Je vous accorde que j'ai été un peu raide dans mon intervention. Vos considérations sur le style de Bernanos sont vraiment pertinentes. Mais il est vrai que ce registre du mystère, cette tension vers le silence rend son style un peu pesant ( je pense à son roman L'imposture ). A trop vouloir s'enfoncer dans les profondeurs absconces de l'être, il perd de vue la clarté et l'intelligibilité indispensables au récit. Cette obscurité est absente de la Joie ou du Journal d'un curé de campagne car les personnages principaux sont marqués par cet esprit d'enfance qu'il excelle à décrire. Quant il s'agit de décrire des torturés ou des médiocres, je pense qu'il vaut mieux recourir à l'ironie ou au coup de buttoir Bloyen, ou encore d'observer cette distance propre au romancier qui laisse la parole à ses personnage sans intervenir, cette parole suffisant à les caractériser. Les meilleurs romans de Bernanos sont ceux où il s'efface, où il abdique sa voix pour imposer celle de ses personnages ( le curé d'Ambricourt, Chantal de Clergerie ).
Vous faites allusion à l'histoire de la "censure" exercée par Maritain sur le premier livre de Bernanos. Oui, cela a été une erreur. Est ce une raison pour lui jeter l'anathème, ce qui est devenu une spécialité dans les milieux tradi ? Bernanos était libre de refuser, non ? D'ailleurs cette évolution, cette "trahison" de Maritain apès 1926 ( tiens tiens, c'est la date de parution de Sous le Soleil de Satan ), selon le vieux schéma fabriqué par les tradis, s'explique aussi par un désir d'ouverture du philosophe, une réaction contre l'esprit clérical borné, les reflexes inquisitoriaux qui aliénaient nombre de catholiques à cette époque. N'est-ce pas la force de Maritain que d'être parvenu à s'extraire d'un milieu fermé, aliénant tout en restant fidèle à ses amitiés et à ses convictions ? Les traditionalistes n'ont-ils pas tout à gagner de s'inspirer de cet effort contre soi ?
Cordialement