Cher Luc Perrin,
Je n’ai tout d’abord aucunement la prétention de parler pour l’abbé Lucien, ni pour sa famille de pensée, simplement en mon nom, moi qui ne suis ni clerc, ni théologien instruit. Ca vaut donc ce que ça vaut.
1) Petit rappel des faits
Rosmini est un prêtre italien né en 1797 et mort en 1855. Illustre intellectuel particulièrement prolixe (il compte plus de 80.000 pages à son actif), il s’est distingué par son attachement philosophique à un certain libéralisme, par son engagement dans l’unification italienne, et par ses critiques en matière de liturgie. On lui reconnaît par exemple une reconnaissance de la dignité humaine, et d’une certaine liberté religieuse.
Tombé en disgrâce en 1848 en raison de manœuvres politiciennes, il voit deux de ses œuvres mises à l’index dès 1849. Son procès en 1854 se soldera par un acquittement. Il meurt donc en pleine communion, sans charges contre lui.
Ce n’est qu’en 1887, soit plus de 30 ans après sa mort, que le Saint Office met à l’index 40 de ses propositions (et non son œuvre toute entière), sous le motif que celles-ci « ne semblaient pas consonantes avec la vérité catholique »(aucune note théologique précise). Lesquelles propositions ont été réhabilitées en 2001 par le Cal Ratzinger, alors président de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. On peut rapidement résumer la position de la CDF dans les termes suivants :
a. Les 40 propositions sont sujettes à interprétation douteuses, mais également à interprétation orthodoxes.
b. La condamnation de 1887 par le décret Post Obitum ne tient pas compte du recul que l’on peut avoir sur la pensée rosminienne qui parait aujourd’hui blanchie, nonobstant la plausibilité du système Rosminien lui même.
c. Les conclusions de Post Obitum restent tout à fait d’actualité pour ce qui est de l’interprétation hétérodoxe des 40 propositions.
Sans même aborder les degrés d’autorité des documents émis, il ne semble pas qu’il y ait formelle opposition entre les deux textes magistériels, mais bien approfondissement et précision. De « elles ne semblent pas catholiques », on passe à « avec le recul que l’on peut avoir sur l’auteur, il semble que celui ci les aient écrites dans une vision catholique, mais l’interprétation hétérodoxe reste condamnée ».
2) Degré d’autorité du Saint Office (ou de la CDF maintenant)
Il semble tout de même intéressant, puisque votre post y poussait, d’étudier l’hypothétique cas où la CDF se contredirait.
Il convient tout d’abord de préciser que la CDF, où le Saint Office, n’a aucune autre autorité magistérielle que celle que le pape lui accorde. Elle est donc tributaire du magistère ordinaire pontifical, lequel peut probablement, selon l’abbé Lucien (même si la thèse doit être approfondie) être infaillible en certaines circonstances, notamment lorsqu’il rappelle le magistère infaillible antérieur.
Il semble pourtant que ce ne soit pas le cas ici : en effet, rien ne permet dans lesdits décrets de supposer une quelconque infaillibilité. Il s’agit donc de deux documents faisant partie du Magistère simplement authentique, non infaillibles, donc réformables.
3) Conclusion pratique
Est-ce à dire qu’on peut ne pas en tenir compte ? Non ! Nous ne sommes pas des libres penseurs, qui s’arrogent le droit de mettre des notes aux papes ! Il convient au contraire de soumettre (dans le bon sens du terme) son intelligence, et d’accueillir le texte avec piété filiale et bienveillance. Les propositions ayant été jugées douteuses (« semblant ne pas être consonantes avec la vérité catholique »), il convenait alors de ne pas les tenir, et de les ignorer. De les considérer hors du champs d’action du catholique. Ces 40 propositions sont maintenant jugées non formellement hétérodoxes, dans la mesure où les entend comme l’auteur les entend. Elles peuvent donc êtres exploitées.
Ces confrontations d’idées, jusque dans le magistère même de l’Eglise, doivent toujours nous amener à plus de confiance et de piété envers le Christ. En lui subsiste la Voie, la Vérité, la Vie. Sa Sainte Eglise a été instituée par lui pour nous enseigner et nous sanctifier. Telle une mère sainte et sans tache, post-figuration de la Très Sainte Vierge Marie, elle aime, et elle enseigne ses enfants, leur procurant ce qui est nécessaire à leur salut.. Notre soumission à sa sainte autorité doit être sans faille, pour tout ce qu’elle prétend nous enseigner, infailliblement ou non. Cela ne signifie nullement l’acceptation naïve et dénuée de toute réflexion, approfondissement, remarques même ! L’acceptation du magistère nécessite absolument l’adhésion de l’intelligence, et exclue tout à fait l’abandon de la raison au profit de l’obéissance. Mais cela exclue a priori toute révolte, toute attaque frontale, toute condamnation de l’acte magistériel en l’absence d’autorité. Cela exclue également le magistère à la carte, que l’on rencontre trop souvent aujourd’hui, toutes tendances confondues.
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