Cher Athanasios,
Le brouet de la CDF n'apporte pas grand chose. Il nous invite à étudier le contexte de Quanta Cura. Fort bien.
Hé bien étudions-le ! On découvrira notamment que Montalembert, dont les fameux discours de Malines furent l'occasion et l'objet des condamnations portées par Quanta Cura était un enfant de choeur au regard de Paul VI et compagnie.
Puisque vous nous servez et resservez le brouet de la CDF en réponse aux Dubia de Mgr Lefebvre, permettez-moi de faire également dans le réchauffé, et de re-poster ci-après quelques réponses que je (vous) fis au mois de mars dernier...
Quand on aborde la controverse au sujet de la liberté religieuse, on devrait savoir que les propositions condamnées par Pie IX dans Quanta Cura avaient alors pour champion un certain Montalembert...
Or, précisément, ce dernier ne dit pas autre chose que Vatican II dans la Déclaration Dignitatis humanae.
Rappelons la proposition condamnée (entre autres) par Pie IX dans sa Lettre-Encyclique Quanta Cura :
"La liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme qui doit être proclamé et garanti par la loi dans toute société bien constituée."
Voyons maintenant ce que Montalembert nous dit au sujet des fameuses "justes limites" :
"Est-il besoin d'ajouter que la liberté religieuse, telle que je l'invoque, ne saurait être illimitée, pas plus qu'aucune autorité ? La liberté des cultes, comme toutes les autres, doit être contenue par la raison éternelle et la religion naturelle. L'Etat, incompétent, en thèse générale, à juger entre les cultes et les opinions religieuses, demeure juge et compétent (quoique non infaillible) de ce qui importe à la paix publique, aux moeurs publiques. Contre tout ce qui attente à la société civile, il a le droit de la légitime défense." (Discours de Malines du 20 août 1863)
Que de fois n'avons-nous pas entendu ou lu ceci :
- Vatican II affirme le droit à la liberté religieuse ;
- Pie IX condamne une liberté religieuse "illimitée".
Par conséquent, "tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes..."
Or, le problème est le suivant : si Pie IX avait condamnée ladite "liberté religieuse illimitée", il est clair que ce bon Montalembert n'aurait été en rien "concerné".
Pourquoi ? Parce que Montalembert ne soutenait pas autre chose qu'un droit à la liberté religieuse dont l'exercice est limité par l'ordre public.
Montalembert condamné par Pie IX
"Je ne veux pas être tenu par l'Etat de croire ce qu'il croit vrai, parce que l'Etat n'est pas le juge de la vérité. Cependant, l'Etat, le pouvoir civil et laïque, souverainement incompétent en matière de doctrine religieuse, est tenu de me protéger dans la pratique de la vérité que j'ai choisie, c'est-à-dire dans l'exercice de la religion que je professe, parce que je l'ai trouvée seule vraie et seule supérieure à toutes les autres. C'est là ce qui constitue la liberté religieuse, que l'Etat moderne, l'Etat libre est tenu de respecter et de garantir non seulement à chaque citoyen en particulier, mais aux citoyens réunis pour professer leur culte, c'est-à-dire aux corporations, aux associations, aux Eglises."
"Est-il besoin d'ajouter que la liberté religieuse, telle que je l'invoque, ne saurait être illimitée, pas plus qu'aucune autorité ? La liberté des cultes, comme toutes les autres, doit être contenue par la raison éternelle et la religion naturelle. L'Etat, incompétent, en thèse générale, à juger entre les cultes et les opinions religieuses, demeure juge et compétent (quoique non infaillible) de ce qui importe à la paix publique, aux moeurs publiques. Contre tout ce qui attente à la société civile, il a le droit de la légitime défense."
Montalembert, discours du 21 août 1863.
Par ailleurs, c'est bien cette même doctrine prise dans son ensemble et dans sa cohérence qui était condamnée par Pie IX.
1 - Réactions catholiques aux discours de Malines
- Tout d'abord la réaction du comte Val de Beaulieu, ami de Louis Veuillot, dans son ouvrage "L'Erreur libre dans l'Etat libre" - qui se présente explicitement comme une réponse à Montalembert - ouvrage publié fin 1863, avec un bref de félicitation adressé par Rome :
"Le bien ne sera libre que le mal étant assujetti ; il faut choisir, et le choix entre ces deux libertés, liberté du bien, liberté du mal, ne peut être indécis. Voilà pourquoi la meilleure définition de la liberté est : l'absence d'obstacle à l'exercice des facultés de l'homme, conformément à sa fin dernière, le salut ; l'absence d'obstacle à la pratique du bien. Ce n'est donc pas la liberté pour toutes les opinions les plus opposées, les plus exclusives. [...]
"La protection contre les envahissements de l'erreur doit en être la conséquence ; c'est pourquoi, dans un pays où règne l'unité de la foi, la première règle de la liberté pour la vérité, de paix pour la population, c'est d'empêcher l'introduction et la propagande de l'erreur."
- Lettre du Cardinal Pie au Pape Pie IX, remise à ce dernier fin octobre 1863 par l'Abbé Albert de Briey, Vicaire général du diocèse de Poitiers :
"Le congrès de Malines a été l'occasion de paroles bien regrettables. Celui qui les a proférées, homme d'ailleurs illustre par les plus grands services rendus à la cause religieuse, ayant terminé son discours en déclarant qu'il en soumettait toutes les idées au Saint-Siège Apostolique, Votre Sainteté dans sa haute et suprême sagesse ne jugera-t-elle point que, soit pour éclairer cet orateur lui-même, soit pour détruire l'effet de ses paroles dans l'esprit de tant de milliers de lecteurs, il y aurait lieu de lui adresser, par exemple par le Cardinal Préfet de l'Index, une lettre où, en le louant de sa subordination à l'autorité du Saint-Siège, il lui serait déclaré que ce discours, en effet, contient beaucoup de pensées, d'assertions, et de propositions qui s'éloignent de la doctrine et de la pratique de l'Eglise, et qui sont en contradiction avec les Brefs de Pie VI en 1791 et 1792, avec les réclamations de Pie VII en 1814, avec les Encycliques de Grégoire XVI et les allocutions du Pape régnant ?"
(Lettre citée par Mgr Baunard, "Histoire du Cardinal Pie", Oudin, 1886, t. II, pp. 206-207 et Roger Aubert, "L'intervention de Montalembert au congrès de Malines en 1863", in Collectanea Mechliniensa, 1950, t. XXXV, pp. 525-551.)
- Dans sa lettre du 30 octobre 1863 au Cardinal Pie, l'Abbé de Briey rapporte la réponse orale faite par le Pape Pie IX à la lettre de l'Evêque de Poitiers :
"C'est un sujet dont le Pape semble tellement plein qu'il en parle, comme dit l'Ecriture, opportune et importune. Son attention était particulièrement très excitée sur la fameuse formule : l'Eglise libre dans l'Etat libre. Venant ensuite à ce qu'on appelle le grand principe de liberté de conscience : "L'Eglise, m'a dit le Pape, n'admettra jamais comme un bien et un principe que l'on puisse prêcher l'erreur et l'hérésie à des peuples catholiques. Le Pape veut bien la liberté de conscience en Suède et en Russie ; mais il ne la veut pas en principe ; il la veut comme un moyen que la Providence pourrait susciter de répandre la vérité dans ces régions.""
(Baunard, idem, t. II, p. 207)
2 - Lettre du Cardinal Antonelli, Secrétaire d'Etat, au comte Montalembert, en date du 5 mars 1864 :
"Je regrette de vous dire que le résultat de l'examen a prouvé que les accusations portées contre les susdits discours ne manquaient pas de fondement. On les reconnaît répréhensibles par le conflit dans lequel ils se trouvent avec les enseignements de l'Eglise catholique, avec les actes émanés de divers Souverains Pontifes, spécialement avec les maximes enseignées dans divers brefs et allocutions de Pie VI, dans l'une desquelles, portant la date du 26 septembre 1791, il caractérise comme plane exitiosum et pestilens cet édit de Nantes exalté avec tant d'éloges dans les susdits discours. Ces maximes sont rappelées et confirmées dans la lettre de Pie VII à Mgr de Boulogne, évêque de Troyes, en 1814 ; dans l'encyclique de Grégoire XVI du 15 août 1832, que vous connaissez bien ; et depuis dans divers actes solennels du Souverain Pontife régnant."
3 - L'examen des discours de Malines par le Saint-Office
A la fin de l'année 1863 (cf. G. Martina, "Nuovi Documenti sulla genesi del Sillabo", in Archivum Historiae Pontificae, 6, 1968), le barnabite Luigi Bilio, consulteur du Saint-Office, est chargé d'examiner les discours de Montalembert. Son travail est examiné par les membres du Saint-Office en janvier 1864.
"Il peut être à bon droit considéré comme l'expression de la position de la curie vaticane, et dans une large mesure de Pie IX lui-même, sur le délicat problème de la liberté de conscience."
Que dit Bilio au sujet des thèses de Montalembert ?
"La condamnation du pouvoir coactif de l'Eglise formulée à Malines se fonde sur une prévision politique non démontrée ni démontrable, le futur triomphe des régimes (pour le présent l'auteur exagère, pour le futur, nous espérons qu'il est faux prophète), sur une vision unilatérale du passé, comme si les peines contre les hérétiques n'avaient produit que des fruits négatifs, sur l'incompréhension de la vraie finalité des peines, rétablissement de l'ordre, défense de la société, correction du coupable, sur une fausse vision de l'Eglise et sur une conception réductrice de son infaillibilité sur le rejet des textes communément admis. [...]
"Cette proposition ["Il nous faut renoncer, une fois pour toutes, à la prétention d'appeler la force matérielle au secours de la vérité"] est erronée... en tant qu'elle présuppose que la foi ou la vérité religieuse n'ont pas droit à être protégées avec la force matérielle. Scandaleuse, en tant qu'elle détourne les fidèles de l'importante obligation d'accorder le secours de la force à la vérité. Injurieuse à l'Eglise, en tant qu'elle appelle folle prétention l'exigence que la force serve et soit subordonnée à la vérité religieuse. [...]
"La thèse est contraire au Concile de Trente ["Principes catholicos Deus sanctae fidei Ecclesiaeque esse voluit", session 25, c. 20], aux affirmations réitérées des théologiens comme Bellarmin ["De Laicis", lib. III, c. 18] et des Pontifes qui présentent l'autorité civile vouée avant tout à la protection de l'Eglise, ainsi qu'à la claire déclaration de Pie IX à Napoléon III dans sa lettre du 20 novembre 1863 : "L'absolue prééminence appartient naturellement à la Religion catholique, en tant qu'unique vraie, spécialement dans les pays catholiques."
Sur la lancée de l'examen des discours de Malines, Bilio présente au Saint-Office, en mai 1864, sa "Censure théologique de cinq propositions relatives à la liberté de culte et de presse et à la coercition matérielle pour motif religieux". Le mémoire de Bilio est approuvé par le Saint-Office, en date du 8 juin 1864.
Les cinq thèses erronées sont les suivantes :
" - La liberté qu'on appelle des cultes ou de conscience dans les affaires de religion, de telle sorte qu'il soit libre à tous de suivre n'importe quelle religion même fausse, est un droit propre de chaque homme, qui ne doit être empêché ni par l'Eglise, ni par le gouvernement civil.
" - Cette même liberté des cultes et de la conscience est toujours et partout très utile à l'Eglise, et même plus, nécessaire à la protection de sa liberté et de sa prospérité.
" - Les citoyens possèdent un droit absolu de déclarer leurs idées quelles qu'elles soient soit par l'impression, soit par des discussions publiques, sans qu'il puisse être restreint par aucune autorité ecclésiastique ou civile.
" - La meilleure condition de la société est celle où l'on ne reconnaît au gouvernement ni le droit, ni le devoir de réprimer les violateurs de la religion catholique par la sanction des peines, si ce n'est dans la mesure où la tranquillité publique le demande.
" - L'Eglise n'a pas le droit de réprimer les violateurs de ses lois par des peines temporelles."
4 - L'encyclique
En août 1864, Pie IX consulte le Saint-Office. Les Cardinaux Inquisiteurs concluent à la nécessité de la condamnation des thèses de Montalembert, et proposent pour ce faire la publication par le Pape d'une Lettre-Encyclique. Pie IX se rend aux avis du Saint-Office le 12 août 1864.
Bilio est à nouveau le maître d'oeuvre.
Le 28 septembre 1864, Pie IX confie à Bilio la rédaction de la prochaine encyclique. Une liste de 84 propositions condamnées est adjointe par Bilio : le fameux Syllabus.
L'encyclique "Quanta cura" et le "Syllabus" sont promulgués par Pie IX le 8 décembre 1864.
Les cinq propositions condamnées du document présenté par Bilio le 8 juin 1864 sont reprises dans "Quanta cura".
Exemple :
- "Quanta cura" :
"La liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme qui doit être proclamé et garanti par la loi dans toute société bien constituée."
- Document du 8 juin 1864 :
"La liberté qu'on appelle des cultes ou de conscience dans les affaires de religion, de telle sorte qu'il soit libre à tous de suivre n'importe quelle fausse religion, est un droit propre de chaque homme, qui ne doit être empêché ni par l'Eglise, ni par le gouvernement civil."
Concluons…
Il y a identité entre les thèses de Montalembert et les propositions relatives à la liberté religieuse condamnées par Pie IX dans « Quanta cura ».
Paul VI et les Pères de Vatican II : pires que Montalembert
Le "hic", ai-je dit, c'est que ledit Montalembert était bel et bien concerné par les condamnations de Quanta Cura...
Autre "hic", voici une autre des propositions condamnées par Pie IX :
"La meilleure condition de la société est celle où l'on ne reconnaît au gouvernement ni le droit, ni le devoir de réprimer les violateurs de la religion catholique par la sanction des peines, si ce n'est dans la mesure où la tranquillité publique le demande."
J'ose effectivement affirmer :
- que Montalembert ne dit pas autre chose ;
- que si la proposition selon laquelle le régime de non-coaction, dans de justes limites, est le meilleur régime possible, est condamnée par Pie IX, a fortiori il en va de même pour la proposition selon laquelle le régime de non-coaction, dans de justes limites, est le seul régime possible.
Or...
"Ce droit de la personne humaine à la liberté religieuse dans l'ordre juridique de la société doit être reconnu de telle manière qu'il constitue un droit civil." (DH n°2,§ 1)
"Si, en raison des circonstances particulières dans lesquelles se trouvent des peuples, une reconnaissance civile spéciale est accordée dans l'ordre juridique de la cité à une communauté religieuse donnée, il est nécessaire qu'en même temps, pour tous les citoyens et toutes les communautés religieuses, le droit à la liberté en matière religieuse soit reconnu et respecté." (DH n°6 § 3)
Si le régime de non-coaction ne peut être dit le meilleur régime possible (proposition de Montalembert condamnée par Pie IX), a fortiori le régime de non-coaction ne peut être dit le seul régime possible (Vatican II).
La condamnation de la proposition de Montalembert par Pie IX implique la condamnation de la "liberté religieuse" de DH.
La "liberté religieuse" de DH est la même chose que la "liberté de conscience" condamnée par Pie IX : la même chose en pire !
S'il ne s'était agi là, avec DH, que d'un furtif éclair dans un ciel serein, on aurait peut-être pu à bon droit s'amuser à essayer de comprendre "selon le sens qui conduit à une affirmation vraie" les propositions de DH...
Mais lorsque l'on s'aperçoit que le capilotractage doit s'étendre également à la nouvelle ecclésiologie et à l'oecuménisme de Lumen gentium et d'Unitatis redintegratio, à la collégialité, à la nouvelle théologie d'Israël, au "respect religieux" pour les religions non-chrétiennes (Nostra Aetate), à l'inquiétante théologie de l'Incarnation de Gaudium et spes et de JP II (Redemptor hominis), au novus ordo missae et à son Institutio generalis etc.
... On en vient très légitimement à appliquer le principe suivant au pseudo magistère de Paul VI et successeurs :
"Les novateurs, pour ne pas choquer les oreilles catholiques, s'appliquent le plus souvent à couvrir, sous une enveloppe trompeuse de paroles, les pièges qu'ils tendent, afin qu'à l'aide des divers sens dont elles sont susceptibles, l'erreur cachée s'insinue plus doucement dans les esprits, et qu'une doctrine vraie en elle-même étant corrompue par une addition légère en apparence, ou par un changement inaperçu, des confessions de foi qui devraient opérer le salut conduisent à la mort d'une manière pour ainsi dire insensible.
"Or cette manière trompeuse de s'exprimer en termes équivoques, qui est un vice dans toute espèce de discours est surtout intolérable dans un synode dont le principal mérite est d'employer, en enseignant, une façon de parler si claire, qu'elle ne laisse aucun danger de s'y méprendre.
"Si donc on vient à pécher ici en ce point, on ne peut pas, pour se justifier, recourir frauduleusement à cette excuse qu'on a coutume d'apporter, à savoir que les passages trop durs qui sont échappés se trouvent expliqués dans un meilleur sens, ou même corrigés en d'autres endroits : comme si cette liberté effrontée que l'on se donne de dire tour à tour le oui ou le non, ou même de se contredire, quand on on le juge expédient à sa cause (méthode qui fut toujours la ressource astucieuse et trompeuse des novateurs pour insinuer l'erreur), n'accusait pas l'intention de tromper, bien plutôt qu'elle n'en justifiait ; comme si les gens simples surtout qui tomberont sur tel ou tel endroit du synode exposé aux yeux de tous en langue vulgaire, avaient toujours présents les autres passages disséminés auxquels il faudrait aussi faire attention ; ou comme si, même en tenant compte de ces autres passages, chacun était capable de les expliquer les uns par les autres, de manière à ne courir aucun danger d'erreurs, ainsi que le prétendent vainement ces mêmes novateurs !
[...]
"Pour prévenir ces artifices trop souvent renouvelés dans tous les âges, la voie la plus sûre qu'on a trouvée a été que, pour éclaircir les positions où, sous l'enveloppe de l'ambiguïté, les novateurs cachent cette diversité dangereuse et suspecte de sens, on notât le sens pervers qui renfermait l'erreur et qui était opposé au sens catholique."
Bulle de Pie VI datée du 28 août 1794, et condamnant les actes du synode jansénisant de Pistoie.
N.M.
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