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Et la réponse qu'en a fait le Sel de la Terre Imprimer
Auteur : Romanus
Sujet : Et la réponse qu'en a fait le Sel de la Terre
Date : 2010-06-26 11:08:42

L’âme précréée de Marie ?
par le frère Pierre-Marie O. P.
Les lecteurs de la Contre-Réforme catholique ont sans doute été surpris de lire dans le nº279 de janvier 1992, à la page 31, une « audace » de l’abbé de Nantes à laquelle il n’ose pas accorder un crédit certain, tant il en est lui-même effrayé. Mais laissons-le nous exposer lui-même sa « hardiesse » :
"La seconde de ces hardiesses paraît jaillie des textes liturgiques offerts à notre méditation en cette fête de l’Immaculée, créée avant les siècles, en mystérieuse préexistence auprès du Dieu Créateur, et princesse de Juda dès l’origine. Cela suggéré de Marie comme du Christ dans nos Livres de Sagesse, accompagné d’enivrantes louanges. Alors, tandis que certaines notes, en bas de page de nos Bibles ou de nos bréviaires, prennent soin de limiter cette préexistence de la Vierge Marie à une pensée, à une intention de Dieu dénuée de toute réalisation créée, une inspiration nous a pris de songer que c’était trop peu, pour Dieu et pour elle, que cette vue d’elle par lui comme d’une pure conception intime, idéale, mais que, cédant à son bon plaisir d’amour et de gloire, lui Dieu, l’aura voulue, elle, l'Immaculée, déjà âme vivante, pleine de sagesse, d’amour et de louanges, qui puisse participer avec lui à la création du monde, à la naissance du genre humain et de toutes ses générations, à la vue pitoyable de leurs péchés, infirmités et misères.
L’âme de Marie préexistante serait déjà en lien avec tous les êtres vivants depuis Adam et Eve, en charge de corédemption. Et les trois Personnes divines recevraient dès l’origine ainsi, de sa voix très pure, louanges et gloires. « J’entends ma bien-aimée, ma vierge colombelle... Que ta voix est douce et ton visage charmant ! »
Est-ce si nouveau ? Est-ce sagesse, ou folie ? Ou simplement, n’est-ce qu’un excès de réalisme dans la contemplation d’une préexistence éternelle de toute la création et donc de sa fleur incomparable dans le concert des trois Personnes divines ? A vous de nous le dire, tout au moins d’en débattre avec de bons, de solides arguments, pour que nous puissions tranquillement nous réjouir de cette vérité... ou bien nous détourner de cette idée sans l’amertume de croire qu’en y renonçant nous privons l’Immaculée-Conception de quelque grâce, perfection et suavité que nous aurions à tort imaginée quand notre Père céleste n’y aurait jamais pensé ni consenti.
Cette thèse étrange de la précréation de l’âme de Marie semble remonter à un ermite du neuvième siècle, Théoctiste (1), qui comprenait mal le passage du livre de l’Ecclésiastique qu’on lit dans la liturgie de la sainte Vierge : « Ab initio et ante sæcula creata sum (2). » Cette théorie insolite est tellement étrangère à la pensée de l’Église qu’on la trouve rarement mentionnée dans les ouvrages de mariologie (3).
Fernand Crombette (4) (1880-1970) a défendu cette théorie, et il en tire la conséquence logique : la sainte Vierge n’a pas eu besoin d’être rachetée, puisqu’elle ne fait pas partie de l’humanité coupable issue d’Ève. Crombette pousse même la hardiesse un peu plus loin que l’abbé de Nantes, car il pense que l’âme d’Ève provient de l’âme de la sainte Vierge par un dédoublement. Voyons quelques citations tirées de l’oeuvre de Crombette :
La Parole, qui est aussi la Sagesse, ayant tout créé et l’âme de Marie étant près d’elle, Marie a présidé à toute la création ; elle en approuva toutes les phases (...) Les enfants d’Adam et d’Ève sont ceux de Marie, car Ève a reçu son âme de la très sainte Vierge (...) C’est parce que Marie a été créée avant Eve qu’elle a pu être la réparatrice de la faute de celle-ci et immaculée dans sa conception (5).
Quant à l’âme de Marie, nous dirons qu’elle est aussi antérieure à l’âme d’Adam, car l’Église applique à la très sainte Vierge ces paroles du Livre des Proverbes 8, 22 et sq. (...) La Vulgate a « Le Seigneur m’a possédée » (...) mais le vrai sens hébreu est (...) « il m’a donné la forme ». [On lit en note : Le copte (6) est même plus expressif que l’hébreu et lève tout doute sur la préexistence réelle de l’âme de Marie]. Or la forme, c’est l’âme. La très sainte Vierge, d’après la liturgie catholique, a donc été créée en âme avant le monde, et elle n’a pu l’être qu’à partir du Verbe, qui est bien « la forme initiale (7) » dont est sorti Adam. Il s’ensuit tout naturellement, et sans qu’il soit nécessaire d’inventer des privilèges spéciaux tirés d’effets rétroactifs de la passion du Christ, que Marie a été immaculée dans sa conception : elle n’a pas eu à être rachetée parce qu’elle n’était pas coupable. Elle n’est pas l’auteur du monde, qui est le Verbe : elle est la matrice du monde. Il en résulte pour Marie une dignité incomparable, une place spéciale auprès de Dieu. C’est tout autre chose que ce qu’envisagent les créatianistes (8). Il faut espérer que l’Église, qui a cette perle dans sa cassette sans paraître en avoir soupçonné le prix, fera bientôt comme le père de famille de l’Évangile qui tire de son trésor des choses anciennes et des choses nouvelles. Or, par les explications qui précèdent, nous avons l’intime conviction, non seulement de n’aboutir à aucune erreur, comme le craint Vigouroux, mais encore d’illuminer le dogme et la théologie (9).
Puisque l’âme de Marie était sortie la première de l’âme du Christ, ce dut être par un dédoublement de l’âme de Marie que l’âme d’Eve sortit indirectement de celle du Christ (…) Toute la théologie mariale serait à refaire, plus exactement « à faire » sur ces bases (10).
Certains disciples de Crombette sont fidèles à la thèse de leur maître. Ainsi, par exemple, Raoul Kuhn :
Non seulement la femme dont nous parle le chapitre 8 [du livre des Proverbes] est réelle, mais elle se dit : “fruit du dédoublement de l’essence de la Parole”. C’est Dieu, lui-même, qui lui a donné sa forme, c’est-à-dire son âme, destinée, plus tard, à être unie à son corps et à l’animer ; cette femme exceptionnelle ne peut être que la très sainte Vierge Marie (...) Voilà ce que ne nous dit pas la Vulgate (11).
D’autres disciples de Crombette sont plus réservés. Dominique Tassot, le Président du CESHE-France, pense que cette opinion est libre :
Un théologien traditionaliste, l’abbé de Nantes, la soutient. Le CESHE, répétons-le, n’a ni qualité, ni mandat pour opiner sur ces questions. Que les théologiens commencent par s’accorder entre eux avant de prétendre fermer le ciel aux simples fidèles qui s’obstinent à croire que Dieu est Dieu.
Que faut-il penser de tout cela ? Peut-on soutenir cette thèse de l’âme précréée du Christ ? Cette question peut-elle être librement débattue entre catholiques ?
Il faut tout d’abord mentionner la condamnation des erreurs origénistes :
Si quelqu’un dit ou pense que les âmes humaines préexistent, c’est-à-dire qu’elles étaient antérieurement des esprits ou des saintes puissances qui, lassées de la contemplation de Dieu, se seraient tournées vers un état inférieur ; que, pour ce motif, la charité de Dieu se serait refroidie en elles, ce qui les a fait appeler en grec «âmes » et qu’elles auraient été envoyées dans des corps pour leur châtiment, qu’il soit anathème (12).
Si quelqu’un dit ou pense que l’âme du Sauveur a existé antérieurement et a été unie au Dieu Logos avant l’incarnation et la génération du sein d’une vierge, qu’il soit anathème (13).
Ainsi la doctrine de la préexistence des âmes est condamnée d’abord d’une façon générale, puis pour celle qui semblerait avoir le plus droit à un régime de faveur, celle de Notre Seigneur. On ne voit pas comment la sainte Vierge aurait droit à un privilège que ne possède aucune âme, pas même celle de Jésus-Christ.
Fernand Crombette et l’abbé de Nantes connaissent ces anathèmes. Le premier les récuse complètement, sous prétexte que le pape Vigile était, selon lui, un « diacre ambitieux, hérétique, taré », et que la condamnation des erreurs origénistes aurait eu lieu avant l’ouverture du concile des Trois-Chapitres, en 553, et ne figure pas dans les actes officiels du concile : cette condamnation n’aurait donc que l’autorité d’un concile particulier, ce qui est peu face à celle de Crombette.
L’abbé de Nantes, qui pourtant nous a habitués à l’emploi de mots énergiques pour désigner les derniers papes, ne qualifie pas le pape Vigile des mêmes épithètes que Crombette. Mais il admet la deuxième partie de l’argumentation : s’appuyant lui aussi sur l’historien Diekamp (14), il pense que la condamnation des origénistes n’a que la valeur d’un concile particulier. Cependant, mieux renseigné que Crombette, il sait que les deux anathèmes que nous avons cités ci-dessus ne sont pas ceux du concile de 553 (15). Ils datent en fait de 543, date à laquelle l’empereur Justinien rédigea lui-même ces anathèmes et les proposa à signer aux responsables de l’Église, y compris au pape Vigile qui s’exécuta de bonne grâce.
Et l’abbé de Nantes de s’indigner du procédé. Un pape qui signe des anathèmes préparés par un empereur : « C’est énorme ! Voici du césaro-papisme avoué, officiel ! » Pour l’abbé de Nantes, un tel acte ne saurait avoir l’infaillibilité du magistère suprême.
Ce n’est pas notre avis. La liste des 10 anathèmes a certes été préparée par l’empereur. Mais elle a été signée volontiers par tous les responsables de l’Église, y compris le pape et les prélats connus pour leur amitié avec les origénistes comme Théodore Askidas de Jérusalem et Domitien d’Ancyre. Aucune pression ne fut exercée sur eux, comme ce sera le cas au concile de 553. Par suite ces 10 anathèmes furent accueillis en paix dans toute l’Église, et il faudra attendre Crombette puis l’abbé de Nantes pour commencer à les voir remettre en cause. Il nous semble donc que ces anathèmes ont au moins l’infaillibilité du magistère ordinaire universel, et que l’abbé de Nantes ne devrait pas s’étonner de les retrouver dans son « vieux Denzinger ».
L’abbé de Nantes, qui a davantage étudié la théologie que Crombette, admet volontiers que la doctrine origéniste est absurde. Mais, étant donné la façon dont s’est faite la condamnation, il pense que l’Église pourrait reformuler les anathèmes en mettant une exception pour l’âme de la sainte Vierge. La préexistence des âmes serait donc condamnable, à une exception près, pour la « gloire » de Marie, pense-t-il, de la même façon que les textes anciens du magistère qui parlaient de l’universalité du péché originel avaient bien soin de préciser que la sainte Vierge n’était pas comprise. Mais citons l’abbé de Nantes pour nous assurer que nous ne déformons pas sa pensée :
Si j’étais admis à titre de modeste conseiller auprès du tribunal souverain de la foi qui en méditerait la condamnation, je suggèrerais que soit ajoutée au décret préparé une certaine réserve, telle que les Pères du Concile de Trente en avaient décidé l’insertion à la fin de leur Décret dogmatique sur la transmission du péché originel et sa diffusion à tous les humains fils d’Adam, sans exception. La voici : « Cependant ce saint Concile déclare qu’il n’a pas l’intention de comprendre dans ce décret relatif au péché originel [ici, on écrirait : relatif à la préexistence des âmes] la bienheureuse et immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, mais que l’on doit observer les constitutions du pape Sixte IV, d’heureuse mémoire, sous menace des peines qui y sont contenues et qu’il renouvelle. (DS 1516, FC 280)
Puis il cite le texte de Sixte IV dont il vient d’être question, en y ajoutant entre crochets ce qui serait, pense-t-il, propice à la liberté des âmes dévotes à Marie :
La sainte Église romaine célébrant publiquement la fête solennelle de la conception de l’immaculée et toujours Vierge Marie [et célébrant en cette même fête sa préexistence auprès du Créateur dès l’origine du monde], ayant institué un office spécial et particulier à son sujet [où la préexistence de sa très sainte âme est clairement évoquée], certains prédicateurs de divers ordres, nous a-t-on dit, n’ont pas eu honte, dans leurs sermons publics au peuple en différentes villes et régions, d’aller jusqu’à affirmer, et ils ne cessent de prêcher chaque jour, que tous ceux qui tiennent ou défendent que la glorieuse et immaculée Mère de Dieu a été conçue sans la tache du péché originel [et cela dans une merveilleuse et singulière préexistence de son âme dès l’origine], pèchent mortellement ou sont hérétiques; que les fidèles qui célèbrent l’office de son Immaculée Conception [et de sa préexistence céleste], qui entendent les sermons de ceux qui affirment de telles doctrines pèchent gravement.
Par les présentes, Nous réprouvons et condamnons, en vertu de Notre autorité apostolique, ces assertions comme fausses, entachées d’erreur et totalement contraires à la vérité, ainsi que les livres cités plus haut qui les contiennent. Nous blâmons aussi ceux qui oseraient affirmer que les tenants de l’opinion contraire, selon laquelle la glorieuse Vierge Marie a été conçue avec le péché originel [et qu’elle n’a eu de création que dans le temps même de sa conception corporelle], se rendent coupables d’hérésie ou de péché mortel, puisque la chose n’a pas encore été décidée par l’Église romaine et le Siège apostolique. (Dz 735, FC 390)
Et l’abbé de Nantes conclut ainsi :
Car de même qu’il fut un long temps où, jusqu’aux plus grands docteurs, saint Bernard, saint Thomas d’Aquin 16, la plupart niaient que la Vierge Mère de Dieu eût totalement échappé à la souillure originelle et condamnaient les tenants de l’Immaculée conception; puis un temps où l’Église donna libre cours à cette pieuse croyance et son extraordinaire effervescence en toute la Chrétienté, pour enfin la proclamer triomphalement, le 8 décembre 1854… après mille ans de saintes controverses et d’avancées contrariées vers le but désiré, de même les siècles prochains pourront voir grandir et dans mille ans triompher la croyance en la préexistence de l’âme de Marie, ainsi établie dès l’origine Médiatrice universelle et Mère de tous les vivants à la naissance et à la vie desquels, dans le Coeur de Dieu, elle présida. Que cela soit une opinion permise ! et qu’on s’applique à en développer toutes les solides raisons et l’admirable convenance !
Cette argumentation de l’abbé de Nantes nous paraît irrecevable pour six raisons.
1. Comme nous l’avons expliqué plus haut, nous pensons que les anathèmes vis-à-vis des origénistes sont couverts par l’autorité du magistère infaillible de l’Église. Il ne saurait donc être question de les reformuler avec d’une manière restrictive, comme l’imagine l’abbé de Nantes.
2. A supposer qu’on puisse les reformuler, on ne saurait en aucune manière proposer un parallèle avec le décret du concile de Trente sur le péché originel, comme le propose l’abbé de Nantes. En effet l’exemption du péché originel est un privilège de l’âme de Notre Seigneur. Il est donc normal que le concile de Trente ait laissé la possibilité de définir pour la sainte Vierge un tel privilège qui la rendrait ressemblante à son Fils.
Mais l’âme de Notre Seigneur ne saurait avoir le « privilège » de la préexistence. Outre l’anathème du pape Vigile, cette préexistence est condamnée par saint Thomas et tous les théologiens catholiques, comme nous l’avons expliqué ailleurs (17).
Il serait donc absurde de vouloir doter l’âme de la sainte Vierge d’un « privilège » dont Notre Seigneur n’a pas voulu pour lui-même comme étant contraire aux exigences de la nature humaine, ainsi que l’explique saint Thomas (III, q. 6, a. 3).
3. Certes, on ne trouve pas cette opinion explicitement condamnée par le magistère, pour la simple raison qu’elle n’a guère eu de partisans sérieux jusqu’ici. Mais on trouve quand même des textes du magistère qui associent la création de l’âme de Marie et son infusion dans son corps. Par exemple :
« C’est assurément une ancienne croyance que celle des pieux fidèles qui pensent que l’âme de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, dans le premier instant où elle a été créée et unie à son corps, a été, par un privilège et une grâce spéciale de Dieu, en prévision des mérites de son Fils Jésus-Christ, rédempteur du genre humain, préservée et exempte ; c’est dans ce sentiment qu’ils honorent et célèbrent solennellement la fête de sa Conception (18). »
« (…) Nous renouvelons les Constitutions et Décrets que les Pontifes romains, nos prédécesseurs, et spécialement Sixte IV, Paul V et Grégoire XV, ont publiés en faveur du sentiment qui affirme que l’âme de la bienheureuse Vierge Marie, dans sa création et au moment de son union avec le corps, a été dotée de la grâce du Saint-Esprit et préservée du péché originel (19) (…) »
4. On peut aussi objecter à cette opinion la raison que saint Thomas donne contre la précréation de l’âme du Christ en III, q. 6, a. 3 : « Il est inconvenant de poser que cette âme a été unie dès le commencement au Verbe, et ensuite incarnée dans le sein de la Vierge. En effet dans ce cas son âme ne semblerait pas être de même nature que les nôtres, qui sont dans le même instant créées et infusées dans le corps. »
Expliquons : notre âme est la forme de notre corps, au sens philosophique de ce mot. Ce point de doctrine a été défini par le magistère de l’Église (concile de Vienne, DS 902). Cela veut dire, en particulier, que notre âme n’est qu’une partie de nous-mêmes : nous sommes un corps vivant, animé par une âme. Certes, l’âme humaine a le privilège de pouvoir continuer à subsister même après la destruction de son corps. Il n’en reste pas moins que l’âme séparée de son corps est une réalité incomplète et dans un état violent. Il serait tout à fait inconvenant de supposer que Dieu crée une âme dans un tel état.
L’état de séparation de l’âme et du corps n’était pas prévu à l’origine. L’homme ne devait pas mourir. « Deus mortem non fecit (20). » « Dieu n’a pas fait la mort. » La mort est une conséquence du péché. Il est donc absurde de supposer qu’une âme innocente puisse être créée dans cet état qui est une punition du péché.
Certes, Notre Seigneur a voulu connaître cet état douloureux et « remettre son esprit dans les mains de son Père. » La sainte Vierge Marie aussi a connu cet état de la mort : c’est l’opinion commune des théologiens (21), corroborée par des textes très clairs de Pie XI et de Pie XII (22).
Mais Notre Seigneur et sa sainte Mère n’ont voulu passer par là que pour porter sur eux le poids de nos péchés. Il n’y avait aucune raison de passer par là avant qu’il n’y eut le moindre péché dans l’univers.
Et remarquons que, dans les deux cas, Dieu a voulu hâter le temps de la réunion de l’âme et du corps, afin de ne pas laisser Notre Seigneur et sa sainte Mère dans cet état de violence trop longtemps. Alors, que dire d’une âme qui aurait attendu depuis la création du monde de pouvoir s’unir à son corps !
On pourrait faire une objection à cet argument : on voit en effet que saint Augustin admet, au moins à titre d’hypothèse, que l’âme d’Adam a été créée avant son corps.
A cela il est facile de répondre que saint Augustin suivait la philosophie de Platon : ce philosophe pensait que l’âme n’est pas la forme du corps, mais qu’elle ne fait qu’y habiter. Avec une telle philosophie, on peut très bien admettre que l’âme soit créée avant le corps.
Mais, depuis le concile de Vienne, il ne nous semble pas qu’un catholique puisse librement continuer à défendre cette position platonicienne sur les rapports de l’âme et du corps et par conséquent l’hypothèse de saint Augustin devrait être abandonnée.
5. On peut encore faire remarquer que les missels des fidèles prennent bien soin de préciser que les textes sapientiaux attribués à la sainte Vierge de façon accommodatice (23) expriment une « présence éternelle dans la pensée de Dieu (24). » De même, les exégètes soulignent que « l’Église fait une belle application mystique de ces versets à la sainte Vierge, en tant qu’elle a été prédestinée de toute éternité à être la Mère du Verbe incarné 25. » C’est la pensée de tous ceux qui se sont exprimés sur ce sujet avec l’accord des autorités ecclésiastiques. On ne trouvera pas un texte discordant.
6. Enfin, et cette dernière raison est sans doute la plus grave, si l’âme de la sainte Vierge avait été précréée, Marie n’aurait pas eu besoin d’être rachetée puisque son âme aurait été créée avant la faute originelle. Lors de sa création, cette âme ne pouvait évidemment pas subir les conséquences du péché d’Adam qui n’avait pas été commis. Donc elle devait être immaculée, elle n’avait nul besoin d’être protégée ou rachetée, fût-ce à titre préventif.
Crombette tire lui-même la conséquence de sa thèse : « Il s’ensuit tout naturellement, et sans qu’il soit nécessaire d’inventer des privilèges spéciaux tirés d’effets rétroactifs de la Passion du Christ, que Marie a été immaculée dans sa conception : elle n’a pas eu à être rachetée parce qu’elle n’était pas coupable (26). »
Mais cette affirmation est directement contraire à la définition du dogme de l’Immaculée Conception : « Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine qui tient que la bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception, par une grâce et un privilège singuliers de Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel, est une doctrine révélée de Dieu (27). ». Auparavant, dans le texte de la bulle, Pie IX dit que la sainte Vierge a été « sublimiori modo redempta », « rachetée d’une manière plus admirable ».
Le fait que la sainte Vierge a été rachetée, d’une manière exceptionnelle certes, n’est pas seulement enseignée par Pie IX dans Ineffabilis Deus, c’est un enseignement constant de l’Église. Citons par exemple saint Pie X : « (…) il a voulu affranchir la future Mère de son Fils non seulement de ces taches qui se contractent volontairement, mais, par une faveur spéciale et en prévision des mérites de Jésus-Christ, de cette autre encore dont une sorte de funeste héritage… (28) » Et encore Pie XII : « On ne peut pas dire pour autant que la Rédemption du Christ s’en trouve diminuée, comme si elle ne s’étendait plus à toute la descendance d’Adam et que, de ce fait, on retirât quelque chose à la mission et à la dignité du divin Rédempteur lui-même. En effet, si l’on scrute la question à fond et attentivement, on voit aisément que le Christ Notre-Seigneur a, en réalité, opéré de facon très parfaite la Rédemption de sa divine Mère. Car c’est en prévision de ses mérites qu’elle fut préservée par Dieu de toute souillure héréditaire du péché. Aussi bien la dignité infinie de Jésus-Christ et son oeuvre d’universelle Rédemption ne sont ni amoindries ni atténuées par ce point de doctrine ; elles sont bien plutôt exaltées au plus haut point (29). » C’est aussi l’enseignement clairement exprimé par l’oraison de la fête de l’Immaculée Conception : « (…) Daignez, par l’intercession de celle que vous avez préservée de toute tache en considération déjà de la mort de ce Fils (…). »
Ainsi, l’hypothèse de la précréation de l’âme de Marie a pour conséquence une hérésie manifeste : la sainte Vierge n’est pas rachetée. Crombette, logique avec lui-même, professe cette hérésie. L’abbé de Nantes n’en parle pas : peut-être n’a t-il pas encore mesuré où le conduisait sa « hardiesse ».
Cette opinion de Crombette et de l’abbé de Nantes prétend relever la sainte Vierge ; en réalité, elle la diminue, comme c’est le cas ordinaire des erreurs théologiques. En effet, cette hypothèse rabaisse Notre-Seigneur : il ne serait plus le Sauveur de tous. En conséquence, elle rabaisse la Sainte Vierge dont le plus grand titre de gloire est d’être la Mère de Notre-Seigneur.
Crombette est mort et ne peut donc lire ces lignes, mais ses disciples sont encore parmi nous, bien actifs. L’abbé de Nantes lui aussi n’hésite pas à encourager les âmes à le suivre dans ces sentiers périlleux : « C’est un débat à suivre. Adhuc sub judice lis est. Le procès est encore aux mains du juge. Non, même pas. Rien ne retient donc la dévotion de certains d’aller outre aux craintes et suspicions d’autres tout aussi bons catholiques. G. N. (30). »
Les uns comme les autres liront sans doute ces brèves réflexions. Quelle va être leur réaction ? Souhaitons qu’ils reviennent à des pensées plus orthodoxes afin de ne pas égarer les âmes qui les suivent.
1 — Baronius, Ann., année 824.
2 — Eccl 24, 14 : « J’ai été produite au commencement avant tous les siècles. » Ce passage s’applique au sens littéral à la Sagesse éternelle, et l’Église en fait une application accommodatice à la sainte Vierge, prédestinée avant tous les siècles dans la pensée de Dieu.
3 — Voir par exemple : Gabriel M. Roschini O.S.M., Mariologia, Rome, 1947, t. 2, p. 51. Théoctiste « somniavit » (a rêvé), nous dit-il, et son opinion doit être tout à fait rejetée comme contraire à l’Évangile.
4 — Cf. fr Pierre-Marie, Dominique Viain et Georges Salet, Crombette et le crombettisme, éd. Saint-Edme, 1992.
5 — La Génèse cette incomprise, publiée par le CESHE, Tournai, 1987, p. 95-96.
6 — Il s’agit de la « traduction » crombettiste de la Bible en passant par le copte, texte fantaisiste s’il en fut. Voici ce que cela donne pour ce passage des Proverbes : « (...) J’étais le fruit du dédoublement de l'essence de la Parole, vivant à côté de la Sagesse (...) elle [Ève] est ma fille, la Parole ayant fait sortir de moi sa forme (...) elle [la Parole] lui [Ève] fut propice, lui ayant acquis une réparatrice soustraite à l'erreur, créée pure, tête des filles, auparavant. »
7 — Pour Crombette, le Verbe n’est pas le Fils de Dieu, mais l’âme précréée du Christ.
8 — Par ce terme bizarre et absent du dictionnaire, Crombette désigne ceux qui pensent (avec raison) que l’âme est créée par Dieu immédiatement. Crombette est favorable à la (fausse) théorie « traducianiste » selon laquelle l’âme des enfants serait reçue des parents. (Cf. fr. Pierre-Marie, Dominique Viain, Georges Salet, Crombette et le crombettisme, éditions scientifiques Saint-Edme, 1992, pp. 15 & 17).
9 — Fernand Crombette, Synthèse préhistorique et esquisse assyriologique, publié par le CESHE, Tournai, 1986, p. 312-313.
10 — Un catholique français (pseudonyme de Fernand Crombette), La Révélation de la Révélation, Bourdeaux-Capelle, Dinant, 1969, t. 1, p. 215-216.
11 — Raoul Kuhn, La lecture de la Bible d’après Fernand Crombette, publié par le CESHE, Tournai, 1981, p. 52
12 — DS 403, FC 261.
13 — DS 404, FC 315.
14 — L’abbé de Nantes résume ici Georges Fritz, « Origénisme » DTC XI, col. 1565-1588, qui s’appuie sur Diekamp.
15 — En 553 on rédigea une série de 15 anathèmes ; en 543, 10 anathèmes seulement.
16 — Cette affirmation mériterait d’être sérieusement nuancée. Disons en un mot qu’il serait plus exact de soutenir que saint Thomas s’est opposé à de fausses explications de l’Immaculée Conception données par des contemporains, et que lui-même s’est abstenu de l’enseigner parce que l’Église romaine ne la fêtait pas encore. Mais il a donné les principes d’où cette doctrine se tire aisément. On lira à ce sujet l’ouvrage fondamental du père Norbert Del Prado, Divus Thomas et bulla dogmatica Ineffabilis Deus, Saint Paul, 1919.
17 — Crombette et le crombettisme, Éd. Saint-Edme, p. 24.
18 — Alexandre VII, Sollicitudo omnium ecclesiarum, 8 décembre 1661 ; cf. Enseignements Pontificaux de Solesmes, Notre-Dame, nº 38.
19 — Cf. Enseignements Pontificaux de Solesmes, Notre-Dame, nº 40.
20 — Sag. 1, 13.
21 — Cf. Jean-Julien Bellamy, « Asomption de la sainte Vierge », DTC I, col. 2128.
22 — Cf. Enseignements Pontificaux de Solesmes, Notre-Dame, nº 325, 495 et 498.
23 — C’est-à-dire que ce n’est pas le sens premier voulu par le Saint-Esprit, mais un sens dérivé que l’Église applique au texte sacré.
24 — Dom Gaspard Lefebvre, Missel quotidien, Bruges, 1958, p. 1404.
25 — Louis-Claude Fillion, La sainte Bible commentée, Paris, 1913, IV, p. 454.
26 — Fernand Crombette, Synthèse préhistorique et esquisse asyriologique, publié par le CESHE, Tournai, 1986, p. 312-313.
27 — Ineffabilis Deus, 8 décembre 1854, DS 2803.
28 — Ad diem illum, 2 février 1904 ; cf. Enseignements Pontificaux de Solesmes, Notre-Dame, nº 239.
29 — Fulgens corona, 8 septembre 1953 ; cf. Enseignements Pontificaux de Solesmes, Notre-Dame, nº 596.
30 — La Contre-Réforme catholique nº 282, p. 8.


La discussion

 L'âme de Marie, de Romanus [2010-06-24 19:08:25]
      Marie, toute sainte, s'est expliquée en 1947 à R [...], de Glycéra [2010-06-25 10:44:19]
          ?, de Meneau [2010-06-25 13:14:44]
              Ma réponse en attendant, de Yves Daoudal [2010-06-25 13:27:36]
                  Hmmm..., de Etienne [2010-06-25 13:34:47]
                  Justement, de Meneau [2010-06-25 13:43:02]
                      Pardonnez-moi, mais, de Yves Daoudal [2010-06-25 15:56:38]
                          La Sainte-Vierge, première des créatures...s, de Gentiloup [2010-06-26 12:33:07]
                              Quels salmigondis !......, de origenius [2010-06-26 14:05:29]
                                  Le Christ, de Meneau [2010-06-26 14:23:24]
                          Toujours pas, de Meneau [2010-06-26 14:07:26]
                  C'est exact..., de origenius [2010-06-25 14:08:19]
                      On touche là, de Meneau [2010-06-26 14:13:15]
              Repères, temps et sans le temps..., de Glycéra [2010-06-26 15:32:46]
                  Enfin !....., de origenius [2010-06-26 16:00:40]
                  Je ne vois pas, de Meneau [2010-06-26 16:22:25]
          Hu?, de Etienne [2010-06-25 13:29:25]
          La sainte Vierge contre l'Eglise?, de Romanus [2010-06-25 16:39:41]
      Il eût été utile de diffuser le texte qui fait  [...], de Ultramontain [2010-06-25 22:06:11]
          Il ne s'agit pas de ce texte là, de Romanus [2010-06-25 22:22:38]
              Falsification, mensonge et mauvais procès :, de Ultramontain [2010-06-25 23:17:36]
                  L'intéressé n'a jamais renié ses propos, de Romanus [2010-06-25 23:31:20]
                      Vous persistez dans la malhonnêteté, , de Ultramontain [2010-06-26 00:01:01]
                          Nous connaissons trop..., de Romanus [2010-06-26 11:35:28]
                              Alors quel est votre but ?, de Ultramontain [2010-06-26 15:19:57]
                                  De quoi parlons nous?, de Romanus [2010-06-26 17:35:26]
                                      Vous avez raison,, de Ultramontain [2010-06-26 17:46:02]
                                      Si je vous suis bien..., de azur [2010-06-26 18:03:12]
                                          Et cela ne vous choque pas, de Romanus [2010-06-26 18:10:11]
                                              J'attends..., de azur [2010-06-26 18:23:45]
                                                  Le cousin de ma belle-soeur, de Scribe [2010-06-26 18:31:08]
              Et le débat théologique :, de Ultramontain [2010-06-26 00:12:23]
                  Et la réponse qu'en a fait le Sel de la Terre, de Romanus [2010-06-26 11:08:42]
                  Et le nouveau credo : vrai ou faux ?, de Scribe [2010-06-26 13:12:36]
                      Vous n'aimez pas ?, de Ultramontain [2010-06-26 15:32:12]
                          Et pourquoi, de Romanus [2010-06-26 18:07:55]
                              L'esprit..., de azur [2010-06-26 18:36:25]
                                  Tout comme vous, de Romanus [2010-06-26 22:16:31]
                                      Nous sommes au moins d'accord là-dessus!, de azur [2010-06-26 22:50:45]
                          A vrai dire, je suis dubitatif, de Scribe [2010-06-26 18:14:50]
                              Je crois en l'esprit saint, ..., de postit [2010-06-27 01:09:09]