Ça s’est passé dans un grand magasin de
Brest :
Une file attend à la caisse et, dans cette file, un ménage de personnes âgées, suivis d’une jeune femme avec son gamin, hyperactif comme on dit de nos jours – comprenez insolent et totalement indiscipliné – puis un autre ménage composé d’un géant noir (il mesure plus de deux mètres et pèse au moins cent vingt kilos) et sa femme, noire elle aussi.
Dans la file, le gamin s’agite, s’impatiente et pousse par à coups sur le chariot de sa maman et ce chariot vient heurter les jambes de la vieille dame devant lui. Le vieux monsieur explique gentiment au garnement qu’il fait mal à sa femme, qu’elle a des varices et qu’il risque de la blesser. Le gamin lui répond par une grimace et pousse de plus belle le chariot dans les mollets de la pauvre dame. Alors le vieux monsieur se fâche et interpelle la mère :
— Mais faites quelque chose, Madame, ma femme va finir par être blessée !
La jeune maman qui porte une superbe veste de fourrure et qui visiblement sort de chez le coiffeur lui répond avec désinvolture :
— Foutez-lui donc la paix, il vit sa vie ! Et si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à aller à une autre caisse.
Sans mot dire, le géant noir prend un pot de confiture de fraises dans son chariot, le débouche et le vide sur la tête de la dame qui se demande ce qui se passe et qui se met à hurler :
— Mais qu’est-ce que vous faites, vous êtes fou ?
Et le noir avec un immense sourire :
— Je vis ma vie, Madame !
À ce moment quelqu’un commence à applaudir dans la file, puis toute la file s’y met, et les files voisines également ; et la petite dame honteuse n’a d’autre recours que de prendre la fuite son garnement sous le bras, sous les lazzis de la foule.
...Espérons qu’elle ait au moins profité de la leçon ! Commentaire de l’abbé Belmont qui reproduit cette histoire dans son bulletin
Notre-Dame de la Sainte-Espérance (n° 228) :
On pourrait bien sûr se demander ce qui serait arrivé si la femme généreusement confiturée avait été noire, et le géant couleur de blé mûr : notre société suicidaire aurait instruit un procès, requis une peine exemplaire, enfermé comme socialement pervers un raciste de la plus exécrable espèce. Heureusement, le crime a eu lieu « dans le bon sens » et il est permis d’en sourire !
D’en sourire et d’en tirer la leçon. La définition de la barbarie est d’être une société dans laquelle il n’y a pas d’éducation : pas de fin dernière enseignée, pas de règle morale objective exigée, pas d’apprentissage des vertus imposé par l’autorité, pas de bons usages transmis.
Cette barbarie se manifeste triplement : par la méconnaissance du passé et le rejet de ses leçons, par le mépris du prochain (quand on ne le craint pas !) et plus encore par l’ignorance du bien commun.
Nous sommes sensibles à ce qui concerne l’amour du prochain parce que l’Évangile parle haut et fort, parce que le commandement nouveau de Notre-Seigneur en est le résumé.
Mais, habitués que nous sommes à vivre dans une société rongée par l’anarchie, société oscillant entre un individualisme forcené et un totalitarisme inhumain (qu’elle arrive même à concilier, ô comble de décrépitude !), dépecée par des gens qui n’ont pas idée de ce en quoi peut consister le bien commun (la vie selon la vertu, enseignait ce païen d’Aristote !), habitués donc que nous sommes à vivre selon notre jugement personnel et au coup par coup, nous oublions ce qui est un fondement de toute la doctrine sociale et politique de l’Église et de la simple civilisation naturelle : la primauté du bien commun (et en lui, la primauté de la contemplation).
Et cela se ressent très profondément dans tout le comportement, et spécialement dans l’éducation : on oublie, on omet d’enseigner aux enfants, de leur montrer l’exemple, d’exiger d’eux ce qui doit se réaliser en toute société, si modeste soit-elle (le club Pétanque dans les Calanques par exemple), si restreinte soit-elle (la famille au premier chef), si de circonstance soit-elle (une cérémonie liturgique, exemple pris au hasard), ou si nécessaire soit-elle (l’Église et la Cité).
Cette carence, cette négligence forme des petits individualistes, prêts à profiter de ce qui passe à leur portée, sans jamais avoir même l’idée d’apporter leur contribution, leur talent, leur savoir-faire, leur temps, leur énergie pour participer au bien de tous, pour rendre au moins un peu ce qu’ils ont reçu à profusion.
Cela prépare des générations ou qui ne recevront rien, ou qui ne transmettront pas, ni n’éduqueront : des générations de barbares.