A la suite de Heidegger, un certain nombre de vilains messieurs ont décrété la mort de l’onto-théologie et l’impossibilité d’affirmer que Dieu est Celui qui Est. Prétextant un prétendu oubli de l’être, ces esprits retors ont travaillé au discrédit de la métaphysique chrétienne, soit pour lui substituer le moule déprimant de la théologie négative, soit pour faire de l’existentialisme un horizon indépassable. Mais Dieu n’a pas voulu laisser ses créatures gémir dans les ténèbres, cheminer ici-bas en aveugles, sans certitudes, avec comme seule viatique une philosophie à l’usage des spectres, des doctes ennemis de la magnificence. Par la bouche de thomistes, il nous a rappelé que l’être est la simplicité même, que l’émerveillement qui sous saisit à la révélation que les choses sont est le signe de cet esprit d’enfance qu’il nous importe de recouvrer. Quel enfant n’a pas été saisi par cette saisie intuitive de l’être dont il tire un réconfort en même temps qu’une confiance qui lui sera utile pour toute sa vie. On ne saurait être trop reconnaissant à Jacques Maritain d’avoir révélé la primauté de cette intuition de l’être qui est comme une grâce d’enfance : « C'est au sein de l'exercice le plus naturel de l'intelligence qu'elle se produit, et elle n'a d'autre charisme que celui de sa simplicité,- de la mystérieuse simplicité de l'intellection. Il n'y a rien de plus simple que de penser je suis, j'existe, ce brin de mousse existe, ce geste de la main, ce sourire adorables que l'instant va emporter existent, le monde existe. La grande affaire est que ça descende assez profondément en moi, et que la conscience que j'en prends un jour me frappe d'une manière assez vive (parfois violente) pour qu'elle ébranle mon intellect jusqu'à ce que le monde même d'activité préconsciente, par delà toute formule et tout mot, et sans bornes assignables, qui nourrit tout en lui. [...] C'est dans un jugement, et dans un jugement d'existence, que l'intuition intellectuelle de l'être se produit. Le concept philosophique de l'actus essendi, de l'acte d'être, ne viendra qu'après. " Ailleurs il écrit : « L’intelligence, dans l’instant que l’œil voit cette rose, et qu’elle dit, cette rose est là, passe elle même comme par miracle- ce n’est pas un miracle, c’est une bonne fortune, un cadeau de nature soudain reçu- à un niveau supérieur qui n’est pas celui du troisième moment d’abstraction, selon le langage des philosophes, mais aussi celui d’un moment de contemplation naturelle où la pensée est affranchie de l’abstraction ». S’il est possible d’approcher cette intuition de l’être à la faveur de la méditation et d’une purification de l’intelligence, l’enfance a ce privilège que l’être peut se dévoiler à lui dans un éclat illuminatif, scandé par des instants éblouissants et effrayants à la fois, qui s’achèvent en une action de grâce qui se passe de mots mais qui plaît à Dieu car elle émane du cœur d’un enfant. Oui, cher Dieu se dit-il, je vous honore car les choses sont. Nul besoin pour lui de remonter laborieusement vers Dieu, à l’aide des concepts que nous offre la philosophie de l’être. Jacques Maritain a admirablement décrit ces instants condensés dans l’intuition de l’être, dont l’adulte est capable aussi par grâce : « Quand un homme a été éveillé à la réalité de l’existence et de sa propre existence , quand il a réellement perçu ce fait formidable, parfois enivrant, parfois écoeurant ou affolant : j’existe, il est désormais saisi par l’intuition de l’être et les implications qu’elle comporte… Quand elle survient je réalise soudainement qu’un être donné, homme, montagne ou arbre, existe et exerce cette souveraine activité d’être , dans une indépendance de moi totale, totalement affirmative d’elle même et totalement implacable. Et en même temps, je réalise que moi aussi j’existe, mais comme rejeté dans ma solitude et ma fragilité par cette autre existence par où les choses s’affirment elles-mêmes et dans laquelle je n’ai positivement aucune part, par rapport à laquelle je suis exactement comme rien… Ainsi la primordiale intuition de l’être est l’intuition de la solidité et de l’inexorabilité de l’existence, et secondairement de la mort et du néant auxquels mon existence est sujette. Et troisièmement, dans le même éclair d’intuition … je réalise que cette existence solide et inexorable perçue en n’importe qu’elle chose implique – je ne sais pas encore sous quelle forme, peut-être dans les choses, peut-être séparément d’elles- une existence absolue et irréfragable, complètement libre du néant et de la mort… Alors c’est la seconde étape, un raisonnement prompt, spontané, aussi naturel que cette intuition surgit immédiatement comme le fruit nécessaire d’une telle aperception fondamentale… l’être-avec- néant, comme est mon propre être, implique, pour être, l’être-sans-néant, cette existence absolue que j’ai confusément perçue dès l’abord comme enveloppée dans mon intuition primordiale de l’existence; mais quoi l’être universel dont je suis une partie est être-avec-néant, du fait même que j’en suis une partie ; et dès lors, finalement, puisque le tout universel n’existe pas par lui-même, il faut bien, je le vois maintenant, que l’être-sans-néant existe à part de lui ; il y a un autre Tout – séparé- un autre Etre, transcendant et se suffisant à lui-même et inconnu en lui-même et activant tous les autres êtres, qui est l’Etre-sans-néant, c’est à dire l’Etre par soi. Ainsi le dynamisme interne de l’intuition de l’existence… me fait voir que l’Existence absolue ou l’Etre-sans-néant transcende la nature entière ; et me voilà en face de l’existence de Dieu » ( Approches de Dieu )
U.V Balthasar enjoignait le chrétien d’être le gardien de l’étonnement métaphysique : « Il doit refuser à l’être une nécessité ultime, et le laisser par là dans une oscillation inouïe, celle de ce qui ne doit pas nécessairement être »