par Mgr GÉRARD DEFOIS, archevèque de Reims
17 juillet 2001
Texte paru dans la revue Liberté Politique, N°3, Automne 1997
Pour JEAN-PAUL II, la France est d'abord une terre de saints, révélée en particulier par ses missionnaires, ses audaces apostoliques et ses théologiens. En 1992 à Rome, durant les visites ad limina, le Saint-Père me demanda devant son atlas où était Sens. je lui répondis en me présentant comme évêque de Sens et d'Auxerre, successeur de saint Germain. Le Pape eut cette réflexion: « La France, la France... Quelle terre de sainteté!» En dix-huit siècles, des hommes exceptionnels ont marqué ce pays. Ce fut le cas de saint Germain d'Auxerre, qui mena une action internationale depuis l'Angleterre jusque l'Italie. Évangélisateurs, ces hommes avaient aussi le souci d'influencer les structures sociales et la vie de la cité.
Qu'as-tu fait de ton baptême ?
La France des saints est aussi la France des missions. Le Pape sait qu'au début de ce siècle un missionnaire sur deux dans le monde était français. Fils d'une nation qui depuis cinquante ans s'est intégrée au mouvement missionnaire, l'ancien archevêque de Cracovie ne peut qu'admirer ce souci de la mission: des hommes, dans les conditions que représentait un voyage en Afrique au XIXe siècle, ont donné leur vie pour témoigner du christianisme. Ils sont à l'origine des églises actuelles, qui ont pris leur autonomie, et qui se sont développées depuis cinquante ans.
Venu étudier la mission de France en 1946, le jeune Wojtyla a vu dans notre pays le lieu des audaces missionnaires. Ouvrier dans les usines Solwey, il avait compris la déchristianisation du monde ouvrier, y compris en Pologne. Il avait fait l'expérience d'un monde athée. Cette question l'a toujours préoccupé. Peutêtre plus que ses autres confrères polonais, cet homme de grande culture admirait beaucoup ce que la France avait produit à travers ses théologiens qu'il connaissait par leurs ceuvres, par ses études en Belgique, puis plus tard et directement lors du concile de Vatican Il.
Le sens de sa question sur le baptême en 1980, est à inscrire dans ce contexte. Ne prendre que la phrase « Qu'as-tu fait de ton baptême?» en l'isolant du reste de l'homélie, c'est oublier le message extrêmement fort qui la sous-tend, sur le plan spirituel de l'alliance avec Dieu. Ses interrogations sont particulièrement fortes sur l'apport de la culture française dans le christianisme. Mais en même temps, cette phrase voulait nous interroger sur notre héritage, ce patrimoine, particulièrement cher à un homme venu des pays de l'Est où la volonté culturelle marxiste tenta de biffer le lien entre l'homme et l'histoire. Cette question sur notre patrimoine spirituel, il nous faut la comprendre comme une question posée en France après la crise de la laïcisation et la crise lefebvriste. En invoquant la « fille aînée de l'Église», le Pape venait nous rappeler non pas nos droits d'aînesse, mais plutôt nos devoirs d'aînesse.
La culture: grammaire de la vie d'une nation
Dans son discours à l'Unesco (2 juin 1980), Jean-Paul Il entend nouer étroitement la relation entre la nation et sa culture. Il souligne que la nation comme telle a un rôle éducatif de communication de valeurs, de transmission d'un passé et de création d'un certain nombre de thèmes qui fonderont l'avenir du pays. Le fondement d'une nation, c'est aussi une histoire. Ce n'est que par la mémoire d'une histoire commune, avec ses grandeurs et en même temps ses erreurs, que se constitue l'âme d'une nation. En ce sens, l'Église, avec tout son apport créatif, structurel, moral et culturel appartient à l'histoire de la nation. D'où ses nombreuses allusions à ce thème, que ce soit en novembre 1995 dans sa Lettre aux Français, que ce soit dans sa réponse au président de la République lors de la visite de Jacques Chirac au Saint-Siège, que ce soit, de façon très permanente, au cours de son voyage en France en 1996. Cette conscience d'une histoire commune, me paraît particulièrement importante à l'heure où n'avons souvent de l'histoire que des impressions parcellaires. Ce qui m'a le plus scandalisé dans les débats qui ont entouré la célébration du 22 septembre 1996, c'est moins la méchanceté de certains que l'ignorance de nombreux intervenants incapables de situer l'événement dans son contexte historique.
Un autre élément fondateur de la nation, c'est la famille. La nation est un ensemble de familles qui participent à la transmission de la culture et à la constitution d'un lien fort entre les membres de la nation. Il est nécessaire que la nation soit consciente de ses devoirs à leur égard. En 1980, deux ans après son élection au siège de Pierre, le Pape ne pouvait pas ne pas nous adresser la parole en tant que Polonais: «Je suis fils d'une nation, qui a vécu les plus grandes expériences de l'histoire, qui a été condamnée à mort» (de 1796 à 1920, la Pologne n'a pratiquement pas existé comme pays, comme état). Le Pape en souligne justement les conséquences. Si la Pologne à travers cette disparition de l'horizon a conservé son identité, c'est grâce à sa culture, à sa volonté de la maintenir et de la transmettre de générations en générations, fût-elle sous domination étrangère, et cela à travers la famille.
Deuxième élément du discours de 1980: « la nation est un élément stable de l'existence humaine». Elle développe des perspectives humanistes de croissance et de dignité de l'homme. La nation comme pierre de touche du développement des personnes résonne de manière particulièrement forte pour un homme qui a connu le marxisme et son internationalisme abstrait.
Troisième élément de la constitution d'une nation: la souveraineté, comprise comme indépendance mais aussi comme liberté de la société grâce à sa culture et à la démocratie. La nation se constitue dans la résistance aux envahisseurs que peuvent être le totalitarisme des systèmes politiques mais aussi celui de l'opinion publique et de certains modèles idéologiques comme celui représenté par l'économisme. Que ce soit à l'égard d'un libéralisme excessif ou bien de modèles imposés de l'extérieur (c'est le cas du marxisme), il existe des devoirs de résistance pour que l'âme nationale ne soit pas diluée, soit dans les rapports de forces soit tout simplement dans la médiocrité et l'indifférence. La nation est une richesse fragile qu'il faut maintenir et développer. Le droit des nations, c'est d'abord le droit à l'existence des nations. Et le droit à l'existence d'une nation, c'est le droit à l'originalité, à la spécificité d'une culture qui est la grammaire de l'âme nationale.
La nation entre le particulier et l'universel
Dans son discours à l'ONU de 1995 (New York, 5 octobre 1995. Cf Liberté politique N° 1, printemps 1997, p. 189), Jean-Paul Il fait la part entre l'originalité de la nation, avec la reconnaissance des particularismes ethniques, et l'appel à l'universalité. Le discours de 199 5 est prononcé cinq ans après l'effondrement du communisme. Une des idées forces développées par l'encyclique Centesimus annus, c'est que le communisme a implosé par suite de ses échecs économiques qui tenaient au centralisme bureaucratique, mais aussi parce que les facteurs culturels ont été totalement marginalisés par l'internationalisme prolétarien. En fait ce système imposé de l'extérieur, faisant abstraction de la culture, ne pouvait qu'aboutir à une destruction de la vie humaine, des liens sociaux, de la conscience nationale, de l'homme en tant que sujet. Par voie de conséquence, on peut dire qu'une nation vaut par le prix qu'elle attache à la personne humaine, comme principe d'organisation de cette société. Probablement en va-t-il de même lorsqu'il s'agit du droit envers les nations. Mais si le communisme est mort, par suite d'une victoire de la culture, de la personne humaine et des valeurs morales sur la force totalitaire, le Pape sait fort bien en 1995, par suite de l'expérience libanaise, yougoslave et africaine, que les nationalismes perdurent et créent des situations explosives. D'où la réflexion du Pape proposée à l'Organisation des Nations unies : qui dit « droit» dit en matière de droits humains, réalité universelle. Or Jean-Paul II note qu'il n'existe pas d'accord international traitant du droit des nations dans leur ensemble. Sur ce plan, la pensée de l'Église dispose d'un premier élément qui est le droit naturel. Si l'on veut établir un droit international, comme un droit national, il faut s'appuyer sur le droit naturel qui n'est pas le concept primaire que certains prétendent.
Deuxième remarque: la mobilité des frontières ethniques et culturelles dans notre société. À l'encontre de l'uniformisation, le Pape insiste sur l'exigence d'identité très forte qui se manifeste dans de nombreux pays par l'attachement aux valeurs historiques et patrimoniales (comme par exemple dans le cas de la Serbie, ou de telle ethnie africaine). Ces valeurs ne sont pas à négliger. Le problème est d'harmoniser ces traditions dans un ensemble qui permette une harmonie entre le particulier et l'universel.
Troisième point souligné par le Pape: la nation, ensemble d'un groupe ethnique et culturel, évoque la naissance que l'on appelle «patritair » (des pères) et qui pour Jean-Paul II relève de l'imaginaire familial. Car penser l'humanité comme une famille, comme une famille de &milles, c'est pour le catholicisme fondé sur la religion du Dieu Père, un imaginaire de base, la pierre angulaire d'une façon de penser les rapports sociaux. Faire des relations entre les hommes, des relations fraternelles, mais aussi filiales et paternelles, c'est l'esprit même qui préside à la pensée de l'Église sur le droit international. C'est un défi par rapport à un rationalisme ou à un positivisme juridique selon lequel « un égale un », et « tout individu est réductible à l'autre ». Ce rationalisme positiviste qui semble passer au laminoir les particularités personnelles voire ethniques, et vouloir transformer d'une façon abstraite l'unité par l'uniformité, est un danger pour nos sociétés qui ont peut-être inventé la mathématique de l'organisation sociale, mais qui n'en ont pas conçu ou respecté ce que le Pape appellerait la grammaire.
Les droits des nations sont des droits humains, considérés au niveau de la vie communautaire: droit à l'existence, droit à la souveraineté d'un état, droit à l'autodétermination des peuples, droit à sa langue et à sa culture, donc, à sa souveraineté spirituelle, note le Pape. Et ainsi les devoirs s'inscrivent dans l'universalité, devoirs de paix, de respect et de solidarité. En fait, on peut dire, pour employer un jargon moderne, que la vision pontificale de l'universalité est une sorte de « prise de conscience d'affinités transversales » entre les peuples. La question du sens de l'existence personnelle et la culture permet d'exprimer dans les échanges entre les peuples le rapport à la transcendance. C'est ainsi que Jean-Paul Il distingue patriotisme et nationalisme, le patriotisme étant l'amour légitime de son pays d'origine. Par là, il propose une éthique de la solidarité internationale, une éthique de la famille des nations et des identités culturelles.
Les catholiques dans la nation
A Tours en 1996, le Pape a évoqué devant le président de la République la longue tradition de solidarité et de fraternité de la France. Il a voulu montrer que les catholiques sont en dialogue avec toutes les composantes de la nation, il a souligné que Clovis a su guider des peuples différents vers l'édification d'une seule et même nation et il a rappelé que le baptême de Clovis faisait partie des événements qui ont façonné la France. D'où son insistance sur le rôle de l'histoire pour orienter l'avenir.
Puis le Pape a montré que dans la société, les catholiques ont une attitude d'espérance, de service de l'homme et de communion entre les personnes. Les catholiques sont donc pleinement partenaires de la vie de la cité. L'Église rappelle les valeurs qui fondent la vie sociale: la vocation de l'homme, le caractère transcendant de la personne, le respect du bien commun. Nous retrouvons là un thème de l'encyclique Evangelium vite, où le Pape insiste - dans le cadre du devoir national - sur la prééminence des valeurs morales sur les lois civiles. Le Pape souligne combien la France a un rôle important à jouer dans la famille des nations et dans la construction européenne, pour que les peuples soient reconnus comme des réalités culturelles et spirituelles vivantes. Ici, le Pape désigne l'axe de la présence des chrétiens dans la société. Il ne parle pas au dessus de l'état. Il s'inscrit avec les chrétiens - dans la société. Ce qui veut dire que les chrétiens sont responsables des valeurs dont vit la société. C'est Maritain - dans tous les débats d'aujourd'hui, on a oublié de relire Maritain, par exemple Humanisme intégral ou Religion et culture - qui a montré l'originalité du christianisme, dans cette sorte de connivence entre la personnalité et l'universalité. Et de montrer comment le christianisme oppose aux religions païennes qui étaient essentiellement nationalistes au sens péjoratif du terme, le sentiment et la responsabilité d'appartenance communautaire, avec au terme du cheminement, la transcendance et l'unité en Dieu.
Puis il y eut l'homélie de Reims. Dans la ville de saint Rémi, le Pape a voulu parler de Clovis et de son baptême, rappelant que celui-ci avait le même sens que tout autre baptême. Un certain nombre de commentateurs ont cru comprendre qu'iI s'agissait d'une banalisation du baptême de Clovis. Ceci est faux. Le Pape a voulu exprimer que nous étions spirituellement de la même alliance, de la même affinité et que tout chrétien comme Clovis devait renoncer à ses idoles, découvrir le Christ crucifié sur sa route, participer à ce que les ariens refusaient à cette époque, c'est-à-dire la communion trinitaire, devenant partenaire de l'Église dans son activité de chaque jour.
Le Pape a insisté sur la responsabilité sociale du chrétien, qui découle du baptême: le chrétien est sel de la terre et lumière du monde. Les saints ont fait l'âme française. Toute son évocation spirituelle des saints devient un argument de responsabilité
sociale et politique dans l'action de la vie chrétienne et de la communauté chrétienne. Il situe au fond l'action sur le plan spirituel, comme un devoir d'engagement, et c'est peut-être cela qu'il faut relever, spécialement à travers cette phrase: « Catholiques de France, soyez Le reflet vivant du visage du Christ présent en son Corps qu'est lÉglise. » Mais il rappelle aux évêques l'autre aspect du problème, lorsqu'il dit: « Le baptême de Clovis à partir duquel la nation s'est peu à peu constituée, le baptême de Clovis a établi des liens profonds entre la nation et lÉglise du christ. »
Dans l'adieu au Premier ministre, le Pape a rappelé que les catholiques faisaient partie du patrimoine vivant de la nation, non seulement pour le passé, mais aussi pour l'avenir. Le devoir des chrétiens n'est pas de se situer en contre-société, mais d'orienter la société en lui rappelant ses fins et les valeurs suprêmes qui établissent son identité et sa permanence, identité d'hier, identité de demain.