(du même auteur, "les confins de la science et de la foi", vous en trouverez le début :
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Les livres de l'abbé Moreux sont difficiles à trouver)
Nihil obstat
Ap. Bitur. die 17a septembris 191
R. DE BOISMARMIN, vic. gén.
Censeur
IMPRIMATUR
Bitur. die 20a septembris 1913
+ LUDOVICUS
Achevêque de Bourges
MPRIMATUR
Parisiis die 22a septembris 1913
Mgr H. ODELIN, vic. gén.
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" Chapitre II
L'Univers inconnu
Habitué comme l'animal à vivre dans un monde que ses sens lui révèlent naturellement, l'homme a mis bien des siècles à s'apercevoir que ses représentations de l'Univers, c'est-à-dire les images que ses sens lui en fournissent, répondaient dans une faible mesure à sa grandiose réalité.
Au cours de leurs études et de leurs expériences, les physiciens ont été amenés à soupçonner d'abord, puis à démontrer, l'existence d'une quantité de phénomènes inconnus du vulgaire, actions s'exerçant sur notre corps d'une façon indirecte, pour ainsi dire, que nos sens ne sauraient percevoir et que nous connaissons par le seul raisonnement.
Mettre en doute l'existence possible d'un sixième sens par exemple, c'est donc énoncer une pure absurdité. On rencontre souvent des personnes sourdes et aveugles ; pour ces déshérités de la nature, il est bien évident que la conception du monde extérieur est fort dissemblable de ce qu'elle peut être chez une créature possédant le sens de l'ouïe et de la vue. Cette conception est-elle fausse ? Point du tout : elle est tronquée simplement, c'est-à-dire qu'il échappe à leur connaissance un ou plusieurs point de vue qui nous apparaissent si nous sommes normalement constitués.
Un être bâti autrement que nous, verrait donc d'autres propriétés des corps, et, de même un homme doué d'un sixième sens pénétrerait plus avant dans la nature du monde extérieur.
Mais ici se pose une nouvelle question.
Ce monde extérieur, existe-t-il tel que nous croyons le voir et que nous l'imaginons ?
Etudions le mécanisme d'une sensation quelconque.
Voici une barre de fer que je retire du feu ; si je la touche, j'éprouve une impression de chaleur et j'attribue, avec raison, la cause de cette chaleur à l'objet dont je sens le contact. Je suis poussé à attribuer la chaleur telle que je la ressens à l'objet considéré ; en d'autres termes, je reporte à la cause l'effet produit.
Or, que m'apprend la Physique ? Que la chaleur dans un corps n'est pas du tout de même nature que l'effet produit en moi.
L'objet chaud me donne une gamme de sensations diverses : bien-être corporel, si j'ai froid, sensation plutôt désagréable ; impression indifférente, si la température de l'objet est à peine supérieure à celle du corps ; sensation douloureuse de brûlure, si la barre de fer dépasse de beaucoup ma température normale.
Et en dehors de moi, de quelle nature est le phénomène ? C'est une pure vibration moléculaire. Les molécules de la barre de fer ou ses atomes, peu importe, vibrent plus ou moins rapidement ; la température peut s'accroître et je ressens des effets différents.
Il faut donc distinguer dans la chaleur la part de l'objectif et celle du subjectif.
De même pour le son : en dehors de moi, un métal vibre et en moi, il y a un son perçu. Pour un être privé du sens de l'ouïe, la nature évoluerait dans un silence perpétuel.
Il y a mieux : je puis imaginer un être humain constitué autrement que moi au point de vue spécial de l'ouïe.
Notre oreile est accommodée pour percevoir des vibrations s'étendant du nombre 32 au nombre 32768 par seconde, et cela tient à une disposition purement physiologique. Un tympan conformé d'autre façon, avec une membrane basilaire différente, pourrait nous faire percevoir des gammes différentes s'étendant depuis 32768 vibrations jusqu'au chiffre de 34 milliards de vibrations par seconde.
Tous nos instruments, violons, pianos, flûtes, etc... laisseraient insensible une oreille ainsi constituée. Notre sujet ne serait pas sourd cependant, mais son sens de l'ouïe serait accordé pour percevoir une musique dont nous n'avons aucune idée. Or, ces vibrations existent dans la nature ; nous ne les percevons pas, faute d'un sens synthonisé avec elles ; voilà donc toute une catégorie de faits qui échappent à notre conscience.
Un homme doué d'une oreille ainsi accordée entendrait toute la gamme des ondes électriques, depuis celles que nos envoient les astres et le Soleil, jusqu'aux ondes hertziennes produites par nos instruments, jusqu'aux signaux de la télégraphie sans fil que nous pouvons enregistrer mécaniquement à l'heure actuelle.
Toutes ces vibrations qui passent inaperçues à nos oreilles exciteraient des oraganes bâtis en conséquence ; l'homme n'entendrait pas les mille bruits de la nature à notre façon, ni la voix de ses semblables, ni la musique des orchestres, ni le chant des oiseaux, mais des harmonies aussi accusées dans l'ensemble de toutes les manifesteations électriques, depuis le chant de l'aurore boréale jusqu'à la voix transformée de l'étincelle et du tonnerre. Nos orchestres seraient alimentés par des piles et des dynamos et leur symphonie enregistrée au loin - sans fil- par des phonographes spéciaux d'une extrême sensibilité.
Que dire alors du sens de la vue ? La moindre modification amènerait une transformation radicale de notre conception du monde externe.
Au lieu d'adapter notre oeil à la perception des vibrations voisines de 400 ou 700 trillions par seconde, le Créateur aurait pu nous donner une rétine sensible à une gamme plus élevée.
Supposons que notre maximum de perception soit voisin de 4 ou 5 quatrillons de vibrations par seconde, toutes les couleurs disparaissent.
La couleur, en effet, n'est à l'extérieur qu'une série de trains d'ondes d'amplitudes différentes et réfléchis par les corps. Mais si l'onde d'éther est de l'ordre de grandeur des insterstices moléculaires, la réflexion n'a pas lieu. Et c'est précisément ce qui arrive lorsque nous atteignons la région des rayons X.
Ici, ni réflexion, ni porlarisation, ni réfraction ; les ondes dont la longueur est très inférieure au di-millière de millimêtre ne seront plus arrêtées par les corps : un prisme n'est pour elles qu'un amas grossier de molécules écartées qu'elles franchiront à la manière dont l'air traverse une toile métallique à larges mailles.
Promenons nos regards sur la nature avec une rétine ainsi accommodée ; quel décor bizarre !
Nos rues sont peuplées de squelettes ambulants. Des chairs nous ne voyons rien, et de nos vêtements nous n'apercevons que l'ossaturer métallique : boutons, agrafes, charpente des corsets, clous de bottines, etc...
Nos rayons X ne traversant pas le verre, tous les magasions nous paraissent fermés ; point d'étallages luxueusement ordonnés et cependant des squelettes s'y attardent pour contempler des objets que nous ne voyons pas.
Par contre, nos regards ne sont point arrêtés par les portes closes, ni par les murailles. Tous les habitants de la ville, qui se croient enfermés chez eux, livrent à notre rétine transposée leur intérieur impénétrable à d'autres yeux.
Nous sommes en été ; explorons la campagne. Voici bien un autre tableau : à la place de la forêt verdoyante, aussi loin que l'oeil embrasse l'horizon, c'est un steppe dénudé s'étendant à perte de vue. Nulle trace de végétation, la forêt a disparu, les champs sont déserts. En y regardant de près cependant, nous apercevons la sève des arbres comme de subtils filets transparents et si nous voulons les cueillir, nous nous sentons arrêtés par une écorce que nous touchons, mais qui demeure invisible.
Revenons ici l'hiver prochain : cette fois, nul indice ne décèlera la vie végétale ; il nous faudra marcher à tâtons dans ce labyrinthe où nous risquerons à chaque pas de nous heurter à quelque tronc d'arbre meurtrier.
Et si tous les hommes habitant la Terre étaient ainsi bâtis, la nature nous semlerait tout autre qu'elle nous paraît : nous devrions nous abriter dans des maisons de verre imprénétrables à nos regards actuels et , en guise de vitres, mettre des carreaux de bois à nos fenêtres.
Notre esthétique elle-ùêùe serait changée et notre littérature et notre art s'en ressentiraient?
Et cependant ne verrions-nous point la réalité ? N'y aurait-il pas encore un monde externe ? Si, évidement ; mais nous n'apercevrions qu'une face du tableau, de même qu'à l'heure actuelle, nous ne voyons du monde extérieur que ce que nos sens et ce que Dieu nous premettent d'en apercevoir."
Extrait de "Que deviendrons-nous après la Mort ?" Abbé TH. MOREUX