Ce sont là d'excellentes questions que vous me faites. Dieu sait si je me les suis posées moi aussi ! La réponse, qui risque d'être compliquée, n'est pas particulièrement édifiante, mais je vais m'y essayer quand même. je présupposerai désormais ce qui a déjà été dit relativement aux années 1945-1967.
1- Mgr Lefebvre (que je vénère) ne jouissait pas du don d'inerrance. Il fut, lui aussi, influencé par l'atmosphère de cette période. N'oublions pas la force d'une certaine dialectique de la modernité qui fait passer pour mi-fou quiconque a la témérité de s'opposer à la plus petite nouveauté. Il y a aussi le fait des changements sociaux, très importants, de l'époque ; ceux-ci exigèrent beaucoup d'attention et de temps de la part des autorités ecclésiastiques - cette attention, ce temps durent être pris sur autre chose.
J'ajouterai ceci : ll est aujourd'hui évident que la Rome d'un cardinal Tardini ou Laarona ne comprit pas tout de suite où on les menait, et que, prioritant la lutte contre le néo-modernisme de la Nouvelle théologie, on ne réalisa pas pleinement à quel point ses théories pouvaient être subrepticement introduites par une nouvelle praxis liturgique. Mgr Lefebvre, dont l'esprit religieux d'obéissance était exemplaire fit sans nul doute sienne cette analyse.
Parlant d'obéissance, remettons-nous bien en mémoire l'esprit dominant de l'époque parmi les catholiques non-progressistes : l'obéissance au Saint-Siège passait avant tout. Le R.P. Le Floch avait, parait-il, prédit l'hérésie d'obéissance inconditionnelle à Rome. Avant le concile, ce genre d'obéissance était considérée par le plus grand nombre comme constitutive de la foi catholique elle-même. En conséquence, la liturgie était de plus en plus considérée comme la propriété privée du Pape, lequel pouvait donc en faire ce que bon lui semblait. Rome ayant donné l'aval aux réformes (à contre-coeur, certes, mais cela ne se sut pas), tout le monde suivit.
En outre, ne l'oublions pas, la vie de missionnaire de Monseigneur l'avait mené loin de l'Europe, et en conséquence éloigné du bouillonnement des milieux pastoraux-liturgiques de l'Après-guerre. Or, je le répète, les réformes se voulaient subreptices. Sans connaissances solides du dossier - je dirais même : sans informations venant de l'intérieur des milieux Gy, Jounel, Chenu et al. -, il était très difficile de saisir la signification profonde et la direction des réformes.
Je crois nécessaire de nommer ici l'héritage janséniste dont la France, à mon avis, ne se défit jamais entièrement. (Il va sans dire que je parle de tendances.) Or, le jansénisme, à l'image des divers protestantismes, se faisait une idée didactiviste et activiste du culte. Le concile janséniste de Pistoie, condamné par Pie VI (ou Pie VII ? je ne sais plus), illustre bien ce problème : on y retrouve tous les principes liturgiques actuels. Ajoutons l'héritage des Lumières pleinement réalisé dans le positivisme, lequel, par le biais de nombreuses entremises, finit par teinter jusqu'aux études liturgiques catholiques, particulièrement en France et en Allemagne, et vous aurez un élément de plus. Ainsi Mgr Lefebvre s'opposa-t-il à l'affaiblissement, dans la nouvelle liturgie, de certaines vérités essentielles liées principalement aux sacrements et au péché. Le fait que la nouvelle liturgie ait aussi été fabriquée de toute pièce, imposée par le Pape dont ce n'est pas la fonction, et qu'elle exprime une conception nouvelle de l'acte liturgique, rien de tout cela ne fut pour lui un mot
Quoiqu'il en soit de mon analyse ci-dessus, il est aisé de constater que Mgr Lefebvre, devant les réformes liturgiques, en fin de compte ne réagira que lorsque celles-ci de la manière la plus évidente menaceront les points les plus essentiels de la théologie catholique des sacrements. (Ce n'est d'ailleurs pas un reproche de ma part.) Or, il est toujours difficile de faire marche arrière, surtout en un siècle de modernité, ne serait-ce que par crainte de passer pour un passéiste ou un extrémiste.
2- (a) Le monde tradi fut longtemps dominé par les Francais. Or, en France, passé le cap des années 1950, on se trouve en face d'une situation où le catholicisme version Milice de Dieu 55 était très profondément enraciné, et ceci implique un esprit en partie étranger à la liturgie traditionnelle et ouvert aux réformes de l'Après-guerre. Ces circonstances sociologiques expliqueraient pourquoi les milieus tradis dominants de France ne goutent pas une liturgie des années 1930 - ou 1630.
En même temps, il faut bien constater que les Francais n'ont pas le respect des autres très facile. Ainsi vit-on Ecône imposer (ou tenter d'imposer) l'irrespect aux rubriques, la Semaine sainte des RR.PP. Bugnini et Antonelli, la proscription dogmatisée de la barette (qui est une question-symbôle et un démarcateur, puisque l'asion à la barette s'accompagne en général des idées de toute une tendance pour l'instant mise au pas), etc. aux Anglais et Américains. Le même phénomène existe au sein de la FSSP. La France donne le ton - et ceci explique nombre de faits et contradictions, en soi incompréhensibles, que l'on rencontre dans les milieux tradis.
(b) Simultanément, et en sens inverse, joue le fait que les réformes de 1965 aient eu lieu... en 1965, justement, c'est-à-dire après le concile. Critiquer la constitution 'Sacrosanctum concilium' puis avaler les rubriques de 1965 est plus difficile que de s'arréter en 1962. L'opposstion à 65 ne va guère plus profond, je le crains. D'ailleurs, nombre de pratiques liturgiques typiques de 1965 (lectures en vernaculaire, par exemple) sont fort prisées des tradis francais et allemands et régulièrement pratiquées au sein de la FSSPX. Et cette triste réalité prouve que l'opposition à 65 ne se situe pas au niveau de ses principes. De même, la fidélité à 1962 est surtout une question d'opposition dogmatisée à une liturgie dans l'esprit ancien, et non pas véritable fidélité à 1962, puisque les rubriques de Jean XXIII ne sont nulle part appliquées à la lettre (les variantes sont très nombreuses et non systématiques).
Je terminerai par rappeler que la FSSPX, si elle critique Rome, ne permet pas aisément la critique interne, aussi courtoise fût-elle. J'y vois une raison essentielle du maintien de 1962, et surtout de la mise au pas sans cesse renouvelée de ses critiques (car ils existent, et ils sont nombreux). Au commencement des années 1980, Mgr Lefebvre s'arréta définitivement à 1962. Dès lors, on fit des rubriques de Jean XXIII une question d'obéissance. Avec la cessétion des prêtres partis fonder la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-V (ceux-ci étant Américains, refusaient les réformes d'Après-guerre d'une part, et étaient sédévacantistes d'autre part), le parti de 62 ne se priva pas d'en faire une question de sédévacantisme. Depuis, les critiques de 62 préfèrent se taire, par prudence.
Ce que je viens de dire vaut pour la FSSPX. Comme vous pouvez le constater, mon avis est que les raisons du choix de 1962 sont historiques et non logiques.
Passons aux milieux 'Eccésia Dei', à présent. Vous verrez que cela sera vite fait.
En effet, en matière de liturgie, Wigratzbad n'est que le clone d'Ecône (les biritualistes en plus, mais c'est là une autre question, qui, en soi, n'est pas liturgique). Il n'est donc pas surprenant que la FSSP défende les rubriques de 1962 et partagent les usages éconiens (qui, eux, ne correspondent à aucune année précise). Quant aux hurlements, dès que Rome prétend à imposer 1965, ici comme a Ecône - du moins pour le parti liturgique dominant -, ce n'est malheureusement que la conséquence fortuite d'une culture peu heureuse, propre à ces deux Fraternités, à savoir la dogmatisation de certains des choix circonstanciels et prudentiels qui ont été les leurs tout au long de leur histoire. La queston des sacres de 1988 suffirait, à elle seule, à prouver mon propos.
Avec l'Institut du Christ-Roi, mes théories se trouvent vérifiées, ou du moins étayées. Voyez donc : d'héritage francais et éconien, il n'y a pas. À Gricigliano, c'est feu le cardinal Siri - et donc l'esprit et les usages de la Rome, de la Sienne les plus traditionnelles - qui règne en maître. Et qu'y trouve-t-on, liturgiquement parlant ? Rien d'autre que ce à quoi tout étudiant des réformes et de la question liturgiques s'attendrait, s'il ne connaissait pas au préalable les données éconiennes du sujet.
3- Je ne saurais vous répondre. Humainement, la situation est désespérée. Tant sur le plan de la foi qu'au niveau de la civilisation porteuse de la liturgie traditionnelle. Sur le plan du traditionalsime lui-même, enfin. Personne ne controle plus ce qui se passe et les Catholiques sont, pour leur majorité, tellement loins d'une notion catholique des choses. En outre, vous vivons en des temps irremédiablement contraires aux principes de la liturgie, et les tradis eux-mêmes, souvent, font si peu pour rendre justice à la profondeur, au mystère et à la beauté de la liturgie traditionnelle que celle-ci, tout aussi souvent, ne saurait convertir les coeurs comme elle le pourrait.
La Grâce peut tout. Telle est bien notre foi, cher Monsieur ? Eh ! Bien, dans cette optique, je ne désespère de rien. Il faudra beaucoup de temps, certes, et il faudra bien aussi que l'on se penche sur les questions qui préoccupent un abbé Claude Barthe : les questions en profondeur relatives au fondement naturel de l'action de la Grâce. Car sans réforme préalable et profonde de ce fondement - et donc de notre civilisation -, la liturgie, a fortiori la liturgie catholique traditionnelle, ne saurait sortir vraiment du musée où il faut bien pour l'instant la garder - très précieusement. |