" C’est la foi qui incite la raison à sortir de son isolement et à prendre volontiers les risques pour tout ce qui est beau, bon et vrai. La foi se fait ainsi l’avocat convaincu et convaincant de la raison . "
Jean Paul II, Fides et ratio (n.56)
QUELLE problématique plus classique en philosophie que celle des rapports entre la foi et la raison ? Développée dans l'encyclique Fides et ratio, Jean Paul II se fait le défenseur de la "juste raison" de l’enseignement traditionnel de l'Église, en tentant en particulier de démontrer que " cette vérité que Dieu révèle en Jésus-Christ n’est pas en contradiction avec les vérités que l'on atteint en philosophant. Les deux ordres de connaissance conduisent au contraire à la vérité dans sa plénitude. " (n.4) A l’opposé des erreurs modernes qui voient en la raison et en la foi deux ennemis héréditaires qui s’ignorent, le Saint Père invite à une réconciliation des philosophes avec la Foi catholique en démontrant l'actualité que peut avoir l’élaboration d’un questionnement philosophique qu'il conçoit — il faut le souligner — comme " une des tâches les plus nobles de l'humanité. " (n.3) La philosophie est aujourd'hui dépressive : elle est taraudée par le nihilisme que le Pape n'hésite pas à qualifier de " négation de l'humanité de l'homme et de son identité même. " (n.89) Surtout, Jean Paul II dénonce " la défiance pour la raison que manifeste une grande partie de la philosophie contemporaine, abandonnant largement la recherche métaphysique sur les questions ultimes de l'homme pour concentrer son attention sur des problèmes particuliers et régionaux, parfois même purement formels. " (n.61) Pour répondre à cette crise, il faut que la philosophie retrouve enfin confiance en elle-même : qu’elle fasse appel à " l’audace de la raison " (n.48) ! Outre un appel à la Sagesse éternelle, à un certain réalisme de la connaissance, éléments qui font de ce texte un document imprégné d’un thomisme non limitatif, le Magistère demande aux philosophes de revenir à la métaphysique dont les Modernes avaient prophétisé la "fin", c'est-à-dire à cette capacité qu'à l'homme de " transcender les données empiriques pour parvenir, dans sa recherche de la vérité, à quelque chose d'absolu, d'ultime et de fondateur. " (n.83) Alors que, de nos jours, on étudie l'homme comme "sujet connaissant" en faisant du mauvais cartésianisme, on ne s’intéresse plus au réel et à la profondeur des choses que découvraient jadis les pensées fondatrices d'Aristote et de Thomas d’Aquin. De même, on ne croit plus en l’existence d’une vérité objective et universelle. Pour éviter les risques d’un scepticisme généralisé, il faut donc d’urgence réhabiliter un véritable questionnement philosophique. C'est dans cette perspective que se voit relancé le débat des années 30 — mais qui a peut-être tout simplement commencé avec saint Paul — concernant la " la possibilité philosophique d'une philosophie chrétienne ", selon l'expression chère à Étienne Gilson, ou plus exactement, d’après la définition donnée par Jean Paul II dans Fides et ratio, d’une " spéculation philosophique conçue en union étroite avec la foi. " (n.76) Bien entendu, le philosophe qui vient en premier à l’esprit lorsqu’il s'agit de penser l'unité de la raison et de la foi dans le respect de leur autonomie réciproque, c’est saint Thomas d’Aquin, Docteur commun de l'Église et guide des études catholiques, auteur aujourd'hui déprécié parce que trop méconnu — et ceci malgré les sérieux avertissements de Pie XII qui, en son temps, rappelait l'attachement à sa doctrine et à ses principes, déplorant ainsi que certains aient pu la déclarer " vieillie en sa forme, rationaliste en son procédé de pensée "... Fides et ratio a l'immense avantage d'insister sur la "portée historique" de Aeterni Patris de Léon XIII, encyclique dans laquelle le Magistère proposait le Docteur angélique " comme la meilleure voie pour retrouver un usage de la philosophie conforme aux exigences de la foi. " (n.57) Celle-ci affirme que saint Thomas d’Aquin " eut le grand mérite de mettre au premier plan l'harmonie qui existe entre la raison et la foi. [...] De même que la grâce suppose la nature et la porte à son accomplissement, ainsi la foi suppose et perfectionne la raison. " (n.43) Ainsi, pour Jean Paul II, la foi chrétienne " donne la possibilité concrète de voir aboutir la recherche philosophique. " (n.33) Toutefois, c’est à la fin du Moyen Age que la distinction entre foi et raison s’est transformée en une radicale séparation : avec Descartes, la philosophie a revendiqué une indépendance totale vis-à-vis de la foi qu'elle conçoit comme un éventuel support — progressivement devenu non nécessaire — à la recherche. L’aboutissement logique de cette dérive est ce qu’il est convenu d’appeler l’"humanisme athée" dont le père de Lubac avait fait récit du drame, et dont on peut dire qu’il a qui peu à peu montré le chemin du "totalitarisme" (n.46) comme le souligne avec force Jean Paul II. Du reste, si le saint Père insiste sur le fait que l’Église n’a pas de philosophie en tant que telle, il rappelle aussi qu'elle a le devoir d’indiquer ce qui, dans tout système, peut se montrer incompatible avec la foi. Le débat reste donc ouvert en ce qui concerne l’éventualité non encore démontrée d’une véritable "philosophie chrétienne", c'est-à-dire d'une philosophie au service de l'intelligence de la foi qui ne soit pas dépendante et du thomisme et de la théologie classique. Seule ferme exigence de Jean Paul II, — mais si essentielle, puisqu'il s'agit toujours d’évangéliser les intelligences —, celle selon laquelle, " pour être en harmonie avec la parole de Dieu, il est avant tout nécessaire que la philosophie retrouve sa dimension sapientielle de recherche du sens ultime et global de la vie. " (n.81) Peut-être arriverons-nous ainsi, à défaut de faire des philosophes les véritables amis des saints, du moins à démontrer l'insuffisance d'une philosophie qui n’apprendrait rien sur l’Être — si ce n’est, peut-être, d'en faire l'image paradoxale d'un néant idolâtré —, bref, une pensée qui abandonnerait l'homme à cette propre insuffisance qu’a racheté un Dieu crucifié.