| Auteur : Bertrand Décaillet (62.167.53.xxx) |
| Sujet : Cacophonie et art |
| Date : 2003-05-26 22:58:39 |
Vous ne m'avez pas bien lu. En évoquant la cacophonie, je ne parlais pas du tout de chant, mais de la parole parlée de manière anarchique par une foule "participante"... : la messe diaologuée, qui serait tellement mieux que la messe basse.
Pour ce qui est d'une voix chevrottante qui a la Foi et d'une voix de professionnel qui ne l'a pas... bien sûr... J'ai presque envie de vous répondre que, en effet, il vaut mieux être riche et heureux, plutôt que pauvre et malheureux - encore que l'évangile pourrait nous surprendre!
Plus sérieusement, c'est exactement ce que je viens de répondre à Justin: l'art n'a que faire de la sincérité de l'artiste. Ce que l'on attend de l'art c'est d'être formellement de l'art, point.
Joseph Samson a sur ce sujet des paroles lumineuses:
L'Art, dans la célébration cultuelle n'est jamais nécessaire. Une messe dite dans une cabane en plan-ches a autant d'efficacité rédemptrice que célébrée dans la cathédrale de Chartres. Mais si l'art intervient, ce ne peut être que pour introduire dans la cérémonie un principe de qualité par où s'exprime l'Amour. Point essentiel qu'on ne soulignera jamais assez : La qualité dans l'oeuvre d'art est l'expression de la Caritas. Je dis, je redis parce que c'est très important : la qualité réelle n'est pas le signe d'une recherche exté-rieure et vaine, d'ordre tout esthétique, mais une recherche essentielle, d'ordre spirituel. [...] SOL est SOL. Et pour que Sol produise l'effet de Sol, il faut que SOL soit SOL. Pour que SOL soit SOL, il ne suffit pas que le musicien ait écrit Sol sur la portée, que le chanteur ait lu ou prononcé Sol. Il faut que dans la bouche du chanteur, Sol soit avec Do dans le rapport Sol-Do. Sol ne produira l'effet de Sol que si le rap-port est respecté. La justesse et l'exactitude rythmique sont des conditions sine qua non de la justice musicale. Demander la qualité, c'est avant toute chose demander cette justesse, cette exactitude, cette justice. Parce que je me pose en défenseur de Sol... je sais bien ce qui va arriver dans certains esprits, mais ce qui va arriver ne devrait pas arriver... Parce que je me pose en défenseur de Sol, en défenseur de cette justice que je viens de dire, certains se croiront autorisés - ils n'y sont pas autorisés comme la suite le démontrera - à me trai-ter d'esthète ou d'aristocrate... (vous entendez dans le silence la vibration de ces deux mots : quel menace que ce bonhomme-là sur l'estrade...) "Les musiciens sont les défenseurs de l'art et du beau. Nécessairement ils sont des aristocrates" écrivait un jour quelqu'un. Si les musiciens sont forcément des aristocrates parce qu'ils exercent une spécialité, il est clair que les théologiens et les exégètes sont aussi des aristocrates... et on en dirait autant de qui ? Des contemplatifs. [...] Un prêtre dit la Messe. Le soin qu'il apporte au moindre geste, à l'énonciation claire des paroles, conditionne la qualité de ma prière. J'ai bien dit : sa prière fait ma prière... Témoignage... Contagion... J'assiste à la messe au monastère de V... J'y communie. A la fin de la messe, je reste un instant à la chapelle. La prière que j'y fais s'appelle "action de grâces". En fait, je ne prie pas, si prier c'est prononcer des pa-roles nécessairement... Je regarde. Je regarde l'autel qui est beau... Regarder est presque un geste passif : je me laisse faire par ce qui est devant moi... Ce qui m'a frappé le plus, pendant ce quart d'heure, c'est cette petite reli-gieuse qui est venue : avec un soin infini qui rejoint l'Amour, elle a éteint les cierges un par un. Ce soin, cet Amour, ont projeté en moi une lumière, un appétit... Voilà les motifs, les thèmes, je peux dire les thèmes d'orai-son de mon action de grâces : cette lumière, cette appétit, ce soin. "Deprecatio illorum in operatione artis" - "leur prière a trait aux travaux de leur métier". Soin, Qualité, Amour : trois mots qui signifient la même chose. Nous y revenons dans un instant. Mais avant, il y a un sombre pendant. C'est cette envie de ficher le camp, cette TERRIBLE envie de ficher le camp qui nous vient de la médiocrité. Il faut avouer, il faut reconnaître... nous sommes en train de faire un examen de conscience... Une revue d'art organise une espèce de questionnaire-concours destiné aux architectes. Il s'agit de savoir quelle place, dans une église, on réserverait au choeur de chant. La revue, je ne sais pas pourquoi, me communiqua les réponses et me demanda de les apostiller. L'un des architecte - ÉCOUTEZ ! - proposait de CACHER SOIGNEUSEMENT les chanteurs parce que, disait-il, ils se tiennent toujours mal ! Je notais en marge : "Si la mauvaise tenue de vos chanteurs est irréductible, fichez-les à la porte !". Ces chanteurs dont la tenue est si mauvaise qu'elle devient un principe architectural... (rires)... mais c'est vrai ce que je vous dis ! Ces chanteurs dont la tenue est si mauvaise qu'elle devient un principe architectu-ral, pense-t-on que ces chanteurs-là chantent bien ? Chantent-ils avec foi ? Croient-ils qu'ils parlent à Dieu de la part des hommes, et aux hommes de la part de Dieu ? Mais je vous l'ai dit tout à l'heure : Dieu est sourd ! Si Dieu n'était pas sourd, comment pourrait-il sup-porter cela ? Comment pourrait-il écouter ce que nous lui présentons sous le nom de "chant" ? Il est heureux que Dieu soit sourd ! Cela lui évite d'avoir, à notre égard, de trop mauvais sentiments ! Mais nous, nous qui ne som-mes pas sourds... cette envie de ficher le camp : je me cramponne aux barreaux de ma chaise, et je me dis "Tu resteras... tu resteras... Tu es bien obligé de rester, aujourd'hui c'est dimanche". Telle est, ce dimanche, Messieurs, Mesdames, la qualité de ma prière. Ainsi s'exprime la réponse don-née par moi au témoignage qui m'est offert. On me rendra cette justice que je ne parle pas en esthète. Je parle en pauvre vieux fidèle qui demande à la prière du choeur de l'aider à formuler sa propre prière. Si le chant n'est pas là pour me faire prier, que les chantres se taisent ! Si le chant n'est pas là pour apaiser mon tumulte intérieur, que les chantres s'en aillent ! Si le chant n'a pas la valeur du silence qu'il a rompu, qu'on me restitue le silence !
Oui, l'oeuvre d'art n'agit que par sa qualité. C'est par là, par sa qualité, qu'elle s'inscrit dans l'ordre de la Charité. Par là, elle égale le don de Charité que fait la Petite Soeur des Pauvres. La bonne soupe de la Petite Soeur des Pauvres et la Nature Morte de Cézanne partent du coeur et vont au coeur. On ne dira jamais assez que derrière la ressource temporelle, la bonne soupe recèle une signification qui est "AMOUR". Et que derrière ses qualités picturales, la nature morte de Cézanne, elle aussi, nous offre à partager don d'Amour. Ce qui donne son sens à la bonne soupe, c'est ce qui donne son sens à la bonne peinture. "Ainsi, écrit saint François de Sales dans la Vie dévote, entre les serviteurs de Dieu, les uns s'appli-quent à servir les malades, les autres à soulager les pauvres, les autres à apprendre la doctrine chrétienne aux pe-tits enfants, les autres à ramasser les âmes perdues ou égarées, les autres enfin à parer les églises et à orner les autels...". S'il avait été choriste, il aurait ajouté le chant. " our l'artiste, comme pour les autres hommes, écrit Paul Claudel dans "Contact et Circonstances", il n'y a qu'une chose nécessaire, qui est d'aimer Dieu et de le servir Lui seul. Tout art qui veut échapper à la mort doit revenir à ses fondations. Mais ces fondations ne sont pas en bas, elles sont en haut." De toute chose, est-il conseillé à sainte Thérèse d'Avila quand elle a vingt ans, de toute chose extra-yez de l'amour. Quel conseil plus valable pour un artiste : de toute chose extrayez de l'Amour ? Et quelle autre expression de l'Amour, dans son oeuvre, que la Qualité ?
Loin de nous certes, la pensée d'accuser qui que ce soit d'avoir le culte de la laideur. Mais une phrase comme la suivante, comment ne nous laisserait-elle pas perplexe : " ie X, écrit quelqu'un, n'aurait pas accepté que, faute de beauté, on empêchât le peuple de manifester sa prière." (Musique et liturgie, n° 32, mars-avril 1953, p. 19). Si je comprends bien ce texte, la beauté est une sorte d'ingrédient ou d'accessoire que l'on ajoute comme une épice ou une cravate... Ingrédient qui peut figurer parmi les produits qu'on appelle "produits de beauté"... qui n'est donc pas nécessaire. Si on en a pas, on s'en passe. Mais comme l’œuvre d'art, elle, n'a pas d'autre but que d'introduire au culte ce produit sous la forme que j'ai dite, et qui est "Qualité", il n'y a pas à hésiter : ou la musique et sa présentation seront de qualité, ou l'on devra se passer de musique. Pie X n'aurait peut-être pas accepté que, faute de beauté, on empêchât le peuple de prier, mais personne parmi vous n'ignore ce texte extrait de son Motu Proprio : "La Musique Sacrée doit être un art véritable, sans quoi il est impossible qu'elle ait sur les âmes cette efficacité qu'elle entend obtenir en admettant l'art des sons au service de la liturgie". Pie X prononce "qualité", on lui répond "facilité". Eh bien nous ne sommes PAS D'ACCORD. Nous sommes d'accord avec lui, mais pas avec eux... Ainsi entendu, la facilité est un PÉCHÉ. S'agit-il, oui ou non, d'un culte en esprit et en vérité ? Ni l'esprit ni la vérité ne tolèrent l'équivoque. SOL EST SOL ! Si la musique est, elle est bonne. Si elle n'est pas bonne, elle n'est pas.
|
|