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C'est-à-dire : Imprimer
Auteur : A X
Sujet : C'est-à-dire :
Date : 2002-02-07 21:42:36

ça :


Deleuze, premiers plans
Un recueil de textes, articles et entretiens anciens
qui permettent d'approcher la façon dont s'est forgée
la pensée du philosophe nomade.

Par Robert MAGGIORI

Le jeudi 07 février 2002
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Gilles Deleuze
L'Ile déserte et autres textes
Edition préparée par David Lapoujade, Minuit, 416 pp.,
25,50 A.

l n'est pas tout à fait impossible de dire quand, au juste, un
ouvrier ou un artisan peut «se mettre en propre»,
c'est-à-dire estimer détenir suffisamment de savoir-faire,
de technique, de ressources, de capital pour pouvoir fonder
une petite entreprise à lui, produire quelque chose qui ait
l'empreinte de son talent, sa marque, sa «griffe». C'est plus
difficile pour un penseur. Quand Platon a-t-il cessé d'être
l'«apprenti» de Socrate (ou Aristote de Platon, Malebranche
de Descartes, Marx de Hegel, Heidegger de Husserl...), à
partir de quelle «accumulation de capital théorique», quelle
idée, quelle thèse, quel concept, a-t-il «pensé en propre»,
est-il passé du statut de répétiteur à celui d'interprète, et
d'interprète à créateur? L'historien de la philosophie, en
étudiant concaténations, ruptures et «dépassements»,
éclaire un tant soit peu ces questions. Mais, avec l'histoire
de la philosophie, comme l'écrit Gilles Deleuze, «les
philosophes ont souvent un problème très difficile». «L'histoire
de la philosophie, c'est terrible, on n'en sort pas facilement»: on
peut la voir soit sous la forme d'un théâtre, où la pensée se
déploie en actes, soit sous celle d'une technique de
«collage» ­ «ou même une sériegénie (avec répétition à petites
variantes) comme on voit dans le Pop'Art» ­ capable de faire
apparaître de nouveaux paysages, mais jamais comme un
«fonds», un arrière-plan dont on se détacherait
progressivement ­ comme c'est par exemple le cas pour
l'histoire des sciences. Le rapport de chaque philosophe à
l'histoire de la philosophie, et donc aux philosophes qui l'ont
«formé», est tel que chacun est contemporain de tous les
autres. Comme l'eût dit Emmanuel Lévinas: en philosophie,
«tous les livres sont ouverts en même temps sur ma table». De
sorte qu'il est bien malaisé, dans cet «espace nomade sans
propriété ni enclos», de repérer nettement la «singularité»,
l'apparition de la «nouveauté», l'émergence d'un concept
que nul n'avait encore forgé.

C'est à une réflexion de ce type que conduit de prime abord
la lecture de l'Ile déserte et autres textes de Gilles Deleuze qui
paraît aujourd'hui même (1) et qui contient la quasi-totalité
des préfaces, conférences, entretiens, comptes rendus et
articles écrits entre 1953 et 1974 (d'Empirisme et subjectivité
aux débats qui suivent la parution de l'Anti-OEdipe), déjà
publiés à quelques exceptions près en France ou à l'étranger
(2), mais ne figurant dans aucun ouvrage du philosophe. La
question sourd en effet spontanément: ces textes classés
chronologiquement, qui sont comme l'accompagnement
musical de l'oeuvre, permettent-ils de «voir» le moment où
Deleuze, lecteur de Spinoza, de Hume, de Kant, de
Nietzsche et Bergson, est devenu Deleuze? Rien n'est moins
sûr. Mais ils donnent bien des indications sur la façon dont
naît, lentement, un grand philosophe (si est tel, comme le
Deleuze le dit (1956) à propos de Bergson, «celui qui crée de
nouveaux concepts», dépassant «les dualités de la pensée
ordinaire» et donnant «aux choses une vérité nouvelle, une
distribution nouvelle, un découpage extraordinaire»).

Deleuze, en s'arrêtant sur certains moments clés de la
tradition philosophique (le matérialisme de Lucrèce, le
panthéisme de Spinoza, l'empirisme de Hume, le vitalisme
de Bergson, a voulu, dans ses ouvrages majeurs, proposer
une vision du réel comme multiplicité de plans devant lesquels
les dualismes classiques (sujet/monde, matière/esprit) se
révèlent inopérants. Sa critique du dualisme n'était pas
seulement méthodologique, mais s'appuyait sur une
métaphysique vitaliste qu'il «reprenait» de Bergson (élan
vital) et de Nietzsche (volonté de puissance, éternel retour),
en valorisant une pensée qui ne fasse pas apparaître la
positivité, telle la pensée hegelienne, de la négation de la
négation, mais soit une pure «affirmation», un oui
inconditionné à l'existence et à la vie. Dans l'Ile déserte et
autres textes, on relit un entretien avec Jeannette Colombel
(la Quinzaine littéraire, 1er-15 mars 1969) dans lequel
Deleuze traduit dans les termes les plus simples cette
«opération» philosophique: «Spinoza ou Nietzsche sont des
philosophes dont la puissance critique et destructrice est
inégalable, mais cette puissance jaillit toujours d'une affirmation,
d'une joie, d'une exigence de la vie contre ceux qui la mutilent et
la mortifient. Pour moi, c'est la philosophie même.» Eh bien,
c'est cela qui montre la façon dont Deleuze est «né» ou... n'a
pas arrêté de naître: en disant oui, en disant oui à ses
«maîtres publics» et ses «maîtres privés» («tristesse des
générations sans "maîtres"», dit-il), aux oeuvres classiques qui
l'informaient et qu'il informait, à ce devant quoi le discours
philosophique fait (faisait) le plus souvent la sourde oreille,
«le nouveau roman, les livres de Gombrowicz, les récits de
Klossowski, la sociologie de Lévi-Strauss, le théâtre de Genet et
de Gatti, la philosophie de la "déraison" que Foucault élabore...».

Rétrospectivement, on n'est guère étonné que Deleuze écrive
sur «Raymond Roussel ou l'horreur du vide», «la Philosophie de
la Série Noire», la peinture de Gérard Fromanger, l'«écriture
stroboscopique» d'Hélène Cixous, ou la distinction que font les
géographes entre les îles océaniques, originaires, essentielles,
et les îles continentales, accidentelles, dérivées («les unes nous
rappellent que la mer est sur la terre, profitant du moindre
affaissement des structures les plus hautes, les autres que la
terre est encore là, sous la mer, et rassemble ses forces
pour crever la surface»). Mais probablement est-ce sous un
«voile d'ignorance» qu'il faut lire le présent recueil pour
apercevoir le «travail de l'affirmation», qui n'est naturellement
pas une façon de dire oui à tout, dans une sorte de syncrétisme
benêt (il s'agit de Gilles Deleuze!), mais, dirait-on, une «posture
de la pensée», réussissant à se situer à l'endroit même où la
pensée de l'autre laisse échapper son «air pur», sa plus grande
«complexité», les plans de sa construction, ses «noeuds», bref
sa «nouveauté» en train d'émerger. «Aucun livre contre quoi
que soit n'a jamais d'importance, écrit Deleuze; seuls
comptent les livres "pour" quelque chose de nouveau, et qui
savent le produire».

On comprendra mieux dès lors comment Deleuze en 1964
peut intituler «Il a été mon maître» un article (Arts, 1964)
consacré à Jean-Paul Sartre (qui venait de refuser le prix
Nobel): «Au moment où nous arrivons à l'âge d'homme, nos
maîtres sont ceux qui nous frappent d'une radicale nouveauté,
ceux qui savent inventer une technique artistique ou littéraire et
trouver les façons de penser correspondant à notre modernité,
c'est-à-dire à nos difficultés comme à nos enthousiasmes diffus.
Nous savons qu'il n'y a qu'une valeur d'art, et même de vérité: la
«première main", l'authentique nouveauté de ce qu'on dit, la
"petite musique" avec laquelle on le dit. Sartre fut cela pour nous
(pour la génération de vingt ans à la Libération). (...) Au moins
Sartre nous permet-il d'attendre vaguement des moments
futurs, des reprises où la pensée se reformera et refera ses
totalités, comme puissance à la fois collective et privée. C'est
pourquoi Sartre reste notre maître.» Nombreuses sont les
pages où Deleuze exprime son admiration pour ses
professeurs, Jean Hyppolite, Maurice de Gandillac ou
Georges Canguilhem, pour l'oeuvre, encore aujourd'hui
méconnue, de Gilbert Simondon, pour la «méthode
structurale-génétique» grâce à laquelle Martial Gueroult a
renouvelé l'histoire de la philosophie et la lecture de Spinoza,
pour le travail de Félix Guattari, avant qu'il ne devienne son
ami et le coauteur de l'Anti-OEdipe, ou pour Michel Foucault...

Il est évidemment bien d'autres manières de lire l'Ile déserte
et autres textes, attentives à l'influence de l'«air du temps», au
contexte historique et idéologique surdéterminant la position
de Deleuze par rapport au marxisme, au structuralisme, à
Althusser, à l'idée de révolution, ou sa propre action militante
au sein du Groupe d'information sur les prisons (GIP), formé
en 1970 à l'initiative de Daniel Defert et Michel Foucault. Il
est peu probable cependant qu'on puisse y découvrir un
«itinéraire», si on entend par là des lignes qui, même en
zigzaguant, vont de A à B. Plutôt une terre «sans propriété ni
enclos», que Deleuze nomade parcourt en tous sens, de
«Oui» en «Oui». Un peu comme le Zarathoustra de
Nietzsche. Pas l'âne de Zarathoustra, qui croit qu'affirmer
c'est porter (les valeurs de la traditions, le poids du réel, le
faix des idées reçues). Mais Zarathoustra lui-même, le «Oui»
de Zarathoustra, qui «sait qu'affirmer signifie au contraire
alléger, décharger ce qui vit, danser, créer».

(1) Les textes de la période 1975-1995 seront repris dans un
deuxième volume, en préparation: Deux régimes de fous et
autres textes.

(2) Sont respectés les souhaits de Deleuze: pas de textes
antérieurs à 1953, pas de publications posthumes ou
d'inédits.

A signaler que le Magazine littéraire consacre son numéro de
février à Gilles Deleuze: un dossier complet, assez
remarquable.

 



La discussion

      De l'être à Dieu, de SOMBREVAL [2002-02-07 15:35:30]
          C'est bien beau tout cela..., de Torquemada [2002-02-07 15:53:55]
              Ne ressort-il pas du texte, de SOMBREVAL [2002-02-07 16:55:05]
                  Je ne critique pas Maritain, , de Torquemada [2002-02-07 19:36:49]
                  La philosophie aujourd'hui, de Torquemada [2002-02-07 21:24:54]
                      C'est-à-dire :, de A X [2002-02-07 21:42:36]
                          Cela veut dire..., de Torquemada [2002-02-07 21:45:53]
                              Sur ce "gouffre" à combler, de SOMBREVAL [2002-02-08 13:02:03]
                                  A lire, de SOMBREVAL [2002-02-08 14:17:01]
                                      J'ai juste lu de lui..., de Torquemada [2002-02-08 18:48:49]
                                  Pourtant, il me semble que ce fut..., de Torquemada [2002-02-08 18:47:25]
                                      Tenté, de Torquemada [2002-02-08 19:00:14]
                                          Je suis , de SOMBREVAL [2002-02-08 19:50:46]
                                              Fides et ratio de Jean Paul II, de Torquemada [2002-02-09 17:13:08]
                                  Vous avez raison,, de Torquemada [2002-02-09 17:42:33]
                                      Bonsoir cher Torquemada,, de SOMBREVAL [2002-02-10 00:01:57]
                                          Si vous avez lu Fides et Ratio,, de Torquemada [2002-02-10 13:16:46]
                                              sur le thomisme orthodoxe, de SOMBREVAL [2002-02-10 15:03:59]
                                                  Pour être clair,, de Torquemada [2002-02-10 16:29:00]
                                                  Autres chose, , de Torquemada [2002-02-10 20:17:54]
                                                      courte réponse, de SOMBREVAL [2002-02-10 22:20:32]
                                                          Vous ne pourriez pas..., de Torquemada [2002-02-11 12:19:10]
                                                          Toujours dans Fides et ratio..., de Torquemada [2002-02-11 12:48:26]
                                                              Comme vous l'avez remarqué,, de Torquemada [2002-02-11 13:03:11]
                                                                  La philosophie chrétienne, de SOMBREVAL [2002-02-11 16:11:17]
                                                                      Si vous avez lu Heidegger,, de Torquemada [2002-02-11 16:23:58]
                                                                          L'être et le sacré : Heidegger et Maritain, de SOMBREVAL [2002-02-11 18:39:04]
                                                                      Philosophie chrétienne (suite), de Torquemada [2002-02-11 16:34:14]
                                                                          Le texte de Maritain, de SOMBREVAL [2002-02-11 17:16:45]
                                                                              Kierkegaard..., de Torquemada [2002-02-11 19:53:39]
                                                                                  Et que , de SOMBREVAL [2002-02-11 20:53:10]
                                                                                      C'est pas faux !, de Torquemada [2002-02-11 21:25:47]
                                                                                          Il fallait lire..., de Torquemada [2002-02-11 21:56:35]
                                                                                          saint Nicolas , de SOMBREVAL [2002-02-11 22:16:28]
                                                                                              Philosophie chrétienne (encore et toujours...), de Torquemada [2002-02-12 10:59:48]
                                                                                                  Blondel et la connaissance intellectuelle, de SOMBREVAL [2002-02-12 11:59:48]
                                                                                                      Pour votre information..., de Torquemada [2002-02-12 12:07:58]
                                                                                                  Sur Gilson, de SOMBREVAL [2002-02-12 13:12:26]
                                                                                          Sans vouloir m'immiscer, de DECAILLET Bertrand [2002-02-12 09:37:28]
                                                                                              Les tradis sont loin de se laisser informer par la [...], de ATHANASE [2002-02-12 11:02:57]
                                                                                                  Sans doute, de DECAILLET Bertrand [2002-02-12 12:05:12]
                                                                                                      Mon monastère à moi c'est la prière , de ATHANASE [2002-02-13 01:03:19]
                                                                                          Il n'y a que vous qui puissiez faire... , de ATHANASE [2002-02-12 10:50:26]
                                                                                              Oui, de DECAILLET Bertrand [2002-02-12 13:53:03]
                                                                                                  S'abandonner à la Providence... , de ATHANASE [2002-02-13 01:11:09]
                                                                                      Expérience, de A X [2002-02-12 07:26:21]
                                                                                          A propos de cette fameuse conférence, de A X [2002-02-12 07:30:22]
                                                                                          Je vous avais tendu la perche !, de Torquemada [2002-02-12 11:19:11]
                                                                                          Je comprends très bien votre choix, de SOMBREVAL [2002-02-12 11:22:43]
                                          Je n'aime pas Deleuze..., de Torquemada [2002-02-10 13:19:22]
                                              Tiens ! C'est le seul... , de ATHANASE [2002-02-12 10:28:45]