VII. Entre la Réforme et l’Église
Les résidences royales sont en fête, et les palais des courtisans, en cette fin d’année 1581.
François, duc d’Anjou, est revenu à la Cour, toujours épris de la Reine et, semble-t-il, plus aimé que jamais. Une folie de luxe danse sous les voûtes de Whitehall, où glissaient jadis les robes des Dominicains d’Holborn, avant que le domaine appartînt aux archevêques d’York, plus tard spoliés par Henri VIII.
De prodigieux spectacles se montent dans le grand Hall. Cent ouvriers travaillent aux décors peints à la détrempe, aux arbres et aux remparts machinés d’immense dimension. Les tailleurs, s’acharnant à la confection des costumes de théâtre, cousent le velours et le damas, façonnent le baudequin et le drap d’or. Dans les ateliers ruissellent les dentelles d’or et d’argent, les franges et les passementeries de métal précieux.
En même temps que les ouvriers manuels clouent, échafaudent ou confectionnent, les ouvriers intellectuels s’attachent mettre au point le texte de pièces à la mode qu’il faut ajuster au goût de la Cour, et les beaux esprits s’entraînent à plaire à cette souveraine qui parle six langues étrangères aussi bien que la sienne, connaît l’histoire, la philosophie et les sciences exactes, apprécie la musique et la poésie.
Les courtisans vendent à qui mieux mieux terres et maisons pour se parer comme l’exigent de telles fêtes. Les kerns irlandais, dont la misère est proverbiale, trouvent moyen, Dieu sait par quels engagements auprès de leurs usuriers, de porter des chemises de sarcenet et des tuniques de drap d’or à franges de soie. Les dames nobles font une orgie de fards et de perruques et les coiffeurs, pour assurer leurs édifices de cheveux frisés et teints, font voler les chevelures d’enfants que les malandrins attirent à cet effet dans les cours désertes de Londres.
Les dentelles dégagent des parfums, à la fois subtils et violents. Aux ceintures pendent des miroirs. Les perles courent dans les cheveux et d’énormes chaînes d’or sur les poitrines.
Seul, Lord Burleigh conserve son costume sombre, presque clérical, coiffe sa cape de forme haute, monte sa mule pour des promenades solitaires, travaille au bien de l’État et, pour se distraire des questions diplomatiques, lit le grec comme on boit de l’eau.
Le comte d’Arundel, comme les autres courtisans, et plus peut-être que les autres afin de conserver un crédit qu’il sent légèrement vaciller, jette l’or à pleines mains pour complaire à la reine : mais c’est avec moins d’insouciance que jadis. Chaque dépense non seulement augmente ses dettes, ce dont il se soucie peu, mais encore écorne le patrimoine de sa femme : et depuis qu’Ann est rentrée sous son toit, il comprend mieux ses responsabilités.
Le rapprochement entre les époux est accentué de jour en jour, jusqu’à donner à Lady Ann des espoirs de maternité. De joie, la femme en elle se révèle comme jamais auparavant et Philip découvre à sa compagne des charmes dont il ne soupçonnait pas l’existence. Entre l’exquise intimité, sensible surtout lorsque le mari et la femme séjournent au château d’Arundel sur la rivière Arun, et le vertige de la Cour, Howard a l’impression d’un pénible déséquilibre. Par ailleurs, les échos de la chasse aux papistes, si bruyants que soient les orchestres de la Cour, se font encore entendre, éveillant chez le jeune lord ce qu’il voudrait en lui-même laisser dormir : cette damnée curiosité qui le prit certain jour, en entendant un supplicié parler du dogme…
Les préparatifs des fêtes s’accumulent. Il y aura des danses, car la reine danse encore à ravir. Il y aura des chasses, car Elizabeth est bonne tireuse. Il y aura des chevauchées, car nul comme la Reine ne tient la selle.
Les réceptions du 1er janvier s’ouvrent par la présentation des cadeaux, comme de coutume. Arundel, cette fois encore, a magnifiquement fait les choses en offrant à sa souveraine des bracelets d’or composés de huit pièces, porteuses chacune d’une améthyste, et de huit autres pièces, enrichies d’une perle chacune. La Reine reçoit gracieusement ses présents qui, sur les listes tenues à jour, sont portés en seconde place ; aussitôt après ceux de Leicester.
L’après-midi de ce Premier de l’An est une épreuve assez cruelle pour le beau courtisan qu’est encore Philip. Le tournoi a bien mis en valeur la prestance des familiers de la Cour, mais l’apothéose revient au duc d’Anjou.
Un char splendidement orné parcourt la lice. Il est traîné par deux figures allégoriques, l’Amour et le Destin. Sur son plateau s’échafaude un rocher auquel François est attaché par des chaînes pesantes. Arrêté devant l’estrade où trône Elizabeth, le Destin, en termes poétiques, débite des couplets à la Reine. L’assemblée se pâme. Elizabeth, charmée, se lève pour embrasser le duc.
Ann, ce soir-là , dut trouver son époux singulièrement maussade. Le vieux démon n’était pas mort en lui et toute la vanité du jeune lord, couramment choyé par la Reine, se rebiffait devant le succès du prétendant venu de France.
Le beau comte aurait pu dormir sur ses deux oreilles – mais sans doute lui fallait-il quelques blessures d’amour-propre pour l’encourager au détachement qui se préparait en lui.
François, duc d’Anjou, sera rappelé par les Flamands et poussé au départ par la Reine elle-même. Celle-ci, amie de la mise en scène, prendra le deuil pour les adieux, l’accompagnera jusqu’à Cantorbery et le quittera dans les larmes, lui donnant pour escorte jusqu’à Bruxelles le comte de Leicester et d’autres nobles. Elle jurera de l’épouser, appelant sur sa tête la vengeance de Dieu si elle devait manquer à sa promesse. Désespoir et serment de Tudor : lorsque François, ayant échoué aux Pays-Bas, demandera du secours, elle lui répondra par une pirouette.
Elizabeth, de sa propre formule, est mariée à son peuple. Aucun prétendant ne prendra place à ses côtés sur le trône d’Angleterre.
Une découverte va d’ailleurs arracher Philip aux préoccupations de la jalousie. Margaret Sackville, sa sœur chérie, s’est faite catholique ! Acte de foi, acte de courage. Howard en est profondément impressionné. Il semble que chaque changement dans sa vie de famille fasse reculer dans des brumes qui s’épaississent l’éclat de la Cour et l’attrait de la Reine.
Elizabeth, de son œil d’aigle, a surpris chez son favori des distractions lorsqu’il est auprès d’elle. La Reine n’ignore pas que le ménage d’Arundel est réconcilié et une haine couve en elle contre l’épouse de vingt-deux ans, dont le frêle bonheur date de quelques mois. Elle éprouve le comte par des invitations, auxquelles parfois il se dérobe et parfois se rend avec entrain, car il tourne à deux vents contraires qui, tour à tour, dirigent sa barque.
D’un côté, le prestige, la gloire, le crédit, des marques d’amour de la Reine. D’un autre côté, la tendresse compréhensive de Lady Ann, l’exemple de Margaret, l’appel d’une conscience que ne satisfont ni la vie de la Cour, ni l’assistance aux offices anglicans… Sur cette seconde pente, les risques de disgrâce, de déchéance et de persécution.
Philip n’est pas un lâche, mais il faut comprendre le pouvoir qu’exerce sur tout Anglais, et plus fortement encore sur les nobles, la couronne d’Angleterre. C’est perdre tout que perdre la faveur du souverain et les affronts de Cour sont de ceux dont se laisse mourir un homme.
Le comte d’Arundel ne se doute pas que, dans son ombre même, une prière monte incessamment qui pèse sans qu’il s’en doute vers la direction qu’il hésite à prendre. Ann est passée résolument d’un état de conviction intime à une pleine adhésion à la religion catholique. Pendant l’un de ses passages au château d’Arundel, elle méditait un jour, Suivant une allée à petits pas et se demandait comment l’idée de Dieu et de la vie future n’arrachait pas Philip aux vains plaisirs… Pour sortir de son obsession, à la manière des âmes vaillantes qui ne cherchent point à refouler le souci, mais à le tirer au clair, elle s’en fut à la bibliothèque chercher un ouvrage sur la foi. Les rayons étaient admirablement garnis, les Arundel et les Fitzalan ayant le goût des lettres : parmi les livres, il s’en trouvait de religieux, les uns déjà vieillis mais toujours d’actualité par leur doctrine, les autres composés pour répondre aux erreurs du temps et maintenir les croyances romaines.
Ann ouvrit une brochure assez récemment composée sur le danger du schisme. Chaque phrase, écrite par l’auteur avec le déchirement de voir dévier la foi, repoussait en elle les obscurités, comme la lune montante chasse les brumes du crépuscule.
Dans le silence de la grande pièce, elle sentait passer sur elle le froid des calamités déclenchées par la séparation d’avec Rome et grelottait dans son impuissance et sa solitude.
Tant d’âmes perdues par le schisme… Tant de haines et de crimes déchaînés… L’Angleterre entière drainée par l’hérésie, rejetant les vieilles croyances importées par les saints et renonçant pour ses fils à l’aide puissante des sacrements…
Le livre terminé, Ann joignit les mains. Face au Dieu dont le ministre était le pape de Rome, elle fit un acte de bon propos.
— Moi, Ann Dacre, comtesse d’Arundel, je m’engage en ce jour à devenir membre de l’Église Catholique qui seule a la parole de Dieu.
Débout dans une des larges baies donnant sur la campagne, elle articula sa promesse ; la plaine qui s’étend vers la mer et les arbres qui descendent en terrasses rapides au pied du château furent ses témoins – tout comme les saints Anges qui soutenaient son cœur dans sa résolution.
Un tel serment était grave de conséquences sous le règne de celle que son esprit vindicatif fit surnommer « La Hyène ». Ann, cependant, s’était hâtée de poursuivre son dessein. Elle en parla à Richard Baily, catholique appartenant à la maison de son mari, et ce confident, tout heureux de pouvoir servir ainsi sa religion, lui amena en cachette au château d’Arundel un prêtre âgé qui avait reçu le sacerdoce au temps de la reine Mary. Les murs, témoins du grand passé des Fitzalan, eurent une nuit l’étonnement de sentir glisser contre leurs pierres épaisses une noble comtesse d’Arundel que n’accompagnaient ni page ni suivante : Ann gagnait, par des corridors secrets et d’inquiétants chemins, le logement écarté où un prêtre catholique allait recevoir sa confession.
Cette expédition, si fort enveloppée de mystère, provoquera cependant par la suite des dénonciations. Richard Baily, soupçonné d’être un prêtre déguisé, pourra prouver qu’il n’en est rien, mais, ne voulant pas prêter le serment de Suprématie, devra s’enfuir dans les Flandres. Ann subira de nombreux questionnaires.
La comtesse, on s’en doute, a suivi avec émotion les étapes de la conversion de Margaret. Si Philip pouvait la comprendre, avec quel élan elle lui crierait :
— Moi aussi, je suis catholique !
Ce serait la troisième et la plus sublime confidence qu’elle ferait à l’époux reconquis. La première, que nul n’entendit, fut sans doute murmurée le soir ou il la prit dans ses bras, quelque temps après son retour, en la nommant sa femme :
— Philip, mon seigneur et mon mari, je vous ai toujours aimé…
Le second aveu, elle l’a fait avec plus d’audace et le visage brillant de bonheur :
— Mon cher Lord, vous allez être père.
Mais si le mari est maintenant bien proche d’elle, le protestant lui demeure étranger : à la troisième confidence, il opposerait certainement une réaction violente. Ann se taira donc. Comment s’exposerait-elle à perdre Philip, maintenant qu’ils attendent un enfant ?
Mais la destinée se joue des prudences d’une frêle comtesse. Ann priait un jour sur son agenouilloir tapissé d’étoffe, lorsque Philip pénétra dans la pièce lui servant d’oratoire. Relevée d’un bond, elle lui souriait déjà , mais la grave expression de son mari lui figea le visage.
— Lady Ann, quoique femme, vous ne savez pas mentir. J’ai une question à vous poser.
Ann a compris sans qu’il précise. Les couleurs ont fondu, qui d’habitude colorent faiblement ses joues. Elle a été dénoncée, Arundel sait tout.
— Lady Ann, est-il vrai que vous professiez la religion catholique ?
La comtesse d’Arundel tremble des pieds à la tête, terrifiée par le calme de son mari plus qu’elle ne le serait par sa colère. Quelle affreuse résolution, prise dès maintenant contre elle, cachent ce regard sans expression et cette attitude sans gestes ?
— Ann, répondez.
Ann se raidit. Professer la religion, ce n’est point la garder en son cœur ni même la pratiquer en cachette.
L’heure est venue de tenir le serment qu’au château d’Arundel elle a contracté. Droite, un peu provocante dans son humilité, comme chaque fois qu’une ferme résolution la fait agir, elle prononce dans l’angoisse le troisième aveu qu’elle rêvait de faire avec un confiant abandon :
— Quiconque m’a dénoncée, celui-là a dit vrai. Je suis sincèrement et profondément catholique.
Sous le regard de Philip, ses yeux se sont baissés. Elle attend sa sentence. Un moment s’écoule : alors, elle ose lever les paupières. Son mari l’observe en silence. Aucune colère sur son visage, mais une accentuation de l’expression pensive qui parfois y transpire.
Ann n’a pas encore deviné ce qu’est cette pensée, que Philip est sorti de la pièce sans mot dire. Elle ne sait rien, sinon qu’il n’est pas courroucé. Un soulagement indicible l’envahit, qui la dégage à la fois de sa récente terreur et de sa longue contrainte, et elle se retrouve prosternée sur son agenouilloir, prononçant une action de grâce, dans tout l’élan de son être.
Le cercle se resserre autour de Philip. Son oncle… Sa sœur… Sa femme… Et, en lui-même, cet appel qui se répète en sourdine. À la Cour même, le comte de Leicester, si puissant auprès de la Reine, a dissimulé à peine sa sympathie personnelle pour le Père Campion lors du martyre du Jésuite. Plus ou moins consciemment, la vieille Angleterre catholique se débat contre l’emprise de la Réforme.
Elizabeth elle-même conserve certaines coutumes catholiques et brûle des cierges dans sa chapelle particulière. On la voit se fâcher lorsque ses prêtres se marient. Elle n’en est pas moins implacable envers les papistes, envers ceux surtout qui, réfugiés un temps sur le continent, tentent de revenir en Angleterre.
Sans doute cette persécution n’est point pure manifestation de haine religieuse : avec d’absurdes exagérations et un fond de vérité, la Reine et Burleigh redoutent toujours la conspiration et la complicité étrangère chez ces catholiques. Elizabeth n’ignore pas que ceux-ci, en un temps, ont mis leurs espoirs en Marie Stuart ; elle sait que certains émigrés, réfugiés dans les Pays-Bas, d’où elle les a fait proscrire en 1575, et dans le Nord de la France, en ont appelé au catholique roi d’Espagne. Soupçonneuse, elle grossit l’importance et le nombre de ces tentatives. En fait, l’ensemble des émigrés reste soumis à la Reine, en dehors de toute question religieuse : mais Elizabeth ne peut croire qu’on soit à la fois bon catholique et bon sujet, fidèle à la Reine et au pape.
Burleigh envoie des émissaires dans la région de Douai, où les Jésuites ont fondé en 1568 un collège modèle pour fournir un nouveau clergé à L’Angleterre. Les espions gagnent la confiance des réfugiés et, s’ils les trouvent trop ardents au prosélytisme, les persuadent de rentrer en Angleterre, ceci pour les livrer à l’arrivée, ou bien les enlèvent par surprise, comme le malheureux John Story, père de quatre enfants, visitant un navire anglais à Berg-op-Zoom ; John Story, transporté en Angleterre et exécuté à Tyburn de la mort réservée aux traîtres, malgré l’intervention du duc d’Albe.
Pendant que Philip hésite, la reine se décide à le dégager de l’emprise catholique en le séparant de sa femme.
Épiée dans ses rapports avec Margaret Sackville, Ann a été dénoncée par des serviteurs. Comme la foudre, tombe un jour au Palais des Howard l’ordre, pour la comtesse, de partir en exil. Elle séjournera dans un domaine de Sir Shirley, la maison de Wiston, en Sussex.
Incertain mais désolé, Philip voit s’éloigner sa femme qui va mettre un enfant au monde. Il ne peut protester : on ne proteste pas contre les ordres de la Reine. Il doit même faire bon visage et fréquenter la Cour afin d’anéantir les suspicions qui pèsent sur Ann et sur lui-même. La jeune femme, elle aussi, s’est soumise, mais non sans affirmer que, fidèle à la couronne ; elle subit un sort injuste.
Arrivée à Wiston, Ann doit répondre à un long interrogatoire formulé par Sir Thomas Shirley, son geôlier correct mais scrupuleux. Outre les réponses aux questions directes sur ses pratiques religieuses, il lui faut dire si elle s’est plainte de son temps :
— De mon sort, seulement.
— Avez-vous reçu des Jésuites, séminaristes ou prêtres ?
— Je n’en ai point reçu.
— Avez-vous assisté à la messe et reçu l’absolution ?
Elle répond que non, car, sa profession faite, elle n’a pu sans doute pratiquer, dans le voisinage de Philip. Cependant on la maintient chez Shirley, gardée à vue, et c’est là que la petite Elizabeth, fille de Philip, verra le jour.
Car Philip Howard, encore attaché à la Cour et soucieux de reconquérir la confiance perdue, donne à sa fille le nom de la Reine et demande pour elle le baptême protestant. L’heure de l’héroïsme n’est pas encore venue pour lui.
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