Le Forum Catholique a rapporté grâce à Ennemond le sermon de l’abbé Aldalur sur la justification des sacres de 1988. Ce sermon est peut-être l’occasion de revenir sur le fond de la question, ce que le fil de l’autre jour a peu développé, et qui me paraît pouvoir faire l’objet d’une discussion au plan théologique. La question centrale me paraît la suivante : Est-ce que véritablement, par le fait de sacrer des évêques contre l’interdiction expressément formulée par le Pape, il n’est porté atteinte qu’au droit humain ecclésiastique ? Ou bien est-ce qu’au contraire, c’est le droit divin qui se trouve enfreint ?
Autrement dit, la question des sacres de 1988 revient-elle simplement à une entorse à des règles canoniques toutes humaines ? Si c’est le cas, dans le contexte d’une aussi grave crise de l’Eglise, on peut certainement invoquer l’état de nécessité pour justifier les sacres de quatre évêques par Mgr Lefebvre le 30 juin 1988. Si par contre, il s’avérait que le fait des sacres contre la volonté du Pape venait à enfreindre la Constitution divine de l’Eglise, c’est-à-dire ce dont il a été disposé par Dieu lui-même pour son Eglise, alors on ne pourrait d’aucune manière soutenir un état de nécessité pour justifier des sacres. Car comme l’a très bien exprimé l’abbé Aldalur, il n’y a pas d’état de nécessité qui tienne contre la loi divine (à moins bien sûr, d’imaginer une permission divine explicite, ce qu’il faudrait alors pouvoir établir).
Pour ma part, je pense que l’Abbé Aldalur affirme trop rapidement qu’ici, seule une règle humaine était en jeu. Dans leur essai thélogique « Du sacre épiscopal contre la volonté du Pape », plusieurs fondateurs de la Fraternité Saint-Pierre donnaient des éléments qui montrent que des sacres contre la volonté du Pape constituent une atteinte à la Constitution divine de l’Eglise. Je cite ici un extrait tiré de la première partie (De l’épiscopat catholique), dans la première sous-partie elle-même intitulée : I. Question de droit canonique ou question de foi ?
Citation :
« Il est normal que la Fraternité Saint-Pie X essaye de minimiser la portée des sacres du 30 juin, et c’est pourquoi elle essaye de la réduire à une question de simple droit ecclésiastique. On comprend l’importance d’une telle affirmation : si la question des sacres du 30 juin est d’ordre purement canonique, il ne sera pas trop difficile de trouver des arguments permettant de montrer que la loi, telle qu’elle est dans le Code, est pour un tel cas et dans une telle situation, déficiente : qui aurait pu prévoir une telle crise ? Si par contre la question du sacre est fondamentalement une affaire dogmatique, donc immuable dans sa solution quelles qu’en soient les circonstances, alors les désinvoltes « lex positiva non obligat … » semblent trop courts. Pour la Fraternité Saint-Pie X, la question est pourtant purement canonique. Cette position est-elle bien fondée ? (…)
S’il est clair que nous ne trouvons rien d’explicite sur cette question dans l’Ecriture Sainte, le Magistère vivant de l’Eglise par contre, dont le rôle est de préciser et de définir la Tradition par la bouche des papes, nous en fournit la réponse. C’est d’abord le pape Pie XII qui, dans son encyclique « Ad Apostolorum principis » du 29 juin 1958, enseigne que des consécrations épiscopales sans mandat pontifical sont « de graves attentats contre la discipline et l’unité de l’Eglise, (que) c’est notre devoir exprès de rappeler à tous que la doctrine et les principes qui régissent la constitution de la société divinement fondée par Jésus-Christ sont tout différents ». Le Souverain Pontife considère donc que les consécration épiscopales sont bien en relation avec le droit de l’Eglise en raison de sa divine constitution. Plus loin dans la même encyclique, il rappelle que « personne ne peut conférer légitimement la consécration épiscopale sans la certitude préalable de mandat pontifical. Une consécration ainsi conférée contre le droit divin et humain (ius fasque) et qui est un très grave attentat à l’unité même de l’Eglise, est punie d’une excommunication ». Ainsi, l’enseignement du Vicaire du Christ est un rappel des principes de la constitution divine de l’Eglise et non pas, comme certains voudraient le voir, une condamnation qui ne concernerait que le schisme chinois.
Le pape Pie IX déjà l’enseignait : « Quant à notre droit de choisir un sujet en dehors des trois candidats proposés, Nous n’avons pas cru devoir le passer sous silence, … Du reste, n’en aurions-Nous pas parlé, que ce droit et ce devoir seraient restés dans toute leur intégrité à la chaire de saint Pierre. En effet les droits et privilèges accordés à cette chaire par Jésus-Christ lui-même peuvent être attaqués, mais ne sauraient jamais lui être enlevés, et il n’est pas au pouvoir d’un homme de renoncer à un droit divin … ».
(…)
[Ainsi] Comme nous l’enseigne le Magistère vivant de l’Eglise, il est indéniable que la question d’un sacre épiscopal est fondamentalement d’ordre dogmatique, et ensuite seulement d’ordre canonique ».
Conclusion : il me semble que notre attention ne doit pas être focalisée sur la question de la façon précise selon laquelle la nomination de l’évêque a pu se réaliser dans des circonstances historiques variées, ni sur la sanction des infractions elles aussi variables dans le temps, mais bien sur le principe de fond, valable à toute époque, et défendu par les Papes dans leur magistère, à savoir que par droit divin, c’est un privilège qui appartient au Pape de choisir directement ou pour le moins d’agréer les nouveaux évêques, et qu’il est impossible d’imposer au Pape de futurs évêques contre sa volonté formellement exprimée, sans violer non seulement des lois canoniques humaines, mais bien la constitution divine de l’Eglise. Que la sainte Eglise décide demain de lever les excommunications, nous ne pourrons tous que nous en réjouir. Mgr Lefebvre, de bonne foi, a cru pouvoir passer outre ce qu’il percevait comme règle purement humaine. Il ne croyait pas enfreindre la constitution divine de l’Eglise. Mais c’est pourtant ce qui matériellement se produisit le 30 juin 1988. Il a consenti à cela parce qu’il voulait le bien de l’Eglise, c’est évident. Cet infatigable lutteur ne prétendait pas ne jamais pouvoir se tromper, et de fait, le temps pressait, l’âge avançait … L’intention de Mgr Lefebvre n’avait certainement rien de schismatique, et on était loin, au soir du 30 juin 1988, d’un schisme formellement consommé même si une telle situation peut conduire vers le schisme. Les évêques qui ont reçu cette consécration ont agi avec la même intention. La levée de l’excommunication est donc vraiment souhaitable. Mais la lucidité sur la Constitution divine de l’Eglise aussi. On ne peut pas toujours demander à Rome de corriger erreurs et abus conciliaires et post-conciliaires sans accepter soi-même de rectifier ce qui doit l’être. Afin d’être demain, pour la restauration de la Tradition, des catholiques parfaitement romains, sub Petro et cum Petro.
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