D'abord, indépendamment du fait qu'à l'occasion j'ai écrit pour La Nef, je trouve cette revue riche et digne d'intérêt. Le n° qui consacrait un dossier à une critique serrée du libéralisme, dans toutes ses dimensions, dans la plus pure tradition du catholicisme intégral et de la Doctrine sociale de l'Eglise méritait lecture (et compliments, à mon avis).
Le n° de septembre 2008 qui inaugure une maquette à nouveau retouchée est fort riche également. Tout spécialement par son "Dossier Summorum Pontificum". Toutefois, je note 2 absences :
a) la première pour les tradiphobes, ceux nombreux dans l'Eglise, le clergé et, de façon variable suivant les pays, la hiérarchie (évêques, supérieurs religieux), qui ont une haine véritable de tout ce qui a trait à la Forme extraordinaire du rit romain et à la "Tradition" antécédente à Vatican II. Il est vrai que C. Geffroy répond à une partie des objections des tradiphobes dans la 1ère partie de sa longue conclusion "Quelle cohabitation ?".
Il égratigne les tradiphobes au passage et la pastorale diocésaine tradiphobe, que j'avais appelée de "containment" en juillet, ligne dominante dans les diocèses de France : "la présence d'une forte communauté attachée à la liturgie tridentine n'a jamais été considérée comme une richesse pour un diocèse, mais comme un danger à contenir en essayant surtout d'éviter sa croissance" (p.24).
b) il manque aussi la seconde position : celle qui marque une critique nette de la Forme ordinaire, telle qu'elle est, et estime inopportun, aujourd'hui en tout cas, de pratiquer la concélébration, de célébrer l'une et l'autre Formes comme si elles étaient parfaitement équivalentes ; à savoir la position défendue par la FSSPX - que n'envisage pas du tout le Dossier - par l'IBP, par la FSVF (le P. de Blignières a rédigé une étude sur la concélébration et la messe chrismale) et d'une manière plus complexe la plupart des prêtres de la FSSP et de l'ICR. L'abbé Ribeton, qui est présent au nom de la FSSP, dans ce n° n'aborde pas le sujet ; Mgr Wach s'exprime de façon très allusive : "doivent manifester également des signes de respect et de communion envers l'Eglise locale, avec laquelle ils oeuvrent pour le Royaume de Dieu" (p.26) (les signes ne sont pas précisés).
L'abbé Laguérie aurait dû remettre un texte mais n'a pas envoyé sa contribution lit-on p.28.
La conséquence en est que l'analyse de C. Geffroy se retrouve en écho dans la contribution du P. Pocquet du Haut Jussé, plus explicitement dans celle de l'abbé Gouyaud, dans celle du P. Daniel-Ange, enfin dans celle de François Huguenin.
Ni Loïc Mérian dans sa chronique, hors Dossier, ni C. Marquant - dans le Dossier - ne traitent de la question soulevée par C. Geffroy.
Le Dossier apparaît donc monocolore et ne reflète pas assez la devise biblique de La Nef : "il y a des demeures nombreuses dans la maison de mon Père".
Je soumets l'idée à C. Geffroy d'un 2è volet, voire d'un 3è, le sujet étant d'importance. Ou bien d'une table-ronde qui prolongerait le Dossier, comme il l'a fait pour d'autres thèmes dans de précédents numéros.
La copie n'est pas du tout "nulle" et c'est aller vite en (mauvaise) besogne que de s'arrêter là, sans y répondre.
J'aimerais lire les objections que d'autres liseurs font à l'argumentaire de C. Geffroy, avant de préciser ma propre réflexion, qui ne se veut ni hautaine ni moralisatrice et je ne trouve pas que l'expression de C. Geffroy le soit. On y trouve l'écho des analyses produites en 1999-2000 autour de l'affaire des 16 qui avait secoué la FSSP mais on ne peut écarter les signaux qui remettent la question dans l'actualité (lettre du pape aux évêques, propos récurrents du cardinal-président de la PCED, divers appels ici et là). Elle peut devenir un clivage grave entre traditionalistes, des fissures apparaissent, et ruiner tous les efforts entrepris par Rome dans l'ébauche d'un dialogue avec Menzingen. Liseurs, à vos claviers et amenez de la substance : l'enjeu n'est pas mince.
Concernant un point majeur, je me limiterai à cela dans ce post déjà très long, la critique de Vatican II et de la nouvelle liturgie forgée sous Paul VI - actuelle Forme ordinaire - C. Geffroy insiste sur la nécessité de la formuler avec extrême réserve, sotto voce, en la limitant très étroitement à travers une citation du P. Cabié : "Pour que la diversité (liturgique) ne brise pas l'unité, il est nécessaire qu'elle ne soit mêlée d'aucune suspicion à l'égard des autres traditions". Aucune suspicion, cela va loin.
Je soumets cet extrait d'un théologien liturgiste, Doyen émérite :
"Chez certains chrétiens, la demande de silence à la messe peut dériver de l'éducation assurée jadis, avant le concile Vatican II, au temps où les messes étaient dites à voix basse. On valorisait alors l'aspect rituel de la célébration, la communication intelligible étant de toute façon réduite par l'obstacle de la langue. Dans la même optique dans le sacerdoce chrétien on privilégiait la dimension rituelle. Mais les premiers grands théologiens du sacerdoce chrétien, saint Jean Chrysostome et saint Grégoire le Grand, ont caractérisé le sacerdoce des évêques et des prêtres par l'importance du ministère de la parole" (Le repas du Seigneur, Ed. du Signe, 1997, p.173).
Aucune suspicion à l'égard du rit romain traditionnel, vraiment ? Pour appliquer cette consigne à toute l'Eglise, il faudrait réduire au silence la totalité des néo-liturges, et interdire de parole une partie considérable du clergé et de la hiérarchie qui depuis au moins 40 ans ont entretenu la suspicion à l'égard de la Forme extraordinaire et continue à le faire tous les jours que Dieu fait ... Ces dévaluations radicales de la liturgie romaine traditionnelle et de la théologie du sacerdoce qu'elle a portée ne brisent-elles pas plus profondément l'unité, en blessant la Vérité en outre ? Ne conviendrait-il pas d'y mettre un terme d'abord et avant tout ?
Le Père Louis BOUYER, que mentionne C. Geffroy parmi les critiques raisonnables du missel de 1969, L. Bouyer auquel se réfère fréquemment Joseph Ratzinger, a écrit, pour parution post mortem, j'en conviens :
"Même sans cela [la direction de Mgr Bugnini "aussi dépourvu de culture que de simple honnêteté"], il était sans espoir de produire rien qui valût beaucoup plus que ce que l'on produirait, quand on prétendait refaire de fond en comble, en quelques mois, toute une liturgie qu'il avait fallu vingt siècles pour élaborer peu à peu" (Mémoires inédits p. 202).
Et voici son évaluation "raisonnable" et pondérée du rit romain valide et légitime qu'il a personnellement contribué à accoucher (en souffrant de le faire) :
"Après tout cela, il ne faut pas trop s'étonner si, par ses invraisemblables faiblesses, l'avorton que nous produisîmes devait susciter la risée ou l'indignation... au point de faire oublier nombre d'éléments excellents qu'il n'en charrie pas moins, et qu'il serait dommage que la révision qui s'imposera tôt ou tard ne sauvât pas au moins, comme des perles égarées..." (idem, p. 205). [les points de suspension sont dans le texte, la citation n'est pas coupée]
Appréciation équilibrée et pondérée, qui donne une idée de ce que devrait être la messe "piepaul" du futur : très peu "paul" en tout cas, en dehors des "perles égarées". (A suivre si j'y arrive...n'étant pas trop désoeuvré en cette rentrée universitaire)
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