L'ENSEIGNE TRICOLORE
par Jean de LA VARENDE
La Restauration créa de très curieuses situations maritimes. Les émigrés, rentrant dans l'armée navale, durent être placés en surnombre. On vit de vieux capitaines de vaisseaux commander des corvettes. De plus, beaucoup n'avaient pas navigué depuis vingt ans et se trouvaient en position défavorable. Ces émigrés gardaient l'héroïsme à défaut de la pratique, mais, justement, au moment où leur valeur aurait pu compenser leur inhabilité, on ne se battait plus.
Jean de Keraoul commandait le brick Vulcain quand il mouilla en rades de Cowes, en avril 1816. Mais pour celui-là, il n'était plus question d'insuffisance. Passionné de la mer, il n'avait cessé de faire sa partie sur un tillac. Nul ne savait comme lui prendre hauteur et réaliser un virement de bord vent devant, dans un chapeau... L'équipage et l'état-major durent le respecter. Quant à l'aimer... Tous ces hommes qu'il commandait, restaient farouches séides du ci-devant Empereur, et bons révolutionnaires. Aucun de ses officiers n’appartenait à son monde, rudes bourlingueurs et mangeurs d'écoutes, pour qui rien n'existait hors le canon et la bouteille. Et Keraoul, poli, courtois, exagérait encore sa sécheresse et sa sévérité. La crainte, à défaut d'amour.
Il n'était pas gai ; de toute sa famille il restait seul ; le reste avait péri dans la chouannerie, à Quiberon, dans les guerres civiles ; son dernier frère était mort à Waterloo. Le commandant ne frayait pas.
C'était le 22 avril au soir qu'ils arrivèrent, avec ce maudit brick, débris de la flottille de Boulogne, armé de douze caronades pour rire. L'escadre blanche anglaise était au complet, et passerait la journée du lendemain en réjouissances, pour la Saint-Georges.
Dès le matin du 23, Keraoul ordonna de hisser le grand pavois, la parure de fête du navire, comme il sied entre nations policées. Le grand pavois fait flotter tous les pavillons du vaisseau, depuis la grande enseigne de poupe, longue comme le bâtiment est large, jusqu'au pavillon de beaupré, des trois quarts plus petit. La place la plus honorable est à tribord, à l'aplomb de la grand'vergue. Il y a des places déshonorantes... Le Vulcain, mouillé exactement derrière le Neptune, H.M.S. de 74, put admirer tous les pavillons britanniques, chantant, claquant au vent : l'escadre s'était fleurie.
Mais quand les navires évitèrent avec la marée et que le Neptune présenta son avant à l'arrière du Vulcain, un cri de rage jaillit du tout petit vaisseau français.
Il y a des places déshonorantes : la pire, l'inexpiable, est sous le beaupré. Or, on voyait, raidi par un boulet, pendre un pavillon bleu blanc rouge. Sous le beaupré, sous la poulaine, près des latrines de l'équipage... On comprend le symbole.
« Jamais le commandant ne bougera — disaient les officiers sur l'arrière : — son drapeau blanc est en bonne, mais le nôtre !... Il sera trop content de voir chier sur lui ! »
Mais ils se turent. Le commandant montait sur la teugue arrière, le porte-voix à la main. Dans un excellent anglais — il avait servi longtemps chez eux — il appela l'officier de quart britannique :
— Au nom de l'état-major et de l'équipage du brick français le Vulcain, nous vous prions, honorablement, de retirer l'enseigne tricolore de l'endroit que vous lui avez assigné, Sir.
— L'enseigne tricolore n'est plus le pavillon national d'aucune nation dans le monde ; elle doit être considérée comme un pavillon de signal. Je regrette, Sic...
— Elle a été, durant vingt-trois ans, l'orgueil de ma patrie, et deux millions d'hommes sont morts pour elle, Sir.
— Je ne puis, Sir.
Alors Keraoul se retourna vers son équipage, et, d'une voix sèche, incroyablement neutre : « Branle-bas de combat ; tout le monde à poste... Tambour ! »
Ils comprirent. Ils pâlirent d'enthousiasme et certains sanglotèrent brusquement. Ils se ruèrent, et sept minutes après, oui, sept, ses canons détapés, ses gargousses et ses boulets enfoncés, le minuscule Vulcain, dont les mâts de perroquets arrivaient à peine aux hunes de l'adversaire, débordait ; le rafiot prenait position de combat avec sa bordée de six mirlitons, en face des trente-sept pièces de calibre, en double ligne...
Mais Keraoul levait la main... Un nombreux pavillon-nage montait aux drisses de l'amiral anglais, qu'il déchiffrait, « Ordre au Neptune de désarborer le pavillon tricolore. Faites excuses — stop — et des compliments. »
A bord du Neptune l'ancien pavillon français remontait main sur main...
— Déchargez, tout. A reprendre le mouillage !
Et toisant tous ces gens enflammés, plus distant encore, sans un mouvement de traits, sans un quart de sourire, Monsieur Keraoul, émigré, rentra dans ses appartements.
Mais vous avez raison, c'est bien 1816 et non 1916 (excusez la coquille) et merci pour la référence à "A la découverte du Beau" de Jean Ousset que j'avais oublié.