Cher Ignace,
il me semble qu'il faut aborder la question sous l'angle respectueux du mystère, selon le mot de st Paul lui-même dans son épître aux Romains. Il dit au début du chapitre 9 qu'il préfèrerait être lui-même anathème, séparé du Christ à cause de ses frères juifs, alors qu'il vient de faire un hymne à l'amour du Christ à la fin du chapitre 8, disant que RIEN ne pourra le séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus Christ.
La question est donc de taille. Elle touche au mystère, elle touche au salut de l'homme.
Dans ce passage de la lettre aux Romains (ch. 9 10 et 11), St Paul rappelle l'importance du peuple juif dans l'histoire du salut. Dieu fait des promesses de salut aux juifs et c'est par Jésus que les païens y sont associés (et non substitués).
Il est évident que Saint-Paul voit dans le "rejet" de Jésus par les juifs une infidélité à l'Alliance juive tout court. Seulement, cette infidélité n'invalide pas l'alliance pour autant, "à cause de leurs pères" (Rm 11,28).
Je ferai deux remarques :
1) le juif et le chrétien ne sont pas égaux devant la pratique de la Loi : le chrétien a le secours de l'Esprit Saint qui l'identifie à Jésus, la Torah incanrnée, alors que le juif ne connaissant pas Jésus n'a pas la même capacité à s'identifier au Christ. Comme tout homme, il ne peut le faire que de manière invisible. Il lui manque une partie de la foi qui lui permettrait d'avoir à sa disposition le mécanisme complet du salut, à savoir l'identification au Christ par son Esprit. Pour moi c'est la principale différence entre juif et chrétien : il n'y a qu'à observer la fête de la pentecôte : chez les juifs c'est le don de la Torah, chez nous le don de l'Esprit.
2) Il faut distinguer le fait "d'avoir besoin du Christ" et le fait "d'évangéliser quelqu'un". Avoir besoin du Christ, c'est le lot de tout homme, juif ou non, car "hors de moi, vous ne pouvez rien faire" (Jean 15,5). Cela signifie que la plus petite parcelle de bien que peut faire un athée se fait grâce au Christ, parce qu'il donne un oui au Christ. Un petit oui, certes, invisible, sans connaissance réelle du Christ, ni du mécanisme, mais c'est tout de même une adhésion au Christ. Il est donc évident, pour notre bonheur, que SEULE l'adhésion au Christ nous fait vivre et nous sauve. C'est intangible ! En revanche, le devoir d'évangéliser ne s'applique pas aux juifs. Non pas que nous voudrions les exclure du bien suprême de connaître le Christ, mais parce que nous païens avons été l'objet de la querelle au sein du Judaïsme et que l'adhésion des juifs à Jésus concerne Dieu et non les païens qui ont été rapportés.
C'est l'enseignement de Nosta Aetate qui confirme St Paul dans sa lettre aux Romains (et qui infirme la position de certains pères de l'Eglise, tel Aphrahate, Cyrille de Jérusalem, qui comprenait l'enseignement de Paul dans ce sens : l'ancienne alliance restait valide tant qu'il y avait des juifs chrétiens, mais s'invalidait dès qu'il n'y en eu plus eu...)
Nous devons prier Dieu pour l'illumination d'Israël et non pour la conversion d'Israël, car les juifs sont en chemin et Dieu les "réintégrera".
Il est toujours délicat de porter un jugement sur les juifs d'autant plus qu'ils ne le partagent pas du tout et craignent une récupération à des fins de conversion, mais je crois que l'attitude réellement chrétienne est de croire que la persistance d'Israël et sa mise à l'écart fait parti du plan de salut de Dieu sur l'humanité, d'une manière qui nous dépasse, comme un mystère.
Je citerai seulement un passage du Talmud :
deux rabbins se demandent comment viendra le Messie.
L'un dit : comme dans Daniel, comme un fils d'homme Glorieux sur les nuées.
L'autre rétorque : comme dans le prophète Zacharie, sur un anon le petit d'un anesse.
Finalement, il se mettent d'accord sur une interprétation commune : si Israël le mérite, il viendra dans la Gloire, si non, il viendra comme un pauvre sur un anon, le petit d'une anesse.
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