Allez, comme vous m'êtes sympathique, je mets en ligne un entretien que nous avions réalisé avec Sébastien Lapaque, jeune romancier et journaliste au Figaro.
Ce nom ne sera peut-être pas inconnu à d'autres intervenants du forum...
Les Brandes: A vos yeux, quelle place occupe aujourd’hui Georges Bernanos, non pas tant dans l’univers des "lettres", desquelles l'homme se méfiait justement, que dans l'esprit de nos contemporains ? Croyez-vous qu'il est oublié, pis, trahi, à la fois par ceux qui se réclament de son exemple sana forcément suivre celui-ci dans ses exigences les plus profondes et radicales; ensuite par ceux -ces universitaires desséchés que vous critiquez- qui l'étudient sans le comprendre, sans l'aimer ?
Sébastien Lapaque: Bernanos n'est pas oublié. Il est toujours commenté, réimprimé, réédité. Surtout commenté ! Faites confiance aux sorbonicoles, sorbonagres et autres sorbonicrates pour couvrir les écrivains de commentaires ! Ils n'ont pas oublié Bernanos... Il serait tout aussi faux de dire que le romancier est censuré. Ses livres sont dans toutes les librairies. Même La Grande Peur des bien-pensants est reprise dans la Pléiade. Vous connaissez par cœur les premières lignes de ce bouquin admirable: "J'écris ce livre pour moi, et pour vous -pour vous qui me lisez, oui: non pas un autre, vous, vous même. J'ai juré de vous émouvoir -d'amitié ou de colère, qu'importe ? Je vous donne un livre vivant." Bernanos n'est donc pas oublié, mais il occupe une place paradoxale et qui lui convient bien: il dérange. Il dérange ceux qui n'osent pas ouvrir ses romans parce que dans leur vie protégée des entreprises de la grâce, ces livres produiraient un terrible cataclysme. Il dérange ceux qui ne peuvent accepter qu'on renvoie dos à dos totalitarisme et démocratie. Quel emmerdeur ! Céline, par exemple, est beaucoup plus arrangeant. Les professeurs ont séparé dans son œuvre le bon grain des romans et l'ivraie des pamphlets. Ce saucissonnage est évidemment stupide ! Le génie de Céline éclate dans tout ce qu'il écrit. Mais les commentateurs de Céline ne cherchent pas à être intelligents, ils veulent seulement être rassurés. Avec Bernanos, il est beaucoup moins simple d'être rassuré. Il a fustigé Franco, Pétain et Hitler, mais en précisant toujours que la démocratie lui inspirait le même mépris que le fascisme. Il a rallié le général De Gaulle dès le 18 juin 1940, mais ce qu'il aimait dans la France Libre, c'est d'abord son gouvernement insurrectionnel établi à la suite du coup de force, ce coup de force dont il rêvait lorsqu'il était camelot du Roi et que Maurras fut toujours incapable de risquer. Pour Bernanos, Vichy incarnait la tradition de démocratie, avec ses petits calculs et ses grosses compromissions. Londres, à l'opposé, perpétuait une tradition de liberté qui permit à une poignée d'hommes libres d'écrire l'Histoire de France comme on écrit un roman. Bernanos ne manquait jamais de rappeler que le général De Gaulle s'était très bien passé du suffrage universel: "Si en 1938, au cours du hideux Septembre, constatait-il, nous avions interrogé le suffrage universel, le suffrage universel se fût prononcé pour la paix honteuse. En juin 1940, il eût plébiscité le Maréchal."
Comment voulez-vous que l'histoire officielle, la littérature officielle, la politique officielle s'arrangent avec de telles interprétations ? Trop présent, trop vivant, trop gênant pour qu'on l'oublie, Bernanos était condamné à être trahi. On en a fait un écrivain antifasciste ou un romancier qui raconte des histoires de curés. On a fait de son œuvre un dictionnaire de citations, prélevant les bons mots comme autant de grenades démilitarisées. Les universitaires ont recouvert son œuvre d'une glose aussi inutile qu'absurde, comme cette note du premier tome des Essais et écrits de combat dans la Pléiade qui interdit au romancier de regarder le nazisme comme une "Nouvelle Réforme", ou ce commentaire du second qui rapproche La France contre les robots de L'homme unidimensionnel de Marcuse !... Bernanos rabaissé à Marcuse !... Pourquoi pas à Christian Bobin ou à Paolo Coelho pendant qu'on y est !... Julien Gracq a raison, dans ses Carnets du grand chemin, de souligner qu'un mur d'incompréhension entoure l'œuvre de Bernanos. Dans une époque aussi frileuse que la nôtre, Donissan, Mouchette, Chevance, le curé d'Ambricourt, Blanche de La Force ne peuvent apparaître que comme des extraterrestres. Plus qu'oublié ou trahi, voilà bien ce qu'est Bernanos aujourd'hui: incompris.
Les Brandes: A lire votre livre, une certaine image du "bernanosien" se dessine très nettement: amour de la vie, de l'action, colère face à la médiocrité générale, bref une belle figure de moderne pourfendeur de mensonges et d'idoles. Votre ouvrage indique-t-il la voie véritable de tout amoureux de l'œuvre de Bernanos, hélas peu suivie, mélange d'invective et de passion, tir en règle contre le tartufe embaumement de l'auteur de Sous le soleil de Satan ? Bloy, Péguy, Bernanos, ces trois-là se ressemblent évidemment. En voyez-vous, de nos jours, le quatrième chaînon ?
Sébastien Lapaque: Jean-Edern Hallier posait volontiers en nouveau Bernanos, mais je dois avouer que malgré deux ou trois de ses livres conservés dans ma bibliothèque, je n'ai jamais cru qu'il en ait eu ni l'étoffe ni l'âme. Peu d'écrivains me semblent aujourd'hui capables d'envisager l'écriture comme un risque spirituel à courir. Rares sont ceux prêts à accepter qu'elle soit un calvaire. S'il en existe, ils sont obligés de se cacher, car ceux qui occupent les devants de la scène et qui se partagent les prébendes dans les maisons d'édition ne toléreraient pas ces témoins de leur nullité. Tout se passe comme dans le conte de Grimm: "Miroir, petit miroir chéri, quel est le plus grand écrivain de tout le pays ?", demandent quotidiennement les petits marquis des lettres à leur poste de télévision. Si par malheur, la télévision-miroir révèle l'existence, même secrète, d'un grand écrivain caché en province ou ailleurs, tout est entrepris pour le neutraliser. Regardez ce qui s'est passé avec Guy Debord. Tous les matins, Philippe Sollers s'inquiétait fébrilement devant son miroir dans son bureau chez Gallimard, et tous les matins il s'entendait répondre: "Vous êtes le plus grand ici, mais Guy Debord au-delà des monts, est encore mille fois plus grand." Sollers n'a pas envoyé de pomme empoisonnée au fondateur de l'Internationale situationniste amis il a attendu sa mort pour regarder avec délectation son œuvre être transformée en bibelot du grand spectacle médiatique. Aujourd'hui tout le monde parle de Debord, cite Debord, se réclame de Debord... Même le spectacle dénonce la société de spectacle !... Cela n'a aucun sens ! La chance de Bloy, Péguy et Bernanos est d'être à l'abri de ces entreprises de récupération.
Leurs oeuvres sont des torches qu'on ne peut pas subtiliser sans se brûler. Les gens des Inrockuptibles n'essaieront jamais de les passer à la moulinette. Les lecteurs de Bloy, Péguy et Bernanos sont forcément à leur suite, à leur écoute, à leur service. L'imposture de ceux qui n'adoptent pas cette attitude éclate immédiatement: des nains essayant d'enlever sur leur dos un géant. C'est ce que j'ai essayé de montrer dans mon essai sur Bernanos. En ce qui concerne Péguy, cela avait été très bien fait par Alain Finkielkraut dans Le Mécontemporain. Pour Bloy, malgré de bonnes biographies, le travail reste probablement à faire. Mais qui osera affronter le regard terrible du mendiant ingrat ? Peut-être ce quatrième chaînon dont vous parlez et dont je ne connais pas le nom. Existe-t-il ? Certaines personnes ont certes face à la médiocrité du monde une attitude bernanosienne, certaines oeuvres ont
une couleur, une musique, une inspiration bernanosiennes. Ce ne sont pas forcément des oeuvres littéraires. Je pense par exemple à L'Evangile selon Matthieu, ce grand film de Pasolini. On a quelquefois parlé de Pasolini comme d'un "nouveau Bernanos": ses textes de combat rassemblés dans les Ecrits corsaires justifient cette analogie. Mais plus que sa plume trempée dans de l'acide et son regard extralucide sur la société de son temps, ce qui rapproche Pasolini de Bernanos, c'est la façon dont il considère le Christ. L'un et l'autre étaient inspirés par un radicalisme évangélique qui ne laissait cependant pas d'être catholique. Vous savez que Bernanos à la fin de sa vie songeait à une Vie de Jésus que la mort lui laissa à peine le temps d'ébaucher. Je crois que son Christ aurait ressemblé à celui de Pasolini, il eût été viril, doux, inspiré, maître de lui-même et parfaitement conscient de sa tâche rédemptrice, plus proche du surhomme de Nietzsche que du Dieu-chamalow des curés modernes ! Ceci dit, je ne vois aucun romancier -car Bernanos est d'abord un romancier, c'est-à-dire un imaginatif, "un homme qui vit ses rêves ou les revit sans le savoir"- qu'on pourrait, sans faire rire, regarder comme le continuateur de Bernanos. Lorsqu'en 1926, Léon Daudet fit de Bernanos, qui venait de faire paraître Sous le soleil de Satan, l'héritier de Balzac et de Barbey, on comprit que c'était sérieux. Mais comment voulez-vous aujourd'hui comparer un écrivain à Bloy, Péguy et Bernanos ? Je ne vais pas encore dire du mal de Christian Bobin !...
Les Brandes: Je devine le noeud gordien autour duquel votre ouvrage s'est constitué et, en même temps, l'exigence formidable qu'il implique: se montrer, comme on dit, "à la hauteur" de l'écriture de Bernanos, non pas image littéraire de la vie, mais cette vie même, tissu de contradictions, terreau de toutes les joies et de tous les désespoirs, invinciblement l'enjeu du Bien et du Mal. Pardonnez-moi l'indiscrétion de ma question mais, enfin, écrire sur Bernanos, n'est-ce pas se soumettre à cette "corne de taureau" dont parlait Leiris, n'est-ce pas prendre le risque de s'avouer qu'on est faible, veule, lâche, menteur, en un mot médiocre, que l'on aime la lettre, tout en se permettant quelques petits compromis avec l'esprit ? Poser la question de telle façon, n'est-ce pas, en fin de compte, comprendre que la littérature est œuvre de Réparation, j'ose le mot, de Rédemption ?
Sébastien Lapaque: La corne de taureau est une image qui convient parfaitement à l'œuvre de Bernanos; il est d'ailleurs amusant qu'elle provienne du livre de Leiris intitulé L'Age d'homme, qui est aussi le nom de mon éditeur ! Bernanos est en permanence en train d'affoler, de secouer, de bousculer son lecteur, comme une bête lâchée dans l'arène poursuit le torero. Avec lui, la littérature peut effectivement être considérée comme une tauromachie. Mais son engagement dans les folies de son siècle ne ressembla pas à une mise à mort. Bernanos essuya nombre de coups, mais il eut toujours raison de l'événement. Ses sentiments vis-à-vis de la guerre d'Espagne, de Munich et de Vichy, qui parurent parfois outranciers sur le moment, furent confirmés par les faits. C'est ce qu'il y a d'extraordinaire chez Bernanos !
Il avance au jugé, avec une logique qui peut paraître incompréhensible, et il parvient à s'engager dans la bonne direction. Il bénéficie d'une prescience qui fait de lui un prophète. Reprenons La France contre les robots ! Ce livre publié en 1945 trace en gros traits le destin de l'humanité jusqu'à nos jours. Tout y est dit sur "le futur empire économique universel", sur les prétendues "lois du déterminisme économique" justifiant l'exploitation de l'homme par l'homme, sur les "années de chômage ou de bas salaires" exigées au nom du progrès, sur l'évolution d'un monde où "les régimes jadis opposés par l'idéologie sont maintenant étroitement unis par la technique"... Ceux qui cherchent un bréviaire de combat contre le néolibéralisme doivent absolument lire La France contre les robots. Je crois même qu'il faudrait en faire parvenir un exemplaire au sous-commandant Marcos !... C'est grâce à de telles oeuvres que l'humanité se souviendra qu'elle doit faire son salut, c'est grâce à elles qu'elle osera poser la question terrible de la Rédemption. L'œuvre de Bernanos n'échappe pas à la "mise à nue" que réclamait Leiris, il est véritablement compromis. C'est en cela que l'œuvre de l'auteur des Grands cimetières sous la lune est irremplaçable. Qui osera à nouveau dénoncer les mensonges de son camp avec la détermination de Bernanos ?
Les Brandes: C'est par la sombre évocation du dernier roman de Bernanos, Monsieur Ouine, "ce roman terrible, annonciateur de notre angoisse", que se clôt votre livre. Votre avis sur cette œuvre prophétique m'intéresse, de même que sur les autres romans de Bernanos, dont vous parlez, somme toute, assez peu. J'aurais aimé qu'un romancier donne son sentiment sur l'œuvre d'un autre romancier. Je rêve d'un écrivain qui donnerait sur le travail de Bernanos une vision, comment dire, nourrie par son expérience intérieure, ses échecs, ses peines, ses réussites: non pas simple étude - aussi savante soit-elle - mais œuvre véritable née de la première, et lui répondant. Un tel dialogue serait fascinant...
Sébastien Lapaque: Il est certain que j'ai trop peu parlé des romans de Bernanos dans mon essai. Son œuvre est tellement dense, riche et variée qu'il m'est venu à l'esprit, juste après la publication de mon livre, trois ou quatre autres points que j'ai négligés. J'aurais par exemple pu rapprocher la critique bernanosienne de la civilisation des Machines et de ce que Martin Heidegger dit de l'arraisonnement de l'homme par la technique. J'aurais pu insister sur l'emploi, par Bernanos, de l'expression "mobilisation totale" chère à Ernst Jünger. Bernanos, Heidegger, Jünger, il eut été intéressant d'esquisser un parallèle... Mon livre n'avait cependant pas pour vocation de présenter une étude exhaustive et raisonnée des termes bernanosiens. Mon essai est une lecture, la première lecture d'une œuvre qui enivra mon adolescence et j'ai voulu dire l'effet qu'elle pouvait avoir sur le cœur d'un jeune lecteur. Je suis entré dans l'œuvre de Bernanos par La liberté pour quoi faire ?, un recueil de conférences qui m'a bouleversé et qui continue de me toucher à chaque fois que je le reprends. J'ai lu ensuite Les grands cimetières sous la lune, La France contre les robots, La grande peur des bien-pensants. On voit bien, en lisant mon essai, que l'effet produit sur moi par la lecture des écrits de combat fut premier. Mais je n'ai guère tardé à m'intéresser aux romans, Sous le soleil de Satan, Journal d'un curé de campagne, L'Imposture, La Joie, Monsieur Ouine, lus dans cet ordre ou à peu près. Il n'y avait aucune préméditation de ma part. Ce sont les circonstances qui on t décidé de la nature de ma rencontre avec Bernanos.
Quant à Monsieur Ouine, c'est avec Le Chemin de la Croix-des-Ames un des livres de Bernanos dont je ne me suis rendu compte qu'après deux ou trois lectures à quel point il était génial. A la limite, il suffit pour comprendre toute l'œuvre de Bernanos. Le romancier le regardait comme "le plus grand effort de [sa] vie d'écrivain". "C'est ce que j'ai fait de mieux, de plus complet", assurait-il. La composition de ce livre, qui s'étala de 1931 à 1940, lui coûta énormément. Cette peinture d'un monde qui se défait l'oppressait tellement qu'il dut l'interrompre à plusieurs reprises - notamment pour écrire Journal d'un curé de campagne qui en est le contraire absolu. Monsieur Ouine donne une image exacte d'un univers asphyxié spirituellement. C'est la peinture la plus forte qu'un écrivain ait donné de notre modernité nihiliste. Même le mal n'y produit plus son oxygène maléfique: "La dernière disgrâce de l'homme est que le mal lui-même l'ennuie". L'âme du lecteur est en apnée comme le fut celle du romancier qui ne parlait pas, en écrivant, de calvaire pour rire. Monsieur Ouine concentre tous les thèmes bernanosiens, le mauvais rêve, al folie, l'enfance humiliée, l'ennui, la solitude du prêtre et la froideur de l'enfer en leur donnant une illustration terrifiante. "Le mal ne vous tient plus chaud, explique un des personnages, vous vous sentez tout transis, tout froids. On parle toujours du feu de l'enfer, mais personne ne l'a vu, mes amis. L'enfer, c'est le froid [...]. Le diable lui-même s'est retiré de vous." Est-ce que Monsieur Ouine prend acte de la mort de Dieu comme certains l'ont quelquefois suggéré ? Je n'en suis pas tout à fait sûr. "On ne peut pas nier, constate le curé de Fenouille, que Dieu se soit fait petit depuis longtemps, très petit. D'où l'on en conclut qu'il se fera petit demain comme hier, plus petit, de plus en plus petit." Ainsi, Dieu ne s'est pas retiré. C'est une flamme qui brûle encore dans le cœur des enfants, des martyrs et des saints -part infime, part consolatoire de l'humanité. Et cette flamme n'est pas destinée à s'éteindre: "L'heure viendra cependant où dans un monde organisé pour le désespoir, prêcher l'espérance équivaudra tout juste à jeter un charbon enflammé au milieu d'un baril de poudre." La vocation de cette flamme est de mettre le feu à la terre ! "Voici venu le temps des incendiaires !" clamait un jour Dominique de Roux. Que les enfants, les martyrs et les saints nous libèrent enfin de ce monde qui ne sait ni dire oui ni dire non - "Ouine" c'est "oui-non"... Ce que je trouve extraordinaire, avec Monsieur Ouine, c'est qu'un écrivain ait eu le courage de se lancer dans une telle aventure, non pas une aventure littéraire, mais une aventure surnaturelle. Lorsqu'on songe à ce qu'écrivaient à la même époque Chardonne, Giraudoux et Montherlant... C'était plus reposant ! Au risque de vous surprendre, je regarde Monsieur Ouine - dont toute l'intrigue tourne autour du meurtre d'un petit vacher qui ne sera pas élucidé - comme un roman noir. Dédaignant la taille-douce très à la mode à l'époque, Bernanos a employé la manière noire, proche en cela de Céline dans le Voyage au bout de la nuit. Céline disait d'ailleurs de Bernanos: "Lui seul était de ma famille !" Cette manière noire, découverte chez Bernanos et chez quelques autres, fut pour moi une révélation. Ce que j'écrivais a cessé d'être bon à jeter lorsque j'ai compris l'intérêt d'une exploration de la part obscure du monde - une part de plus en plus vaste aujourd'hui. Le secret, la culpabilité, le crime ne sont pas des procédés littéraires dans un monde comme le nôtre. C'est vrai chez Balzac, Simenon et Bernanos aussi bien que chez Chandler, Goodis et Ellroy. Voilà pourquoi je suis allé chercher mes leçons chez ces écrivains. Je voulais absolument éviter de ressembler à un contemporain de Balzac qui aurait composé de gentilles pastorales comme aimait les représenter Watteau alors que la Comédie humaine montrait au même moment que "la seule mission des livres est de montrer les désastres produits par les changements de moeurs" et que nous traversons une époque où rien ne manque de ce point de vue.
Lorsque vous aurez lu Les Barricades mystérieuses, vous me direz si j'y suis parvenu !