Cher Thomas,
Vérité et erreur, en matière religieuse, ont pour le catholique une certaine objectivité. La vérité, c'est celle qui a été commise à son Eglise par celui qui est Vérité.
Nous sommes bien d'accord que l'on peut se retrouver dans une situation où en matière religieuse l'Etat considère comme vérité ce qui est erreur. Situation préjudiciable à la liberté de l'Eglise, c'est-à-dire à la vraie liberté religieuse. Dans pareille situation, il est de nécessité de réclamer et obtenir la liberté pour l'Eglise catholique, et il n'est pas alors impossible de militer pour ce faire en faveur d'une liberté dont bénéficieraient également les autres cultes.
Pour autant cela ne veut pas dire que l'on doive considérer cette solution - liberté pour l'Eglise et mêmement pour les autres cultes - comme
seule solution possible en raison du droit naturel et de la divine Révélation. Bien au contraire puisque cette affirmation a été dûment condamnée ainsi que le rappelait M. d'André.
Pourquoi ? Parce que l'état des choses qui est éminemment souhaitable pour le bien des âmes, et que la fausse liberté religieuse des modernes récuse, c'est la situation des temps de Chrétienté, à savoir la liberté de culte pour l'Eglise et le confinement, sauf tolérance nécessaire à la paix publique d'une communauté importante, des cultes acatholiques à la sphère privée.
Là encore pourquoi ? Parce que la manifestation publique des fausses religions et leur propagande menacent la foi des catholiques. Or il est dans la finalité de l'Etat catholique non seulement de garantir la liberté de l'Eglise, mais de garantir également cette immunité contre la manifestation publique de l'erreur préjudiciable au salut éternel des catholiques, mais également des acatholiques qui se trouvent ce faisant confortés dans l'erreur.
Et encore une fois, telle fut la pratique de l'Eglise et des princes chrétiens.
Concernant votre dernière question, je livre ces informations des plus instructives...
a) Un Etat catholique avant Vatican II : l'Espagne.
Fueros de los Espanoles, loi fondamentale de l'Etat espagnol, 17 juillet 1945
art. 6 § 1 :
"La profession et la pratique de la Religion Catholique, qui est celle de l'Etat Espagnol, jouiront de la protection officielle."
art. 6 § 2 :
"Personne ne sera inquiété pour ses croyances religieuses, ni pour l'exercice privé de son culte. Il ne sera pas permis d'autres cérémonies, ni d'autres manifestations extérieures que celles de la Religion Catholique."
La liberté de conscience en matière religieuse
- est reconnue au for interne ;
- et exclue au for externe et public.
b) Après Vatican II...
"Le gouvernement espagnol avait suivi les recommandations du concile à propos de la "liberté religieuse". Le projet de loi présenté par le ministre de la Justice, Angel Maria Oriol, témoignait d'un réel progrès par rapport à celui élaboré par Castiella en 1964 : au lieu d'autoriser seulement la pratique privée des religions non catholiques, il garantissait la "profession privée et publique" de n'importe quelle religion et reconnaissait le droit des associations confessionnelles en matière d'enseignement, de paroles et d'écrits.
"Le projet, auquel la Conférence épiscopale donna son aval, fut approuvé lors de l'assemblée plénière des Cortes du 26 juin 1967 et devint [après referendum - mais pas seulement sur cette question] l'article 6 du Fuero des Espagnols. L'ouverture d'une synagogue à Madrid en décembre 1968 et la reconnaissance de la communauté israélite comme "association confessionnelle" furent un effet évident de cette loi [car pour ce qui regarde les différentes religions, à part les juifs, il n'y avait guère de non-catholiques sinon quelques poignées de protestants]."
Bartolomé Bennassar, Franco, Perrin, 1995(p. 229).
- Ley organica del Estado, 10 janvier 1967, portant révision du Fuero de los espanoles
Le § 2 de l'article 6 de 1945 est remplacé par :
"L'Etat assumera la protection de la liberté religieuse, qui sera garantie par une tutelle juridique efficace sauvegardant à la fois la morale et l'ordre public."
Désormais, la liberté de conscience en matière religieuse au for externe et public est bel et bien inclue dans le cadre de l'article 6.
Qu'est-ce qui a bien pu rendre "nécessaire" ce passage d'un "régime de chrétienté" à un régime de non-coaction ?
La réponse est dans la modification apportée au préambule du Fuero par la Ley organica :
"Etant donné enfin la modification introduite dans son article 6 par la Loi Organique de l'Etat, ratifiée par le référendum de la nation, afin d'adapter son texte à la Déclaration conciliaire sur la liberté religieuse, promulguée le 7 décembre 1965, qui demande la reconnaissance explicite de ce droit, et conformément, en outre, au second des Principes fondamentaux du Mouvement, selon lequel la doctrine de l'Eglise doit inspirer notre législation"
Résultat pratique, considéré par Bennassar comme tout à fait symptomatique : l'ouverture d'une synagogue à Madrid en décembre 1968 et la reconnaissance de la communauté israélite comme "association confessionnelle".
Encore une fois, je ne dis pas qu'il ne puisse pas être nécessaire, dans une situation donnée, de tolérer l'ouverture d'une synagogue (ou du temple protestant). Ce que je conteste comme contraire à la pratique et aux principes de l'Eglise, c'est la position de principe selon laquelle il faudrait nécessairement et toujours laisser s'ouvrir les synagogues (ou autres) dans la mesure où l'ordre public n'est pas troublé, de telle sorte qu'il ne soit pas souhaitable, pour les raisons déjà exposées, que les cultes acatholiques soient relégués à la sphère privée.
Pour ce qui regarde l'Espagne des années 1960, le changement n'a bien évidemment pas été provoqué par un "boum" des communautés acatholiques rendant éventuellement nécessaire une certaine tolérance, mais le changement a été provoqué par une "révolution copernicienne" qui a pour nom Vatican II.
N.M.