Bonjour et vraiment merci beaucoup à Denis SUREAU.
1. D'une part, il semble que la différenciation entre l'anthropologie lubacienne et l'anthropologie rahnérienne soit "une question disputée" :
- BLONDEL, dans le Dictionnaire de théologie fondamentale paru au Cerf,
- MARECHAL, dans le Dictionnaire critique de théologie paru aux PUF,
sont cités comme étant deux auteurs ayant influencé (même si ce n'est pas nécessairement de la même manière, sur les mêmes matières, à la même période) Sonier de Lubac ET Karl Rahner.
Mais par la suite, notamment en aval de la clôture du Concile, leurs trajectoires respectives ont quelque peu divergé...
D'autre part, si l'on passe des origines, plus philosophiques que théologiques, aux conséquences magistérielles de cette anthropologie, on arrive à l'intérieur ou à proximité d'une formulation telle que celle que l'on trouve Gaudium et Spes, notamment, dans la première partie, tout au long et surtout à la fin du chapitre premier, le célèbre GS 22 ayant souvent été cité par le (futur) pape Jean-Paul II, comme le point d'appui conciliaire de sa réflexion à l'égard et en faveur de l'homme.
2. Ensuite, voici une remarque plus personnelle, donc nécessairement modeste et prudente, sur ce qui constitue à mes yeux "le fond de l'affaire" : ce n'est pas, ce n'est en aucun cas, parce que Dieu est devenu "le tout proche", au moment et au moyen de l'Incarnation, qu'il a cessé, de par ce fait, d'être et de rester "le tout autre".
Dieu, j'entends ici le seul vrai Dieu, Père, Fils, Esprit, EST RESTE l'altérité radicale, par delà Sa proximité radicale, concrétisée et constituée par l'Incarnation.
3. A contrario, à partir du moment où l'on tire parti de l'Incarnation, pour penser, croire et dire que "par son Incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte uni Lui-même à tout homme", on est mûr pour adhérer en presque tout, ou pour ne s'opposer en presque rien, à ce que j'appelle "l'immanentisme fraternitaire".
Celui-ci autorise le dialogue inter-religieux, considéré de facto comme une fin en soi et de jure comme un enrichissement mutuel, et non comme un moyen d'évangéliser en plénitude, c'est-à-dire d'exhorter l'interlocuteur, par l'enseignement ET par le témoignage,
- à commencer à s'enrichir, dans et par la Foi, l'Espérance, et la Charité, au contact du Christ incarné, crucifié et ressuscité ;
- à commencer à ne plus penser et à ne plus vivre dans une forme ou une autre de pauvreté intérieure plus ou moins grande, car sans vie intérieure pleinement animée, éclairée, inspirée, orientée, unifiée par le Christ.
3. Cela n'exclut nullement que certains non chrétiens, puissent avoir, par exemple, une piété et une sagesse non chrétiennes plus effectives, dans leur esprit et dans leur vie, que la piété et la sagesse chrétiennes de bien des chrétiens.
Mais c'est possible, en tout cas, à mon sens, bien que ces non chrétiens ne soient pas chrétiens, et non
- "grâce" au fait qu'ils ne sont pas explicitement chrétiens
ou
- "grâce" au fait qu'ils sont implicitement chrétiens.
4. Il y a, en Dieu fait homme, une altérité radicale, par rapport à l'homme, et non une identité radicale, vis-à-vis de lui ; j'irai plus loin : il y a, en Jésus-Christ, une "saisissable insaisissabilité", néanmoins appréhendable, compréhensible, communicable, dont les apôtres ont été les premiers témoins et les premiers vecteurs, parfois déconcertés et désorientés.
Précisément, le rôle de l'Eglise est de donner à saisir l'insaisissable, y compris à l'attention des catholiques, et non de faire entendre ou de laisser entendre que l'insaisissable, par tel ou tel canal confessionnel, sapientiel ou spirituel non chrétien, est susceptible d'être "à peine moins bien" saisi.
5. Enfin, si l'existence et le fonctionnement du Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation peuvent aboutir à une mise en retrait, même subreptice, de la ligne de pensée et d'action qui a pris appui, notamment, sur GS 22, cela sera un grand bien pour l'Eglise et pour le monde (mais pas, évidemment, pour l'esprit du monde).
Renoncer, renoncer à une anthropologie "ascendante" et "immanente", appauvrie en anti-corps, notamment face à la tentation du christianisme post-confessionnel, c'est proprement "le prix à payer", pour se mettre, mieux et plus, à évangéliser, au sens fort de ce terme.
Seul un donneur de leçons, que je ne serai donc pas, pourrait laisser entendre que ce renoncement sera synonyme de facilité, alors qu'il n'y aura probablement rien de plus difficile à envisager puis à réaliser, en ce début de siècle et de millénaire.
Bonne fin de journée et au plaisir de vous relire.
Scrutator. |