L'abbé Guillaume de Tanoüarn, prêtre de l'Institut du Bon Pasteur, signe une Tribune Libre dans le dernier numéro de monde & vie (du 28 août, n°831, pp19 et 20).
Avec son accord, je la publie ici in extenso. Qu'il en soit vivement remercié.
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Tribune libre
L’année qui vient…
Scenarii pour notre avenir chrétien
L’actualité nous sollicite souvent, en nous empêchant de prendre de la distance. Chance ! Cette fin du mois d’août, où la moiteur survit au soleil, paraît encore bien vide. C’est l’occasion de réfléchir à ce que nous faisons. « Sauver notre âme avec crainte et tremblement », c’est le conseil de saint Paul aux Philippiens. « Travailler à bien penser » comme disait Pascal. Revenir au B.A BA, ou bien à ce que les pédants appellent aujourd’hui « les fondamentaux ».
J’ai un ami, Benoît, dont l’enthousiasme, la liberté, le dévouement ne supportent pas de délai. Souvent il me répète son impatience. Je crois qu’il n’y a pas lieu de s’impatienter, car les choses avancent plus vite que nous ne l’imaginons. Et c’est ce que je voudrais lui montrer dans ce papier. Exemple ? J’écoutais l’abbé Barthe (que Benoît a bien connu) sur Radio Courtoisie dimanche dernier (22 août) : il réfléchissait à ce qu’il est convenu d’appeler, entre gens « au courant », la « réforme de la réforme », c’est-à-dire le travail sur la liturgie rénovée pour lui redonner le sens du sacré et la destination sacrificielle. Quelle extraordinaire souplesse chez ce spécialiste de la question liturgique ! Finis les anathèmes et les exclusives ! A travers le rite de la messe, retrouvant sa forme, les catholiques sont en train de se retrouver eux-mêmes et de se retrouver entre eux. Au fond, quelles que soient les options qu’ils ont pu faire voici vingt ans, ils ont aujourd’hui les mêmes problèmes : comment prier dans un monde matérialisé ? Comment résister par l’esprit, dans un univers standardisé par la pensée unique ? Comment transmettre, quand on a des enfants ?
Les solutions des uns ressemblent de plus en plus étrangement à celles des autres. Première école de la foi : la messe du dimanche. On ne peut plus se payer des liturgies approximatives, naïves, vides. L’exigence liturgique est au rendez-vous, avec le respect. Comme dirait Coluche, au lieu de se taper sur la gueule, les catholiques apprennent à faire deux services, le latin et le français. Il y a les valeurs de la liturgie traditionnelle, le sens du sacré comme le soulignait le pape dans son Motu proprio, la dimension essentiellement sacrificielle, comme le rappelaient naguère les cardinaux Ottaviani et Bacci dans leur Bref examen critique de la messe de Paul VI… Et puis il y a ce souci qui est présent dans la liturgie nouvelle mais que montrait déjà le pape saint Pie X dans son Motu proprio sur le chant sacré, d’une participation active des fidèles. La synthèse représente l’avenir.
J’entends d’ici certain prêtre me dire : « - Mais la messe nouvelle est mauvaise ». – « - Mauvaise ? Opposée à Dieu qui est le Bien absolu ? Alors elle n’est pas valide ? Et le pape qui l’a promulguée et qui a cherché à la rendre obligatoire en a perdu, avec sa tiare, son titre. C’est la seule hypothèse raisonnable à faire dans ces conditions. Ce sont les sédévacantistes qui ont raison ». « - Non, ils ont tort. Mais cette messe, qui est valide certes, n’est pas agréable à Dieu ». Ah ! Ces mots… C’était déjà les raisonnements que j’entendais à Ecône, il y a plus de vingt ans. J’avoue que je n’ai jamais compris comment une messe pouvait être valide et désagréable à Dieu. Le ministre peut être sacrilège. Mais si la messe est valide, c’est que le Christ, sous le voile de l’hostie, implore son Père pour nous, en offrant son corps et son sang : « Ceci est mon corps livré, ceci est mon sang versé ». Je ne vois pas comment on peut imaginer qu’il se passe autre chose si la messe est valide, et ce qui peut bien se passer d’autre.
D’autres me diront : « Vous allez donc célébrer la messe nouvelle, puisque vous dites qu’elle n’est pas mauvaise ». Eh bien ! non… Il se trouve que je suis tombé amoureux de la messe traditionnelle quand j’avais seize ans. Comme dirait quelqu’un, je ne suis pas une girouette ! Dans la théologie thomiste, il est très clair que la « res et sacramentum » du sacrifice de la messe (nous dirions sa finalité profonde), c’est l’unité de l’Eglise. Chaque fois que je célèbre la messe avec le pape Benoît et mon évêque André, j’affirme mon désir de servir l’unité de l’Eglise. Aurais-je besoin pour ce faire d’un autre rite ? Ce serait signifier que le mien n’est pas suffisant : à Dieu ne plaise !
Je crois que ce que les années nous apprennent, à nous autres catholiques de tous les bords, c’est le respect mutuel. Le cardinal Vingt-trois se rendant au pèlerinage de chrétienté cette année a manifesté aux pèlerins ce respect et en même temps il a été accueilli avec un respect qui l’a touché disent certains de ses proches sotto voce. C’est avec ce respect que pourra se refaire l’unité de la Vieille maison lézardée.
En même temps, il ne s’agit pas d’oublier le fond des polémiques qui ont marqué l’Après-concile. Elles ont été le champ de notre sanctification. Mgr Lefebvre, dans tel ou tel de ses grands sermons, à Lille ou à Paris, nous a redonné le culte du sacrifice de la messe. Lui, l’ancien cérémoniaire du Séminaire français de Rome, il nous a rendu l’amour de sa célébration. Fasse Dieu que cette grande leçon se transmette et que l’on cesse de faire de la liturgie un champ clos pour toutes les expériences ou simplement une sorte de mal nécessaire, une corvée pour le prêtre et pour le fidèle, dont il faudrait se débarrasser le plus vite possible. La liturgie est, dans le saint Sacrifice de la messe, notre principal moyen d’apostolat. Ce que l’on est bien obligé de constater par ailleurs, c’est que le regain général d’intérêt pour la liturgie, amorcé avec l’encyclique Ecclesia de eucharistia en 2003, sert le plus souvent un retour vers la liturgie traditionnel, en particulier chez les jeunes lévites, que je rencontre toujours plus nombreux à souhaiter découvrir les trésors de la Tradition. Reste un problème : la déculturation actuelle. Le latin, pour celui qui ne le connaît pas, peut représenter une barrière, je parle non des assistants à la messe, ceux-là n’ont pas besoin de maîtriser la langue latine pour être conduits, par et dans la sainte messe, au silence intérieur et à l’offrande. Mais les célébrants potentiels, que l’on a parfois volontairement privé de la connaissance du latin, prohibée dans certains séminaires, auront sans doute un peu de mal à se sentir chez eux dans ce rite, à cause de cela.
Est-ce à dire que, comme on l’a entendu ici ou là, les traditionalistes ont aujourd’hui gagné leur partie de bras de fer avec la hiérarchie ? Non. Raisonner ainsi, c’est se vouloir un clan dans l’Eglise, c’est se servir de l’Eglise et non pas la servir. C’est elle, l’Eglise, qui grâce à l’initiative courageuse du pape Benoît XVI, est en train de sortir du chaos. Quant à tous ceux qui raisonnent en mettant en avant ce que l’on appelle couramment « la Tradition » ou « les traditionalistes » de telle ou telle tendance, ils feraient bien de se méfier, car les générations passent et ce qui a constitué un enjeux pour des milliers de personnes, les regroupant dans la résistance spirituelle, apparaît aujourd’hui comme infiniment moins urgent. Non par lassitude comme on le croit peut-être, mais simplement parce que les enjeux se sont déplacés. Ils ne sont pas les mêmes aujourd’hui qu’il a vingt ans. Voyez par exemple les difficultés que rencontre la Fraternité Saint Pie X, cherchant à expliquer qu’il faut condamner le Concile, tout le Concile et ne pas se contenter de l’interpréter. Qui comprend ce discours cinquante ans après Vatican II ? Qui comprend cette fixation sur un événement du passé, à part le premier cercle, et tous ceux qui suivent la FSSPX pour d’autres raisons, de proximité ou de service (en particulier dans le domaine scolaire) ? Du reste, encore aujourd’hui, malgré les déclarations catégoriques, on continue de parler d’un accord unilatéral, de forme juridique, qui serait signé malgré tout par les deux principaux protagonistes, Benoît XVI et Mgr Fellay. Manifestement une telle perspective inquiète Mgr Williamson par exemple, qui s’en est ouvert récemment encore sur son célèbre Blog Dinoscopus.
La nouvelle configuration qui a pris forme à l’occasion du pontificat de Benoît XVI résout-elle tous les problèmes ? Bien sûr que non. Certes, comme je l’ai écrit souvent « la guerre de 70 est terminée ». Tout simplement parce que l’esprit des années 70 n’est plus là. Mais d’autres batailles nous attendent, plus redoutables car plus profondes. Tant qu’il s’agit de remarquer comment s’habillent les prêtres et comment ils disent la messe, les marqueurs utilisés possèdent une véritable évidence, qui permettrait même à un enfant de s’y retrouver. Mais, autour de l’interprétation du concile Vatican II et autour de « l’autocritique de la modernité » à laquelle nous invite Benoît XVI (cf. Spe salvi n°19), les problèmes sont beaucoup plus compliqués. Filandreux. Comment s’y retrouver ? Va-t-il falloir que nous devenions tous des théologiens, comme les Français se sont tous sentis sélectionneurs dans l’âme au moment de la Coupe du monde de Foot. On voit ce que cela a donné : une catastrophe.
Il faut d’abord et avant tout définir des fondamentaux, en tirant les leçons des années qui viennent de s’écouler, et en gardant, sans état d’âme, les formes, liturgiques, théologiques, catéchétiques qui ont sauvé une génération. Gardons les pour qu’elles nous gardent. Beaucoup, s’imaginant que les difficultés sont derrière nous, relâchent leur exigence et rentrent sans bruit dans le rang. C’est le calcul que font sans doute bon nombre de hiérarques. Il n’est pas bon. Ce n’est pas parce que le climat général est à l’apaisement que les enjeux sont moins brûlants, que les dangers sont moins grands. Le matérialisme est de plus en plus épais. Nous avons besoin du meilleur pour continuer la résistance spirituelle, pour entretenir nos réactions catholiques, bref pour vivre en chrétiens. La messe traditionnelle n’est pas devenue facultative parce que les prêtres n’appellent plus, durant leurs sermons, à la solidarité avec la Révolution au Chili ou au Viêt-Nam. Le catéchisme traditionnel n’est pas moins important aujourd’hui qu’hier etc.
Il faut aussi progresser dans ce que j’appellerais volontiers l’identification du virus conciliaire, et pour cela rompre en visière avec l’antiintellectualisme qui a pu sévir dans le milieu traditionaliste. Qu’est-ce qui, dans ce long texte approximatif de 500 pages a engendré une telle désaffection chez ceux qui étaient censés le recevoir comme une nouvelle Pentecôte ? Ce travail d’identification demande d’abord une véritable liberté intellectuelle pour ceux qui sont en mesure de le fournir. On peut dire que Benoît XVI la leur a donné, mais sur le terrain, dans les diocèse, la nouvelle glasnost romaine est loin d’avoir produit tous ses effets.
Il n’est pas sans intérêt dans ce contexte d’observer ceux parmi les théologiens actuels, qui restent, au mépris du dogme le plus souvent, les défenseurs fervents du concile Vatican II. Je pense au Père jésuite Christoph Theobald, parce qu’il s’exprime en français comme son nom ne l’indique pas. Voici comment il met le doigt sr ce que j’appellerais « le problème de Vatican II » , dans un article récent de la revue Etudes : « Une prise en compte nouvelle de la liberté humaine sous sa forme contemporaine, déclenche une réinterprétation de l’identité chrétienne ». Le Père Theobald s’en félicite. Quant à nous, nous ne voulons pas de « la liberté sous cette forme contemporaine » qui absolutise la subjectivité et détruit la foi. Allons nous pour autant nous contenter d’un esclavage ? Non : c’est un autre mode de liberté que nous cherchons, celui que nous a promis l’Evangile et qui naît du Point fixe de la vérité, reçue paisiblement, pratiquée fidèlement et qui transforme toujours – et pour toujours - celui qui la reçoit.
Abbé G. de Tanoüarn
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