Pour beaucoup de philosophes depuis Heidegger, les métaphysiques successives depuis l'antiquité ont consommé l'oubli de l'être ou alors, ainsi que la tradition aristotélicienne à l'oeuvre dans la philosophie médiévale, se voient reprocher d'avoir mal pensé l'être. Le monde intellectuel français, dont les maîtres incontestés sont Heidegger et Nietzsche, a décrété la mort de Dieu, grâce au second, ou l'impossibilité de remonter de l'être à l'Etre suprême, grâce au premier. La philosophie de saint Thomas d'Aquin est donc rejetée d'emblée parce qu'elle ne s'accorde pas avec les fantaisies nietzschéennes ou qu'on la lit à la lumière de la "révélation" heidegerienne. Malheureusement pour ces messieurs, cette position commode est infirmée par l'expérience de beaucoup qui, ayant fait fond sur le mystère de l'être et lui ayant consacré leurs pensées, ont été acculés à l'évidence que Dieu est, l'Etre même subsistant en qui seul l'essence et l'existence sont identiques. Parce qu'on refuse de recevoir quoi que ce soit ou que la posture tragique de celui qui doute en impose davantage à la multitude que celui qui vit dans la certitude, ou au nom d'une conception inepte de la liberté, il est loisible à chacun de refuser de remonter vers l'Etre. Mais, au-delà de toutes ces considérations, il y a ce fait que la volonté a une grande part dans le " mécanisme" de la foi. La foi est souvent définie comme une adhésion de l'intelligence (rôle actif) à la Révélation. C'est un "habitus" par lequel nous donnons notre assentiment du fait de l'autorité du locuteur. Si vous n'avez pas compris cela, vous tournez en rond. Beaucoup croient avoir de bonnes raisons de se dérober à cette "vertu théologale" qu'est la foi et "par laquelle nous croyons en Dieu et à tout ce qu'il nous a dit et révélé" (CEC 1814). Malraux craignait la foi parce qu'à ses yeux elle pouvait l'exempter de cette "inquiétude" qui pour nombre de modernes est le signe d'une qualité d'être. Au seuil du gouffre de lumière, que vaudront ces âneries ? Pour Heidegger refuser l'angoisse, c'est se dissimuler son être. La question qui se pose alors est celle du dépassement de cette expérience de l'angoisse, par laquelle surgit la vérité de l'être. Puisque Dieu existe, n'est-on pas "obligé" de dépasser cette phase ? Malheureusement beaucoup ne le "veulent" pas, soit par orgueil, soit par complaisance en leur propre fond, soit par prédilection pour les profondeurs absconses de l'être, soit par bêtise ou même par grandeur. Ce que dit Heidegger du christianisme m'incline à penser qu'il ne voulait point croire : " Mais comment et à partir de quoi se détermine l'essence de l'homme? Marx exige que "l'homme humain" soit connu et reconnu. Il trouve cet homme dans la société... Le chrétien voit l'humanité de l'homme, l'humanitas de homo, dans sa délimitation (abgrenzung) par rapport à la deitas. Sur le plan de l'histoire du salut, l'homme est homme comme "enfant de Dieu" qui perçoit l'appel du Père dans le Christ et y répond. L'homme n'est pas de ce monde, en tant que le "monde", pensé sur le mode platonico-théorétique", n'est qu'un mode transitoire de l'au-delà ". ( Lettre sur l'humanisme ). Soit M. Heidegger, osant ici le lieu commun d'un christianisme confondu avec le platonisme, est ignorant, soit il tient le chrétien pour un homme diminué, soumis, dévalorisant l'ici-bas, ce qui est également la reprise d'un lieu commun ? S'agissant d'un être d'exception, on peut en douter. Il est clair cependant que ces assertions sur ce sous-christianisme trahissent sa détermination à passer au-delà du massif judéo-chrétien et son REFUS de croire, préalable de sa pensée.