Le Père Scalese à propos d’Assise : « j’en ai été profondément déçu »
"Laissons tomber", par le Père Giovanni Scalese, prêtre romain de l’ordre des Barnabites, licencié en théologie.
Il y a deux jours j’ai publié l’article la Cour des Gentils (qui a été écrit en octobre pour l’Eco dei Barnabiti) dans lequel je faisais notamment référence au dialogue interreligieux et à l’esprit d’Assise, soulignant les différences entre le pontificat de Benoît XVI et celui de Jean-Paul II. Je disais, entre autres : « Le 19 avril 2005, Joseph Ratzinger est devenu le pape Benoît XVI ; Depuis, il n’y a pas eu, comme c’était prévisible, de nouvelle journée d’Assise », sous-entendu : il n’y a pas eu – et il n’y aura jamais plus ! – de nouvelle journée d’Assise.
Mais hier, j’ai été contredit : le pape, lors de l’Angelus du Nouvel An, a annoncé qu’au mois d’octobre il se rendrait à Assise pour une nouvelle journée mondiale de prières pour la paix à l’occasion du 25e anniversaire de la première, en 1986. Pour être honnête, j’en ai été profondément déçu. Non pas parce que je considère « hérétique » ce genre d’initiative : Il est évident que les papes, en l’entreprenant, le font avec la meilleure intention du monde, en indiquant clairement l’esprit qui doit l’inspirer. Mais là n’est pas la question.
Le problème est tout autre (il est malheureusement récurent) : Quelle idée ressortira de cette initiative dans le grand public ? Qu’est-ce qui restera dans l’imaginaire collectif ? L’idée qu’une religion vaut une autre. Bien entendu, le pape ne veut pas faire passer ce message, mais, dans les faits, c’est ce qui arrive. L’homme ne communique pas uniquement avec la parole, mais aussi avec les gestes. Et ces gestes, la plupart du temps, sont ambigus. Tout cela doit être expliqué, mais bien souvent, même l’explication la plus précise n’est pas suffisante : Parfois, il y a besoin de gestes contraires pour faire passer le bon message.
Je m’explique. Quand l’Église, lors du Concile de Trente, s’oppose à l’usage de la langue vulgaire dans la liturgie ou la communion sous les deux espèces, elle ne le fait pas parce qu’elle considère en elles-mêmes ces choses comme mauvaises (à tel point que nous y recourrons aujourd’hui sans problème), mais simplement parce que cela diffuserait un message erroné. La messe ne vaut que si les fidèles comprennent ce qui est dit (elle agit ex opere operantis) ; la communion sous une seule espèce n’est pas complète. Et que fait alors l’Église ? Elle explique, bien sûr, la bonne doctrine (les sacrements sont efficaces par eux-mêmes, agissant ex opere operato) ; le Christ est présent dans sa plénitude dans chacune des espèces eucharistiques) mais elle a ajouté l’obligation de célébrer la messe en latin et de recevoir la communion sous la seule espèce du pain. A cette époque, on ne parlait pas de pastorale, mais on avait un sens pastoral qui nous ferait rêver. Aujourd’hui, nous n’avons que de la pastorale à la bouche, mais on peut se rendre compte de la quantité de confusion que peuvent engendrer certaines initiatives.
Quelque chose de semblable s’est passé avec le livre entretien Lumière du Monde. Surtout, après la clarification de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, on peut difficilement affirmer que la réponse du pape à propos du préservatif était moralement répréhensible. Le problème, encore une fois est celui-ci : quel est le message qui est passé chez les fidèles ? Que l’usage du préservatif, au moins dans certaines circonstances, est justifié. Et cela, malgré les réels propos prononcés par le pape, les précisions du Père Lombardi et la note doctrinale du Saint-Office.
J’en viens maintenant à une autre considération. Certains se demandent si Benoît XVI et le cardinal Ratzinger sont la même personne. Parfois, je l’avoue, je me suis posé la question. Mais, ensuite, j’ai considéré plus largement le passé (je commence à ne plus être tout jeune) et je me suis rendu compte que ce qui se passe au cours du pontificat de Benoît XVI, c’est plus ou moins ce qui s’est passé sous le pontificat de Jean-Paul II. À l’époque, quelle attente, quelle espérance au début du pontificat ! Puis peu à peu, ce pontificat est passé sous les fourches caudines de l’orthodoxie du « politiquement correct ». J’ai l’impression que c’est la même chose qui se passe aujourd’hui. Je ne cache pas que j’ai été un « supporter » du cardinal Ratzinger durant le conclave bien que beaucoup excluaient catégoriquement son élection. Vous ne pouvez imaginer ma joie de le voir à la loggia de Saint-Pierre ce 19 avril 2005. Encore une fois, beaucoup d’attente, beaucoup d’espérance… Et, encore une fois, j’ai l’impression que l’on s’adapte progressivement au « politiquement correct ». Soyez sans crainte, je ne suis en train d’accuser ni Jean-Paul II ni Benoît XVI, je fais simplement une constatation en essayant de comprendre les motifs qui peuvent expliquer ces choses.
On pourrait faire une réponse assez simple : eh bien, lorsque vous vous élevez, vous avez toujours une vision plus large des réalités ; certaines choses ne peuvent être comprises par de simples soldats. Ils les saisissent une fois devenus officiers. C’est un peu cela.
Je n’exclue pas un autre genre d’explication, relevant par exemple de la conspiration (je suis un comploteur incurable…). Rien ne m’empêche de penser que le pouvoir cherche à mettre en œuvre contre chaque pontificat une sorte de « normalisation ». Au fond, n’était-ce pas le but de l’attentat contre Jean-Paul II le 13 mai 1981 ? Avec Benoît XVI, on n’a pas utilisé d’arme à feu, mais des armes moins directes (le processus médiatique). Les cinq premières années du pontificat ont été marquées par des attaques continuelles, qu’on ne peut pas considérer comme fortuites ; il est évident que, derrière tout ça, il y avait un système bien organisé.
À un certain point, que ce soit dans le cas du pape Wojtyla ou dans celui du pape Ratzinger, tout a changé. Dans le premier cas, la seconde partie du pontificat a été une apothéose continue, qui a culminé avec le « Santo Subito » des funérailles. A présent, je ne sais si vous avez remarqué, depuis quelques temps, les choses sont en train de changer pour Benoît XVI : les attaques cessent tout à coup ; le Corriere della Sera semble être devenu une édition locale de l’Osservatore romano et la BBC une branche de Radio Vatican. Qu’est-il arrivé ? Le pape a simplement réitéré le scenario écrit par son prédécesseur (visite à la synagogue et à la mosquée, visite à Auschwitz et à Yad Vashem, journée de prière avec les autres religions, etc.). C’est ainsi : le pape plait à ceux qui ont le sort de l’humanité entre les mains. À tel point que Benoît XVI peut se permettre le luxe de faire du traditionalisme en matière liturgique : un peu de folklore ne fait pas de mal…
Que dire ? Ainsi va le monde. Et peut-être avons-nous besoin de nous endurcir. Après tout, l’Église a survécu à deux journées d’Assise ; pourquoi ne survivrait-elle pas à une troisième ?
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