L'âme de Marie fut elle précréée?
Il est de bon ton ces derniers temps sur le forum de vanter le combat contre le Concile mené par l'abbé de Nantes et ses disciples. De nombreux textes du dit abbé sont à cet égard percutants et bien argumentés, en effet. Cela n'oblige pas à faire fi de plusieurs déviances théologiques (sur la sainte eucharistie notamment) et des conclusions défaillantes que l'interessé en a déduit, dans la pratique, en enfermant sa CRC dans une voie sans issue.
En 1992, l'abbé de Nantes défendit l'idée que l'âme de Marie fut précréée, c'est-à-dire qu'elle existait de toute éternité. Les dominicais d'Avrillé ont répondu définitivement à cette affirmation dans le numéro 7 de leur revue Le sel de la Terre.
Ayant la flemme de leur demander le droit de le diffuser ici, et pour contourner les crispations de certains vis-à-vis d'Avrillé, nous proposons ici un texte, malheureusement moins bien argumenté, rédigé par une moniale de la congrégation de Solesmes. Ce texte est inédit car rédigé à notre seul profit, au moins à l'origine.
"« Ab aeterno et ante saecula creata sum » (Eccl. XXIV, 9)
Plusieurs textes de l’Ecriture affirment que la Sagesse a été créée ou « enfantée » de toute éternité. Le nouveau Testament (St Paul et St Jean en particulier) et les Pères les entendent directement, pour la plupart, de la préexistence éternelle du Verbe de Dieu, et l’on peut aussi légitimement penser à la prédestination du Crist en tant qu’homme : de toute éternité, le Père connait l’incarnation future, et il prédestine le Christ-homme. D’autres auteurs cependant appliquent ces textes à la Vierge Sainte, et la liturgie les emploie dans les messes de Notre Dame : Marie, trône de la Sagesse, est de toute éternité prédestinée à être Mère de Dieu et Mère de tous les vivants. Est-ce à dire que, comme le Verbe dans sa divinité, elle préexiste (quant à son âme qui se serait ensuite unie à un corps) à son apparition sur la terre, à la conception de sainte Anne ?
Une idée inconnue de toute la Tradition.
On ne rencontre cette idée ni, bien entendu, dans l’Ecriture sainement comprise, ni chez aucun pape ou dans aucun autre document du Magistère, ni, semble-t-il, chez aucun théologien digne de ce nom. Tout au plus pourrait-on peut-être en rencontrer des équivalents dans quelques sectes hérétiques des premiers siècles, dénoncés par saint Epiphane dans « De haeresibus » et complètement oubliées par la postérité. Il s’agirait donc d’une découverte toute récente, ce qui est fort rare dans l’histoire du développement du dogme : un des critères pour juger d’une proposition théologique nouvelle est justement son enracinement, son existence en germe dans la Tradition, ou, à tout le moins, son accord ou sa non-contradiction avec celle-ci. Or, qu’en est-il dans le cas qui nous occupe ?
Une donnée incompatible avec les données certaines du dogme marial.
Le Magistère n’a jamais eu l’occasion de condamner la préexistence de l’âme de Marie, mais ses affirmations l’excluent indirectement.
Le 8 décembre 1661, Alexandre VII écrivit dans le Bref « Sollicitudo omnium ecclesiarum » : « L’âme de la bienheureuse Vierge Marie a été, au moment de sa création et de son infusion dans le corps, ornée de la Grâce du Saint Esprit et préservée du péché originel ». La création et l’infusion dans le corps ont donc eu lieu au même moment, et cette âme n’a pas (et pour cause !) été « ornée de la Grâce du Saint Esprit et préservée du péché originel » avant ce moment. (F.C. 395)
C’est ce que confirme Pie IX dans la Bulle « Ineffabilis Deum », dans la phrase qui constitue l’essentiel de la définition de l’Immaculée Conception, laquelle est de foi : « La Bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception, … préservée intacte de toute souillure du péché originel. » La pureté parfaite de la Mère de Dieu remonte donc à sa conception, c’est-à-dire à l’apparition de son corps dans le sein de sainte Anne. Il serait absurde de penser que Marie était auparavant un pur esprit, mais pas intacte de la souillure du péché originel !
Une proposition incompatible avec l’anthropologie catholique et spécialement thomiste.
Selon Platon et Descartes, l’homme est un esprit uni à un corps, comme un marin dans un bateau ou un cavalier sur un cheval. Dans cette perspective, on pourrait à la rigueur concevoir qu’une âme humaine soit d’abord créée, puis unie (accidentellement) à un corps pour l’habiter et le régir. Cette âme serait une sorte d’ange qui tomberait dans la matière. C’est ainsi qu’Origène concevait l’origine de l’homme, ange déchu des hauteurs de la contemplation et enchaîné pour son péché à un corps. Conception assez peu flatteuse pour Notre Dame !
De même à l’époque de saint Thomas, quelques hérétiques (les Manichéens) pensaient que « l’âme humaine n’est pas créée avec le corps mais a éternellement existé » (Somme contre les Gentils II,83). Le docteur commun réfute avec vigueur cette hérésie (84) et toutes les raisons qu’il allègue s’appliquent à la Sainte Vierge aussi bien qu’à nous.
En réalité, pour l’anthropologue catholique, l’homme n’est pas un esprit uni accidentellement à un corps, mais un composé substantiel d’âme et de corps, l’âme étant comme la forme du corps (Somme I, q76, a1). Il s’agit d’une vérité de Foi définie par le concile de Vienne (« Fidei catholicae », 6 mai 1312. F.C. 265) : « Nous réprouvons comme erronée et opposée à la vérité de la Foi catholique toute doctrine ou toute thèse affirmant témérairement que la substance de l’âme rationnelle ou intellective n’est pas vraiment et par elle-même la forme du corps humain, ou le mettant en doute…Quiconque osera désormais affirmer, défendre et soutenir que l’âme rationnelle ou intellective n’est pas par elle-même et essentiellement la forme du corps humain sera considéré comme hérétique ».
Dès lors, l’homme n’est pas de même nature que l’ange (Somme I, q75, a7). Elle est unie au corps pour son bien (I, q76, a5) et quand elle est séparée de lui par la mort, elle se trouve dans un état, sinon violent, du moins moins parfait que quand elle lui est unie. Elle est certes subsistante (I, q75, a3), mais elle n’est pas l’homme tout entier. Elle est individuée par le corps et, quand elle en est séparée, par l’ordre qu’elle garde à tel corps.
Dans ces conditions, il est inconcevable qu’une âme humaine ait été créée (pourquoi ?) avant le corps.
Une proposition sans raison d’être
Enfin, pourquoi l’âme de Marie aurait-elle été créée avant son corps ? Les anciens pensaient au contraire qu’elle n’avait été créée que 70 jours après lui, à la suite d’Aristote qui pensait que l’embryon recevait d’abord une âme végétative, puis une âme animative (sensible), puis au bout de 40 jours pour les garçons et 70 jours pour les filles, une âme raisonnable. Ce qui posait d’ailleurs quelques difficultés pour l’Immaculée Conception. Dans le seul cas du Christ, ils disaient que « la chair a été créée, animée et assumée au même instant » (saint Jean Damascèe, cité par saint Thomas). Mais jamais ils n’ont prétendu que l’âme de Jésus ait préexistée à son corps. Seuls quelques modernes peu orthodoxes ont émis l’idée que l’humanité du Christ aurait pu préexister mystérieusement à son apparition sur la terre. Pourquoi l’âme de Marie aurait-elle été traitée différemment de celle de son fils ?
Conclusion
On a peine à croire que l’abbé de Nantes ait pu soutenir une opinion aussi absurde. Sans doute ses disciples l’ont-ils mal compris. S’il en était autrement, il faudrait avouer que ses erreurs ecclésiologiques l’ont entraîné à des erreurs mariologiques et anthropologiques proprement consternantes."
|