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CONSUBSTANTIEL :Itineraires n°104 juin 1966 Imprimer
Auteur : Diafoirus
Sujet : CONSUBSTANTIEL :Itineraires n°104 juin 1966
Date : 2010-09-06 16:38:55

CONSUBSTANTIEL
Pour un témoignage
de foi chrétienne


COMME ON LE SAIT, le nouveau texte du Credo dans la nouvelle messe en français a modifié l’expression et appauvri le contenu de notre foi. Le texte latin, qui n’a pas encore été modifié, affirme la foi en Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, « consubstantialem Patri » : « consubstantiel au Père », comme disaient toutes les traductions. Le nouveau Credo dit simplement : « de même nature que le Père ».
Le moment nous paraît venu, premièrement de relire et méditer à nouveau l’article qu’Étienne Gilson publiait à ce sujet il y a bientôt un an, dans La France catholique du 2 juillet 1965 ; secondement de dire à quelles conclusions nous sommes parvenus, et quelles dispositions pratiques nous paraissent devoir être envisagées.

*

L’article d’Étienne Gilson, onze mois après sa parution, n’a reçu aucun démenti, n’a subi aucune réfutation, ni même aucune tentative de contradiction. Le consentement tacite et universel qu’il a rencontré en augmente encore le poids. Si quelques-uns avaient dessein d’y répondre, nous devons constater qu’après onze mois ils n’ont pas encore trouvé la réponse.

Nous devons constater aussi qu’il n’a cependant été suivi d’aucun effet.
Ayant longuement médité ces choses, et nous étant gar¬dés de toute précipitation, nous pensons maintenant pou¬voir et devoir élever la voix, à notre place, à notre rang de laïcs baptisés et confirmés.

Étienne Gilson écrivait :
« Ayant toujours chanté en latin que le Fils est consubstantiel au Père, il me semblait curieux que cette consubstantialité se fût ainsi changée en une simple connaturalité. Nos prêtres semblent d’ailleurs n’avoir pas été informés de l’événement. A la grand’messe, l’officiant continue imperturbablement de chanter « consubstantialem Patri » comme si rien n’était arrivé ; mais nous autres, laïcs de plat pays, nous n’avons qu’à suivre la liturgie simplifiée à notre usage. C’est ce que me répondit le jeune vicaire à qui je finis un jour par demander, en recevant de lui ma messe française, si de même nature n’était pas une faute d’impression. « Moi, me dit-il, je suis là pour distribuer les feuilles ; tout ce que vous avez à faire est de chanter ce qui est écrit dessus. » (…)

« Deux êtres de même nature ne sont pas nécessairement de même substance.
Deux hommes, deux chevaux, deux poireaux, sont de même nature, mais chacun d’eux est une substance distincte, et c’est même pourquoi ils sont deux. Si je dis qu’ils ont même substance, je dis du même coup qu’ils ont même nature, mais ils peuvent être de même nature sans être de même substance. Suis-je encore tenu de croire que le Fils est consubstantiel au Père ? Suis-je au contraire tenu de les croire seulement de même nature ? » (…)

« On pourrait supposer que l’Église de France poursuit en cela une fin œcuménique ; mais non, les symboles grecs d’Épiphane et de Nicée disent expressément du Fils qu’il est omaousion to patri. Le symbole dit de Damase, usité en Gaule vers l’an 500, dit bien du Père et du Fils qu’ils sont unius naturae, mais il ajoute aussitôt uniusque substantiae et unius potestatis. L’antique symbole Clemens Trinitas est una divinitas affirme en ces termes l’unité de la Trinité divine, parce que les trois personnes sont « une seule source, une seule substance, une seule vertu et une seule puissance ». Les personnes ont la même nature, divine, en tant qu’elles sont trois ; en tant qu’elles sont un seul Dieu, elles ont la même substance : « Trois, ni confondus ni séparés, mais conjoints dans la distinc¬tion et distincts dans la conjonction : unis par la substance, mais distincts par les noms ; conjoints par la nature, distincts par les personnes. »

Je citerai autant de formules de la foi qu’on voudra pour anathématiser, avec le Concile romain de 382, ceux qui ne proclament pas ouvertement que le Saint-Esprit, le Père et le Fils sont unius potestatis atque substantiae et, redisons-le, l’unité de substance implique l’unité de nature, mais pour tant de textes qui affir¬ment l’unité de substance, en mentionnant ou non l’unité de nature, je ne me souviens d’aucun où l’unité de nature soit seule mentionnée (…).

Le symbole français de 1965 est, je crois, le premier
La raison de ce changement dans l’expression de la foi n’a été donnée nulle part. Elle n’avait pas été donnée avant l’article de Gilson elle demeure toujours inconnue onze mois après. Que le motif de cette chirurgie demeure clan¬destin, inavoué, en tout cas secret, malgré toutes réclama¬tions, objections et remontrances, cela donne supplémen¬tairement à réfléchir.
Aujourd’hui, comme Gilson en juillet 1965, on en reste réduit à supposer cette raison et ce motif :
« Pourquoi cette substitution s’est-elle opérée ? Pour un motif apostolique, je crois, et généreusement chrétien. On veut faciliter aux fidèles l’accès des textes liturgiques. On le veut si ardemment qu’on va jusqu’à éliminer du français certains mots théologiquement précis, pour leur en substituer d’autres qui le sont moins, mais dont on pense, à tort ou à raison, qu’ils « diront quelque chose » aux simples fidèles. De même nature semble plus facile à comprendre que de même substance. »
Insistons encore : répétons que c’est une simple supposition. Vraisemblable sans doute. Mais, si formidablement étrange que cela puisse paraître, cette supposition n’a été ni confirmée ni démentie, ni officiellement ni officieusement. En matière aussi grave, nous n’avons pas reçu l’ombre d’une explication.

A la raison imaginée, au motif supposé, Gilson répondait :
« Il serait troublant, de penser qu’une sorte d’avachissement de la pensée théologique puisse tenter certains de se dire qu’au fond ces détails techniques n’ont guère d’importance. Car à quoi bon faciliter l’acte de croire, s’il faut pour cela délester d’une partie de sa substance le contenu même de l’acte de foi ? »

Délester d’une partie de sa substance le contenu même de l’acte de foi : nous disions équivalemment en commençant : la formulation nouvelle appauvrit le contenu de notre foi.
Dans le courant du même article, Gilson remarquait incidemment :
« Le grand avantage, pour les laïcs, d’être invités à une passivité complète, c’est d’être déchargés par là même de toute responsabilité. »
Mais les invitations à la passivité complète sont elles-mêmes des invitations irresponsables, illégitimes, sans valeur. Elles sont contraires à la tradition de tous les Conciles, y compris le dernier, et à tout l’enseignement ordinaire et extraordinaire de l’Église. La foi, les sacrements et l’obéis¬sance ne nous constituent ni passifs ni irresponsables. Au contraire.
De tout ce qui précède, nous allons maintenant tirer quelques conclusions théoriques et pratiques.

Première conclusion.
L’abandon mystérieux et non motivé du « consubstantiel » ne va pas, fût-ce implicitement, jusqu’à déclarer anathèmes ceux qui y croient encore. Cette foi au consubstantiel se trouve sans doute, volontairement ou non, mais en fait, psychologiquement, socialement, frappée de suspicion : elle apparaît désormais secondaire, annexe ou inutile ; quasiment facultative ; peut-être inopportune ; de quelque manière dépassée, rétrograde. Il ne semble pas qu’elle soit pour autant interdite.
Beaucoup d’interprètes plus ou moins mandatés et abondamment recommandés s’appliquent à nous enseigner que l’essentiel du second Concile du Vatican est que « l’Église a reconnu ses erreurs ». Dans cette perspective, on serait facilement amené à croire que l’une de ces erreurs auxquelles l’Église renonce, c’est d’avoir inscrit « consubstantiel » dans le Credo, et d’avoir tant attendu pour l’en retirer. Et de fait, avant même la fin du Concile, l’Église de France s’est hâtée de procéder à ce retranchement.

Nous ne nions pas qu’une telle argumentation soit fortement impressionnante. Le conditionnement journalistique et publicitaire aidant, elle a un grand empire sur les esprits ; et les semaines, les mois ont passé sans qu’elle ait été clairement contredite par l’autorité. Mais, tout bien réfléchi, cette argumentation n’emporte point notre adhésion.
En effet, nous ne trouvons rien, dans les textes promulgués par le Concile, qui aille directement contre le consubstantiel, rien qui en ordonne, en suggère ou en autorise la suppression, rien qui interdise de continuer à y croire, et de professer publiquement cette foi.
Puisque nous ne pouvons plus, au cours de la nouvelle messe, professer publiquement notre foi que le Fils est consubstantiel au Père, nous inscrivons et faisons ici cette publique profession de foi.

Seconde conclusion :
organiser une pétition.
Nous savons d’autre part que les textes français de la nouvelle messe ne sont pas définitifs. Des modifications et corrections successives sont déjà venues et viendront encore. Le texte qui a été publié, imposé et distribué comme « traduction officielle de l’Association épiscopale liturgique » (dépôt légal : 4e trimestre 1964, copyritght Association épiscopale liturgique) ( ) est déjà dépassé et périmé sur plusieurs points : il ne contenait pas la traduction de la Préface, il contenait une traduction du Pater qui a été transformée depuis lors. Rien n’est immuablement fixé en ce domaine des traductions. Donc rien ne s’oppose à une restauration du consubstantiel. Il suffit de la demander. Demandons-la.
Nous préconisons, en conséquence, que tous les catholiques qui croient en cet article de foi défini : le Fils est consubstantiel au Père, adressent aux évêques de France une pétition, filiale et respectueuse, demandant que cet article de foi défini soit réintroduit dans le texte français du Credo.

Aucune argumentation :
Le témoignage de la foi.
On peut argumenter en faveur du « consubstantiel ». Nous pensons toutefois que la pétition aux évêques ne doit comporter aucune argumentation.
Non pas seulement, ni principalement, parce que ce qui a été supprimé sans motif exprimé peut pareillement être rétabli sans motif exprimé.
Non pas, non plus, parce que tous les arguments en faveur du « consubstantiel », les évêques les connaissent.
Mais parce qu’il s’agit d’une profession de foi.
L’Église a toujours cru, et professé explicitement depuis plus de seize siècles, que le Fils est consubstantiel au Père. L’Église le croit et le professe toujours en latin ; elle le croit et le professe toujours, pour autant que nous sachions, dans toutes les langues nationales, à l’exception du français ; elle le croit et le professe toujours dans le nouveau texte de la messe en italien, où la « Professione di fede » déclare explicitement : « della stessa sostanza del Padre ».
Que disons-nous, que demandons-nous ?
Simplement ceci :
– NOUS Y CROYONS.
– ET NOUS DEMANDONS A NOS EVÈQUES LA GRACE DE NOUS PERMETTRE DE CONTINUER A FAIRE CETTE PROFESSION PUBLIQUE DE NOTRE FOI.
C’est tout.
Le témoignage de la foi.
Le désir légitime qu’a cette foi de continuer à s’exprimer publiquement.
Ce désir filialement déposé aux pieds de nos évêques.
Ni une argumentation, ni une explication : un acte.

Ce mot est-il compris ?
Nous ne nous arrêterons pas à la question :
– Mais « consubstantiel », entendez-vous bien ce que cela signifie ?
Car cette question est en dehors de la question, et n’appelle aucune autre réponse.
Nous ne sommes pas ici à l’examen de catéchisme (ou de théologie). Peut-être entendons-nous très mal ce terme. Sans doute n’aurons-nous pas assez de toute notre vie terrestre pour scruter ce mystère sans d’ailleurs parvenir à le « comprendre ». Assurément nous n’aurons jamais fini en ce monde de nous laisser pénétrer par la lumière obscure des mystères de notre foi. Tout cela n’empêche en rien que nous croyons aux dogmes définis par l’Église avec la volonté d’y croire dans le sens où l’Église les a définis. Quant à la qualité des lumières de foi que Dieu a données à chacun, et à l’accueil que chacun leur a fait, c’est affaire entre Dieu et chacun de nous. Aucun homme, fût-il d’Église, n’en est juge. Passez outre, disait Jeanne d’Arc.
Il se peut que l’épiscopat ait constaté qu’il avait été insuffisamment pourvu, dans un passé récent, à l’enseignement du « consubstantiel » aux laïcs, aux militants d’Action catholique et aux séminaristes. Il est trop vrai que les connaissances religieuses sont souvent inférieures, en niveau et en étendue, aux connaissances profanes d’un même individu. Cela n’est pas nouveau et saint Hilaire avait déjà répondu, précisément à propos de l’homoousion (consubstantiel) : « On ferait un tort grave aux choses sacrées si, sous prétexte que certains ne les tiennent pas pour sacrées, il fallait les laisser disparaître. »

Pour la pétition.
Nous n’avons en ce domaine à donner aucune consigne, aucun mot d’ordre. Nous exprimons seulement un avis, en réponse à toutes les questions qui nous sont posées depuis un an et demi à propos du « consubstantiel » : et l’on voudra bien convenir qu’un avis donné au bout d’un an et demi d’attente et de méditation n’est pas un avis hâtif.

Notre avis est que le moment est venu de témoigner de demander ; seulement sur ce point, seulement ce mot. Non que beaucoup d’autres choses, en des domaines analogues, voisins ou différents, n’appellent elles aussi des observations, des témoignages, des réclamations. Mais il faut sérier les questions, il faut procéder par ordre. Face à tout ce que nous déplorons, il convient de ne pas disperser les efforts, mais de les faire porter au contraire sur un point unique : sur le point, le plus grave, sur le point le plus faible. Il s’agit de demander là ce que l’on ne peut pas nous refuser : mais que nous serions coupables de ne point demander.
*
Si notre avis est retenu, il conviendra d’organiser les pétitions, et de les adresser à l’Assemblée plénière de l’épiscopat français, ou au Conseil permanent de cette Assemblée. L’Assemblée plénière de l’épiscopat est en effet l’autorité qui a promulgué les textes de la messe en français et qui peut les modifier. Il serait bon également dans chaque diocèse, d’adresser le double de ces pétitions à l’Ordinaire du lieu.
Est-ce souhaitable ? est-ce possible ? Nous avons donné notre réponse et notre sentiment. Ce n’est pas une revue comme la nôtre qui peut organiser matériellement une telle pétition : mais tous ceux qui approuvent ce qui vient d’être exposé.

Itineraires n°104 juin 1966


La discussion

 Nature et substance, de EMCLB [2010-09-06 13:58:08]
      Exemple, de Vincent F [2010-09-06 14:08:13]
          Z'êtes laconique, cher ami !, de EMCLB [2010-09-06 14:40:29]
          La conclusion , de Jean-Paul PARFU [2010-09-06 14:47:33]
              Nature, substance, consubstancialité, de fidelis [2010-09-06 16:32:18]
              Justement, quelle est la définition de la consubs [...], de EMCLB [2010-09-06 16:35:58]
              CONSUBSTANTIEL :Itineraires n°104 juin 1966, de Diafoirus [2010-09-06 16:38:55]
                  Très intéressant, je vous remercie !, de EMCLB [2010-09-06 20:11:14]