Pie IX, Bref adressé à Mgr Dupanloup, le 4 février 1865 :
« A notre vénérable frère Félix, évêque d’Orléans, à Orléans.
« Vénérable frère, salut et bénédiction apostolique.
« Nous sommes tellement persuadé, vénérable frère, de votre respect et de votre amour pour Nous que, même avant d’avoir reçu l’écrit, dans lequel vous avez embrassé si heureusement et si utilement des sujets disparates, il nous semblait déjà entendre votre voix se mêlant aux nobles voix de vos frères qui, mettant de côté toute considération humaine et tout péril, soutenaient presque seuls, avec une fermeté et liberté sacerdotales, par-devant les ministres de l’Empire, les droits de ce Saint-Siège et leurs propres droits foulés aux pieds, tandis que, en même temps, ils avaient soin de prémunir les fidèles à eux confiés contre le danger des erreurs condamnées par Nous, et qu’ils déclaraient détester ces erreurs absolument dans le sens même par Nous réprouvé.
« Aussi avons-nous été charmé, mais certes non surpris, soit de la diligence avec laquelle vous attestez avoir fait parvenir des exemplaires de Notre lettre à tous les curés de votre diocèse, soit de l’opuscule dont vous Nous avez fait hommage, dans lequel, après avoir détaillé et condamné à un juste mépris les calomnies et les erreurs des journaux qui ont si indignement défiguré le sens de notre doctrine, mais encore que vous vous êtes élevé avec force contre l’outrageante interdiction en vertu de laquelle, tout en laissant à des écrivains ineptes et ennemis la licence de déblatérer, on a trouvé bon d’enlever le pouvoir de publier et d’expliquer Notre lettre à ceux qui seuls en sont les interprètes légitimes et à qui seuls elle avait été adressée.
« Mais principalement Nous Nous sommes délecté dans cette énumération des perfidies, des machinations ourdies avec la plus coupable insolence, des spoliations et des cruautés que, d’après des faits indubitables et très publics, vous avez voulu mettre sous les yeux de tous, dans la première partie de votre travail, afin de faire connaître l’esprit de ceux à la noble garde desquels on a voulu confier, par la convention du 15 septembre dernier, les restes de leur proie et la sainteté de nos droits.
« Nous vous adressons donc nos remerciements, tenant pour certain que, eu égard au zèle avec lequel vous avez coutume de défendre la cause de la religion et de la vérité, vous transmettrez à votre peuple avec d’autant plus d’empressement et d’exactitude le sens propre de Notre lettre, que vous avez stigmatisé avec plus de véhémence les interprétations calomnieuses dont elle a été l’objet.
« Or tandis que Nous appelons de tous Nos vœux, à cause de l’œuvre dont il s’agit, une ample récompense pour vous, comme gage et comme témoignage de Notre bienveillance particulière Nous accordons avec amour à vous, vénérable frère, et à tout votre diocèse, la bénédiction apostolique.
« Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 4 février 1865, de Notre Pontificat l’an dix-neuvième. »
Quelques éléments d’explication
L’opuscule de Mgr Dupanloup auquel il est fait référence est le suivant : La Convention du 15 septembre et l’Encyclique du 8 décembre, Paris, Charles Douniol librairie-éditeur, 1865.
La Convention du 15 septembre 1864, entre Napoléon III et Victor-Emmanuel roi d’Italie, stipulait que la France s’engageait à abandonner sous deux ans la garde des Etats pontificaux… à l’Italie !
Quant à l’Encyclique du 8 décembre, il s’agit bien évidemment de Quanta Cura et de son Syllabus.
Portée du Bref de Pie IX
Est-ce que le Pape Pie IX a effectivement loué Mgr Dupanloup d’avoir « fait comprendre l’encyclique comme il faut qu’on la comprenne », ainsi que le prétendit la comtesse de Biron, dans une lettre adressée à Mgr Dupanloup et communiquée par ce dernier à Montalembert ?
[Cf. R.P. Lecanuet :
Montalembert, tome III : « L’Eglise et le Second Empire », Poussielgue, 1905, 3ème édition,
note 68 p. 389.]
Tel n’était pas l’avis de leur contemporain, Mgr Pelletier :
« Or, dans le document qui précède, à quels points se réfère l’approbation pontificale ? Analysons avec soin. L’approbation se réfère à l’idée d’avoir réuni dans une même publication les deux sujets très disparates, la convention du 15 septembre et l’Encyclique du 8 décembre ; à la diligence avec laquelle le prélat aurait fait parvenir la lettre apostolique à tous les curés de son diocèse ; à l’adhésion donnée par le même à la protestation de l’Episcopat français, par-devant les ministres de l’empire, en faveur des droits du Saint-Siège ; à la réfutation des calomnies et des erreurs émanées des journalistes à l’encontre de l’Encyclique et du Syllabus ; à la vigueur avec laquelle l’évêque d’Orléans s’est plaint de voir la parole interdite à l’épiscopat, tandis qu’elle était laissée à des interprètes incompétents et hostiles. Elle se réfère enfin à l’énumération des indignités qui se rattachent à l’envahissement des Etats Pontificaux par le gouvernement piémontais.
« Mais au profit des explications touchant le sens dans lequel le libéralisme, la liberté de la presse, la liberté des cultes, etc., aurait été, selon Mgr Dupanloup, condamnés, il n’existe, dans la lettre du Saint-Père, aucun éloge, comme chacun peut s’en convaincre.
« Au contraire, la lettre contient l’expression d’un vœu, qui a plus que le caractère d’une invitation. Le Pape demande à l’évêque d’Orléans de transmettre à son peuple le sens propre de l’Encyclique avec d’autant plus d’empressement et d’exactitude, qu’il a stigmatisé avec plus de vigueur les interprétations calomnieuses.
« Donc, au 4 février 1865, le prélat n’avait pas transmis le sens propre de l’Encyclique ; donc, à ce point de vue, sa brochure était, à Rome, jugée insuffisante. »
[Mgr Pelletier :
Mgr Dupanloup, épisode de l’histoire contemporaine, 1845-1875, Haton, 1876, 3ème édition,
note 70, p. 71.]
L’interprétation de Mgr Pelletier est-elle outrancière ? Est-elle isolée ?
Si l’on en croit le Chanoine Maynard, il n’en est rien… En effet, ce dernier reproduit un document de la première importance : une autre lettre émanant du Saint-Siège, et écrite sur l’ordre de Pie IX, destinée à Mgr Dupanloup. Cette lettre ne fut pas rendue publique, mais néanmoins diffusée à plusieurs personnalités, leur permettant d’en prendre copie. Le Chanoine Maynard faisait lui-même état de trois dépôts, concordants, le texte suivant étant tiré de l’une desdites trois copies :
« Au sujet des éloges et des reproches que Votre Grandeur a reçus pour ses écrits de la part du Pape, et en particulier pour l’écrit sur la Convention de septembre, vous avez dû remarquer le mot accuratius pour vous dire que vous deviez enseigner la doctrine avec plus de soin. Ce mot est un comparatif, lequel est exclusif du positif accurate, et signifie que vous n’aviez pas enseigné la doctrine avec assez de soin.
« Si le Bref de Sa Sainteté, que le secrétaire rédacteur connaît parfaitement, ne porte que ce mot pour vous blâmer, alors qu’il en porte plusieurs pour vous louer, c’est qu’on a pensé que ce seul mot suffirait pour un homme intelligent. » .
[Cf. Chanoine Maynard :
Mgr Dupanloup et son historien, M. Lagrange (brochure contemporaine), cité par l’Abbé Emmanuel Barbier :
Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France, tome I, 1923,
note 173, p. 41.]
Mgr Dupanloup et la liberté religieuse
Mais au fait, que Mgr Dupanloup fût ou non jugé insuffisant par Pie IX dans sa défense de Quanta cura et du Syllabus, que pouvait donc écrire l’évêque d’Orléans au sujet précisément de la question dite de la liberté religieuse, puisque c’est bien de cette question qu’il s’agit ?
Histoire de répondre à notre présent problème, votre serviteur s’efface devant l’Abbé Bernard Lucien :
« Mgr Dupanloup revient sur la question plus longuement dans son chapitre VI, consacré à la « liberté des cultes » (pp. 122-135). Curieusement, il ne cite pas Quanta cura, pas même le passage traitant expressément de la liberté de conscience et des cultes. Il commence par insister sur le fait que l’Eglise et le Pape condamnent l’indifférentisme religieux (p. 122). Puis il ajoute que cela n’implique pas le rejet de la tolérance pour les personnes et de la liberté civile des cultes : « On ne l’a jamais dit, et tous les théologiens disent le contraire. »
[Mgr Dupanloup :
La Convention du 15 septembre et l’Encyclique du 8 décembre, p. 123.]
« C’est vrai, mais Mgr Dupanloup escamote (…) la question résolue par le Pape : à savoir que la tolérance, la liberté des cultes, qui peuvent être acceptées ou même requises selon les temps et les lieux, et qui ne sont pas la même chose que l’indifférentisme, ne sont pourtant pas un droit propre à chaque homme.
« Mgr Dupanloup, donc, écrit plusieurs pages en faveur de la tolérance. Cependant, comme forcé par le souvenir tout proche de l’Encyclique, qu’il ne daigne pas citer, il en arrive à écrire ces lignes :
« Mais il y a des gens qui, allant bien au-delà de ces principes, voudraient faire de la liberté illimitée des cultes l’idéal universel, absolu et obligatoire de tout siècle, de toute nation, et voudraient imposer à tous, même au Pape et à l’Eglise, l’anarchie des intelligences et la multiplication des sectes, comme le meilleur état de la société, comme le véritable optimisme religieux et social. Eh bien non ! Le Pape ne croit pas qu’un tel idéal soit le meilleur. Il y a pour lui et pour l’Eglise un autre idéal, et il ne faut jamais leur demander de transformer en vérités absolues des nécessités relatives ; d’ériger des faits regrettables, des divisions malheureuses, mais tolérées, en principes dogmatiques. »
[Mgr Dupanloup : La Convention du 15 septembre et l’Encyclique du 8 décembre, p. 126.]
« Ces quelques lignes, qui ne sont certes pas exemptes d’ambiguïté, sont ce que Mgr Dupanloup a écrit de plus clair, dans sa brochure, en ce qui concerne la doctrine de l’Encyclique sur la liberté civile en matière religieuse. On comprend dès lors sans peine la demande de Pie IX d’un exposé « accuratius ».
« Ici, en fait, l’évêque d’Orléans commente implicitement le passage de Quanta Cura qu’il avait déjà cité en annonçant qu’il y reviendrait (traduction et soulignements de Mgr Dupanloup) :
« La souveraine perfection sociale et le progrès civil exigent impérieusement que la société humaine soit constituée et gouvernée sans tenir plus de compte de la religion que si elle n’existait pas, ou du moins sans faire aucune différence entre la vraie religion et la fausse » (Quanta Cura).
« Mais comme nous l’avons déjà dit, Mgr Dupanloup ne cite nulle part ni ne commente le passage plus précis, qui complète le précédent, sur le droit à la liberté de conscience et des cultes (sans qualificatif comme « illimitée » joint à « liberté ») sur la liberté de perdition qu’est, d’après la référence à Grégoire XVI et à saint Augustin, la liberté de l’erreur. Ce faisant, notre éloquent auteur laisse indubitablement dans l’ombre (sans le contredire) le point le plus aigu de l’intervention pontificale : d’où l’invitation expresse à une présentation plus soigneuse et plus exacte. »
[Abbé Bernard Lucien :
Grégoire XVI, Pie IX et Vatican II, études sur la liberté religieuse dans la doctrine catholique,
Editions Forts dans la Foi, Tours, 1990
pp. 220-221.]
Et l’Abbé Lucien de conclure :
« Tout cela nous montre que si Mgr Dupanloup n’a pas cité le passage de Quanta Cura sur le droit à la liberté de conscience et des cultes, il s’est bien gardé de le contredire ; il n’a nullement prétendu que la liberté civile des cultes était un droit naturel, un droit propre à chaque homme.
« Il ne s’est pas aventuré à affirmer un tel droit, pourvu qu’il ne soit pas fondé sur le naturalisme ou l’indifférentisme, ni n’a essayé de faire croire que seuls les excès dans le domaine strictement moral (distinct du domaine proprement religieux) pouvaient être empêchés par la force. Sa référence au passé, à la chrétienté (« Nous serons de notre temps, mais nous ne désavouerons pas les grands siècles chrétiens », etc., op. cit. p.133) manifeste qu’il sait que l’interdiction légale des erreurs proprement religieuses est en principe (et dans la mesure où les circonstances le permettent) selon l’enseignement catholique solennellement réaffirmé par Pie IX, parfaitement légitime.
« En définitive, tant par ce qu’il dit que par ce qu’il évite d’écrire trop explicitement, sans toutefois le nier ni même le taire complètement, Mgr Dupanloup apporte lui aussi son témoignage pour situer le point spécifiquement visé par Pie IX dans la partie de Quanta Cura qui nous occupe : il s’agit bien en tout cela de la liberté civile en matière religieuse, et de savoir si elle est une exigence de principe, ou seulement une éventuelle possibilité ou nécessité selon les circonstances. »
Utile rappel…
Assurément, la doctrine de l’Eglise est la suivante : la « liberté civile en matière religieuse » est « une éventuelle possibilité ou nécessité selon les circonstances ».
Et pour cette même doctrine ladite « liberté civile en matière religieuse » n’est aucunement « une exigence de principe », bien au contraire (Quanta Cura)…
Or Vatican II tient que cette même « liberté civile en matière religieuse » est un droit naturel fondé sur la Révélation !
Or, de ce point de vue, nous venons de voir que, contrairement à l’affirmation de certains, ni la brochure de Mgr Dupanloup, ni le Bref de Pie IX ne viennent au secours d’une quelconque conciliation entre deux voix dissonantes.
N.M.