cachot, supplie en vain. Il s’étiole moralement, à ne pas voir les siens. Physiquement, il dépérit, à vivre dans une cellule empestée.
C’est là un des pires supplices des prisons, au temps d’Elizabeth : le mauvais entretien, les voisinages malsains, le refus des moindres commodités aux prisonniers font des cellules des lieux infects. Plusieurs prêtres, incarcérés à la Tour ou dans d’autres geôles avant Philip, sont morts d’intoxication. Le comte d’Arundel, habitué aux randonnées à cheval, aux matchs de balle et de tennis, déjà en honneur à l’époque, à la vie dans les vastes salles et les immenses galeries ouvertes sur des parcs, suffoque dans sa prison. Au mois de juillet 1587, les chaleurs ayant encore développé les pestilences, il se décide à écrire : « A mon très bon et très honoré Seigneur, Lord Burleigh, Grand Chancelier de l’Échiquier d’Angleterre. »
Il lui demande en grâce d’obtenir de Sa Royale Majesté la liberté dans l’enceinte de la Tour, car, dans sa claustration il se sent menacé par « une mort imminente ». Il le supplie d’autoriser sa femme et ses enfants à venir jusqu’à lui, « comme Dieu lui ordonne et comme la nature lui fait une loi de le désirer ».
Il obtiendra peu à peu un léger relâchement dans les rigueurs qui usent ses forces de résistance, mais jamais ne lui sera donnée la consolation de revoir Ann, ni de connaître son fils !
Ni vexations, ni privations ne découragent cependant sa piété. Poète, comme beaucoup de nobles qui savaient, à la Renaissance, rimer la ballade ou le sonnet ; descendant au reste du bon auteur Henry de Surrey, il trouve dans sa foi l’inspiration de poèmes à la louange de Dieu ou de la Vierge Marie.
« Pardessus tous les autres se place la Vierge
« Par qui le monde est consolé.
« De son front sans tache scintillent les rayons les plus purs.
« Les étoiles font un diadème à sa tête,
« Sa gloire surpasse celle de tout être créé,
« La lune chausse son pied, le soleil la revêt… »
Un autre poète, bien fait pour le comprendre, va enfin apporter un réconfort spirituel à Philip Howard.
Ann a connu, parmi les prêtres auxquels elle a donné asile, le Père Robert Southwell, débarqué en Angleterre en juillet 1586. Petit-fils du galant sir Richard Southwell, relation des Norfolk, Robert Southwell avait connu de bonne heure les aventures, des bohémiennes l’ayant dérobé dans son berceau et emporté… Bientôt retrouvé, il quitta assez tôt le milieu, fort libre de pensée et de mœurs, auquel il appartenait et fit ses études au collège de Douai. Entré chez les Jésuites, il rejoignit avec enthousiasme le Père Weston à la mission d’Angleterre, n’ayant alors que vingt-cinq ans.
Le jeune Père n’ignorait pas en quel coupe-gorge il se jetait, car il écrivait, en partant sur sa propre demande, au Général de la Compagnie de Jésus, Claude Aquaviva : « En vérité, je suis envoyé au milieu des loups. Fasse Dieu que ce soit comme un agneau, pour être égorgé au nom de Celui-là et pour Lui qui m’envoie. »
Il allait vivre dans une période de furieuse agitation. Dès son arrivée à Londres, il a vu des gardes, épée au clair, arrêter des catholiques. Au coin des rues, il trouve de faux prophètes qui, grimpés sur des charrettes, annoncent de faux Christs. Les affaires d’Écosse ont en même temps de violentes répercussions en Angleterre : Babington, tout dévoué à Marie Stuart, a comploté l’assassinat d’Elizabeth pendant que le duc de Parme débarquerait dans le pays en vue d’y rétablir la religion catholique ; Walsingham, secrétaire de la Reine, a découvert le projet ; Babington et neuf de ses complices ont été arrêtés et condamnés au supplice des traîtres. Elizabeth, hors d’elle-même, a ordonné qu’on pousse ce supplice « jusqu’à l’extrémité de la peine ». Trois des condamnés ont agonisé, les entrailles arrachées. Une telle horreur s’est soulevée devant les raffinements inouïs des bourreaux qu’il a fallu se contenter de pendre les sept autres.
Mais la persécution visant les catholiques a redoublé de violence. En fait, la soif de sang ne s’assouvira un peu chez Elizabeth que quand sera tombée la tête de Marie Stuart, cette rivale dont le plus grand crime fut peut-être d’avoir surpassé la reine d’Angleterre en beauté.
Accusée d’être l’instigatrice du complot Babington, Marie est exécutée à la forteresse de Forheringay en 1587. On lui a refusé les secours d’un aumônier catholique et le doyen protestant de Peterborough l’a menacée, si elle ne se convertissait, de la damnation éternelle :
« N’insistez pas, a répondu la jeune d’Écosse. Je suis née, j’ai vécu et je meurs dans la religion catholique et romaine. »
Elle est morte en reine et en catholique, après dix-neuf années de captivité. Elizabeth a feint une explosion de douleur et suspendu – pour fort peu de temps – les ministres responsables de l’exécution.
Au milieu de ces événements et sous les menaces qui se resserrent autour des catholiques comme le dôme des glaives dans la voûte d’acier que font les soldats à certaines parades, Robert Southwell prêche, confesse, édifie avec une calme audace. Il ne songe pas aux blessures qu’il peut recevoir, mais à celles dont expira le Christ :
« Ce sang sacré est encore chaud, ces plaies sont encore béantes, et visibles encore ces meurtrissures par lesquelles Dieu a racheté ces âmes que nous servons… » Que ne braverait-on « de crainte que quelques-unes de ces perles précieuses ne viennent à se perdre ? »
Sous le nom prosaïque de Mr Cotton et usant du vocabulaire de la fauconnerie pour dissimuler son identité, il voyage dans le Sussex et dans le Nord de l’Angleterre, gardant son port d’attache à Londres où il devient à proprement parler le chapelain de la comtesse d’Arundel.
Celle-ci, bien faite pour comprendre la hauteur de cette âme, s’empresse de mettre le Père Southwell en rapport avec son mari. Une correspondance s’engage entre eux, qui sera d’un puissant réconfort pour Philip… et scandalisera dans la suite le lieutenant de la Tour, contrôlant le courrier :
— Comment osez-vous appeler votre «bienheureux Père » un ennemi de sa propre patrie ?
— En peut-il être ainsi ? Vous m’avez dit vous-même qu’on ne lui pouvait trouver d’autre crime que ses convictions religieuses !
De fait, le Père Southwell se livre uniquement, et de tout son être, à l’apostolat. Il ne cherche point à rejoindre sa famille, par crainte de la compromettre, mais, de toute sa tendresse, il offre pour la conversion de son père le sacrifice de sa vie et ce père, en effet, se convertira après avoir vu emprisonner et torturer son enfant. Mais cette heure n’est pas encore venue.
Mr Cotton, en attendant, met sur les dents les espions de la Reine. Fouille-t-on la maison qui l’abrite ? Il disparaît dans un mur – de ces murs profonds qui, dans les demeures de l’époque, recèlent des réduits de secours On sonde inutilement murailles et cloisons : dans son étroit refuge, il passe, tout habillé, plusieurs nuits consécutives… puis s’évade et reparaît ailleurs, prêchant et confessant.
Comme jadis au récit des exploits apostoliques de Campion, la Cour, la Ville et les campagnes se passionnent aux péripéties de cette chasse au Jésuite.
De temps à autre, un combattant tombe sur la brèche, Le théologien Harpsfield est mort à la Tour pour avoir refusé d’observer le Livre de la Prière Commune. Le Père William Weston, nommé supérieur de la Mission, a été arrêté en 1587. Sa figure, de son vivant même, est devenue légendaire.
Les plus formidables récits d’exorcismes et de miracles courent sur son compte. Les réformés en font des gorges chaudes. Il guérit des possédés et fait rendre hommage, par les démons qu’il chasse, aux reliques du Père Campion. Shakespeare perpétuera la mémoire de ces guérisons en retenant, dans « Le Roi Lear », les noms de quatre démons vaincus par Weston : Modo, Mahu, Hobbididance et Flibbertigibbet.
Ann, se souvenant avec émotion que le Père Weston a reçu Philip dans la foi, risque les plus grands périls en allant, sous un déguisement, visiter le Jésuite.
D’autres bataillent encore pour le maintien de la religion catholique, sachant bien qu’ils seront un jour livrés ou découverts. Le Père Henry Garnett, prêtre de la plus haute valeur, a succédé à William Weston comme supérieur de la mission ; le Père Edward Oldcorne, qui prêchera inlassablement la foi romaine, et le Père John Gérard, qui rassemblera avec succès des fonds pour la Société, débarquent en 1588 – année tragique où sur 80 confesseurs de la foi emprisonnés par ordre de l’archevêque protestant d’York, 40 mourront dans les supplices d’une inhumaine captivité.
Année tragique aussi pour le comte d’Arundel, car elle lui fait connaître celui qui, par faiblesse, sera l’artisan de sa perte, le Père William Bennet, détenu à la Tour en même temps que lui.
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