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Non, mais pour vous mettre en forme, un petit extrait Imprimer
Auteur : SOMBREVAL
Sujet : Non, mais pour vous mettre en forme, un petit extrait
Date : 2002-03-08 19:31:24

Gabriel Marcel :(extrait d'un texte de 1946 ; 2ème éd., Paris, Vrin, 1981. Préface de Denis Huisman)


Pour Jean-Paul Sartre, un être libre - ceci me paraît extraordinairement important : c'est là que nous voyons à nu cette disposition qui est vraiment l'orgueil métaphysique - pour Sartre, un être libre répugne à recevoir ; on dira même qu'il est tenu de nier vis-à-vis de lui-même qu'il ait reçu. Mais je me demande si l'auteur de La Nausée ne se rend pas ici coupable de l'erreur la plus grave qui puisse être imputée à l'idéalisme dans son ensemble. Bien entendu, il faudrait, comme toujours dans l'histoire de la philosophie, introduire bien des nuances. Mais si nous prenons l'idéalisme chez Kant et chez certains de ses successeurs, par le fait qu'ils concevaient l'esprit comme une activité constructrice, ils étaient portés à confondre radicalement le fait de recevoir et celui de subir ; il semble que pour eux la réceptivité soit, au fond, une caractéristique de la matière. Ici, nous voyons, une fois de plus, le rôle néfaste des images matérielles. Je crois qu'à partir du moment où on interprète le sujet recevant comme " récipient ", tout est perdu. Je pense d'ailleurs que sur ce point il est absolument indispensable de renouer avec une certaine tradition aristotélicienne, car chez Aristote cette erreur a été évitée, on ne peut le contester. Mais à partir du moment où on méconnaît ce caractère propre de la réceptivité, non seulement peut-être chez l'être spirituel, mais, dirai-je chez l'être vivant, à partir du moment où on cesse de voir que recevoir, ce n'est pas du tout subir une empreinte à la façon de la cire, il devient impossible de concevoir l'insertion concrète ou organique de l'être individuel dans le monde. Dès lors on n'a plus que deux termes en présence : une facticité en quelque sorte inerte, et une liberté qui la nie pour l'assumer ensuite d'une façon assez mystérieuse.
Ce qui est certain, en tout cas, c'est que dans une telle philosophie l'apparition de la liberté, serait-ce même comme néant, disons plus clairement et concrètement comme poche d'air au cœur de l'être en soi, se présente comme aussi inexplicable et comme beaucoup plus profondément inintelligible que cette création, dont Sartre ne veut pas, et qui ne provoque chez lui que sarcasmes. La vérité est que l'idéalisme dont je parlais il y a un instant s'associe chez lui à un matérialisme qui s'inscrit dans la tradition de la pensée française du XVIIIème siècle. Et ici, prenons garde.
J'ai surpris et même scandalisé des admirateurs de Sartre en rangeant récemment sa philosophie parmi les " techniques d'avilissement ", c'est-à-dire les techniques qui, de façon plus ou moins délibérée, aboutissent à une dépréciation systématique de l'homme. Ceci, je le reconnais, paraît tout à fait paradoxal de prime abord : Sartre ne semble-t-il pas, au contraire, exalter sans cesse l'homme, la liberté humaine, en face de l'absurdité fondamentale de l'univers ? Mais rappelons-nous la façon dont ont procédé les dictatures en Allemagne, en Italie et ailleurs ; là aussi, il semblait bien que le peuple fût encensé sans mesure et à peu de frais ; quel mépris cachait cependant toute cette rhétorique louangeuse ! Nous ne savons que trop ce que ces dictatures ont fait du citoyen allemand ou italien, à quelle condition abjecte elles l'ont réduit. Je crains fort que le rapport entre Sartre et ses amis d'une part, l'humanité qu'ils affectent d'exalter de l'autre, ne soit sensiblement analogue. Rappelons le sens étymologique du mot vil, du verbe avilir. Vil, c'est ce qui n'a pas de prix, avilir, c'est contribuer à diminuer le prix, la valeur d'une marchandise, en en jetant par exemple une grande quantité sur le marché. C'est exactement ce que fait Sartre pour la liberté : il l'avilit en la mettant partout.
On pourrait montrer, j'en suis persuadé, que le matérialisme de Sartre, que ce réalisme négateur, que cette façon pour l'esprit de se crisper sur l'expérience sensible, ne saurait aller sans une dévaluation correspondante des modes proprement humains de l'existence. A cet égard, je crois, et je n'hésite pas à déclarer, au risque de provoquer les foudres de ses partisans, que ce n'est aucunement un hasard si son œuvre nous présente un des plus effroyables étalages d'obscénités qui soient dans la littérature contemporaine. Qu'on ne vienne surtout pas nous parler de l'influence de Céline ; je ferai à Sartre l'honneur de ne pas le comparer à son misérable devancier. D'autre part, il n'y a rien ici de comparable à ce qu'on a vu par exemple chez Zola ; celui-ci était encore, malgré tout, ce qu'on peut appeler un " naturaliste " sain, naïf, d'ailleurs aussi peu philosophe que possible - et pas très intelligent. Chez Sartre, par le fait que l'appartenance de l'homme au cosmos est méconnue ou niée, et que nous tombons ainsi à un niveau qui se situe à des milliers de pieds au-dessous d'un panthéisme soit stoïcien soit spinoziste, il est tout à fait naturel que l'homme tende à s'éprouver de plus en plus comme déchet et comme possibilité excrémentielle. On ne peut savoir ce que sera le tome III des Chemins de la liberté, mais, quelles que soient les fleurs en papier que Sartre empruntera à la littérature maquisarde pour les jeter sur la tombe de ses malheureux héros, je ne vois pas qu'il puisse être question pour lui de rien changer à ce qui fait le fond de sa doctrine.
Tout permet de croire, au contraire, que sa position est appelée à s'affirmer et à se durcir encore. La seule question qu'on soit parfois enclin à se poser est de savoir si, à un moment donné, il ne sera pas conduit à se rapprocher des marxistes - ce qui ne veut d'ailleurs pas dire du tout que ceux-ci, fort mal disposés à son égard, aient chance de l'accueillir volontiers dans leurs rangs. Ceci, un avenir proche nous l'apprendra. En attendant, c'est dans les rangs d'une jeunesse désorientée et anarchisante qu'il a chance, soit directement, soit par l'intermédiaire d'agents recruteurs zélés, de multiplier ses disciples, et, ajouterai-je, trop souvent, ses victimes.

GABRIEL MARCEL (1946)

 



La discussion

      jean paul Sartre, Dieu, et les raveurs, de SOMBREVAL [2002-03-08 10:49:13]
          Je vais encore vous ennuyer,, de Torquemada [2002-03-08 18:31:03]
              Quels sujet pour la philo à part Dieu et les femm [...], de SOMBREVAL [2002-03-08 19:28:17]
                  sujet avec un s (pdt), de SOMBREVAL [2002-03-08 19:34:03]
                  Et ça ?, de Torquemada [2002-03-08 20:15:34]
                      Non,, de SOMBREVAL [2002-03-08 20:39:36]
                          , de Marc JOUVE [2002-03-08 23:05:16]
                  La raison, de Torquemada [2002-03-08 20:18:39]
          Sartre est-il un possédé ?, de Torquemada [2002-03-08 18:33:11]
              Non, mais pour vous mettre en forme, un petit extr [...], de SOMBREVAL [2002-03-08 19:31:24]
                  Pas de références catholiques..., de Torquemada [2002-03-09 21:40:18]
                      Un petit texte sympa sur l'être, de SOMBREVAL [2002-03-10 00:45:10]
                          ???, de Torquemada [2002-03-10 10:50:37]
                      J'ai lu, de SOMBREVAL [2002-03-10 21:09:07]
                  Et après votre thèse..., de Torquemada [2002-03-09 21:42:34]