Le Cardinal Eyt, comme beaucoup de gens, avait de très grandes qualités tout en étant parfois très décevant par ailleurs (pour des raisons qui peuvent se comprendre mais qui ne sont pas des excuses). Je comprends tout à fait pourquoi vous l'avez surnommé ainsi : c'est parfaitement logique, quand on se souvient de son attitude vis-à-vis des traditionnalistes. Il se trouve que c'est le même homme qui a fait ce sermon magnifique, dans une cathédrale pleine à ras bords (et quand on connaît la cathédrale de Bordeaux, il faut vraiment beaucoup de monde pour qu'elle soit pleine à ce point !). Quand on a connu S.E. le Cardinal Eyt, une telle attitude n'a rien d'étonnant. Il avait probablement une attitude voisine de celle de Nelly face à la culture tradi, mais en plus radical que Nelly ; cependant, il était tout aussi intransigeant pour défendre ce qui pour lui était l'essentiel : et la liberté de l'Eglise catholique, cas éminent s'il en est de la liberté religieuse proclamée par Vatican II, faisait certainement partie, pour lui, de cet essentiel. La constitution civile du clergé niait en pratique la liberté religieuse des catholiques, et Louis XVI, qui après l'avoir signée, est revenu sur sa décision (certes trop tard, mais de toute façon quand il l'avait signée il n'avait déjà plus qu'un pouvoir formel, sans aucune autonomie décisionnelle), est mort non seulement en victime d'une procès politique inique, mais aussi en martyr de la liberté religieuse de l'Eglise catholique, et probablement, en bonne logique, en martyr catholique, tout court. On sait par ailleurs que la vie privée de Louis XVI est exemplaire (malgré certains ragots qui osent prétendre le contraire, et qui ne proviennent pas tous de pamphlets révolutionnaires et républicains, malheureusement). On comprend alors la cohérence de l'attitude du Cardinal Eyt. On comprend aussi pourquoi il a tenu à célébrer cette messe, non seulement à la mémoire de Louis XVI, mais aussi à celle de tous les catholiques persécutés sous la Révolution : il considérait que Louis XVI était avant tout le premier d'entre eux.
Que les royalistes célèbrent la mémoire de Louis XVI me semble légitime. Mais que ces mêmes royalistes fassent, comme certains d'entre eux le font, du royalisme une obligation religieuse pour les catholiques français, c'est tout aussi intolérable et tout aussi contraire à l'enseignement de l'Eglise que ceux qui voudraient faire du républicanisme un article de foi pour les catholiques : l'Eglise catholique a toujours proclamé qu'elle n'a pas de préférences pour un mode particulier de gouvernement. Les règles de morale publique, de justice et de charité, qu'elle demande à tous les gouvernements de respecter, peuvent être respectées par des gouvernements fort différents, qui peuvent être aussi bien monarchistes que républicains, aristocratiques que démocrates. Les exemples historiques et les documents magistériels à l'appui de ce que je viens de rappeler sont nombreux, et on ne peut y opposer rien de sérieux. En particulier, la plupart des papes successifs, de la Révolution Française au début du XXe siècle, ont rappelé cette doctrine (qui se trouve déjà, je crois, dans des écrits de Saint Thomas : j'aimerais d'ailleurs que Réginald nous éclaire sur ce point). |