Avec l'accord du journal Présent, voici l'article de Jean Madiran paru le 31/07/2001.
" Les trente-cinq années de l'abbé de Nantes
Dans un peu plus d'un mois, le 25 août, il y aura trente-cinq ans que l'évêque de Troyes a frappé l'abbé Georges de Nantes d'une « suspense a divins. », c'est-à-dire d'une interdiction d'administrer les sacrements. Les années Ont passé. L'évêque de Troyes n'est plus le même. Plusieurs se sont succédé sur le siège. Plus personne, pas même l'évêque actuel, ne paraît se souvenir des motifs exacts de la sanction disciplinaire de 1966. Mais la sanction, impitoyablement, demeure ; et les sanctions qui ont suivi s'appuient aveuglément sur elle comme sur leur premier fondement.
La lettre au Cardinal
L'abbé Georges de Nantes avait en 1966 écrit au cardinal Ottaviani, alors à la tête du Saint-Office, une lettre dont l'évêque de Troyes voulait lui interdire l'envoi et la publication. L'abbé de Nantes l'envoya néanmoins et la publia. Il en a été puni par trente-cinq années de suspense, et apparemment ça ne suffit pas, la suspense semble s'être installée en condamnation à perpétuité.
Les années passant, et l'histoire ancienne de la lettre au cardinal Ottaviani étant de plus en plus oubliée, la sanction n'en a pas été atténuée mais aggravée. L'abbé de Nantes fut frappé en outre d' interdit et de disqualification. L’« interdit » lui fait interdiction non plus seulement d'administrer mais de recevoir les sacrements de pénitence et d'eucharistie dans le diocèse de Troyes. La «disqualification » prononcée, si elle a peut-être un sens médiatique et mondain, voire moral, n'a aucun sens canonique, aucun sens doctrinal, aucun sens pénal.
La contestation
Professant une foi entière dans tous les dogmes catholiques tels qu'ils ont été infailliblement~ définis l'abbé de Nantes est l'un des principaux' théologiens qui expliquent la crise générale survenue dans l'Eglise par la nuisance de nouveautés doctrinales introduites indûment avec le concile Vatican II et avec le pape Paul VI. Ces nouveautés doctrinales étant le plus souvent soutenues et diffusées par des procédés inadéquats (orientations dites pastorales, consignes administratives, fausses références, publicités médiatiques, rumeurs concertées), l'abbé de Nantes fait depuis trente-cinq ans appel du Pape au Pape, demandant qu'un jugement infaillible vienne ôter le doute, trancher le débat, confirmer les nouveautés en les condamnant lui-même, ou bien condamner les nouveautés en innocentant ses réquisitoires. Or il n'y a eu aucune décision infaillible, aucun jugement doctrinal, l'abbé de Nantes a été administrativement condamné sans avoir été jugé, il a été rejeté sans avoir été entendu, il a été dis-qualifié sans avoir été réfuté.
Il n'est pourtant pas un écrivain ecclésiastique de second ou troisième ordre. Sur la plupart des aspects de la crise de l'Eglise, son oeuvre écrite fait partie, fait intellectuellement partie, fait éminemment partie de l'état de la question. On peut en contester plusieurs points ? Mais justement : on « peut » le faire mais on ne le fait pas. On se dispense de le réfuter. Qu'on se dispense alors de le juger ? Non point : on l'exclut de toute discussion. Les recours hiérarchiques qu'il a présentés se sont heurtés, sans débat contradictoire, à la décision de « ne pas accueillir [son] appel ».
Et puisqu'il convient de juger l'arbre à ses fruits, comment ne pas joindre à l'oeuvre écrite de l'abbé de Nantes les travaux de très haute qualité réalisés sous sa direction, dans la communauté religieuse qu'il a fondée à Saint-Parres-lès-Vaudes, sur le Saint Suaire, sur Fatima, sur le Coran ?
il va sans dire que les réquisitoires de l'abbé de Nantes contre les nouveautés doctrinales ne sont pas forcément sans failles ni lui-même sans reproche. Mais le bien-fondé éventuel des reproches qu'on peut lui faire n'a pas été examiné, démontré et jugé par l'autorité ecclésiastique d'une manière convaincante. Il règne sur cette affaire un flou intellectuel et une accumulation de citations et références matériellement fausses qui apparaissent analogues à l'accumulation et au flou ayant régné sur les treize années de condamnation de l'Action française (1926-1939). La différence est que l'on est en train de battre cet affreux record et d'achever la trente-cinquième armée dans le même état. Même le plus grand des coupables a droit à un procès équitable et aux motifs de la décision portée contre lui. Certes, le lecteur attentif a plus d'une fois l'occasion de se demander si sa critique, trop implacable, ne prend pas des propos ambigus pour autant d'hérésies formelles et si elle n'élève pas au rang d'erreurs doctrinales de simples mais graves imprudences de langage ou de comportement. Cette critique ne paraît pas appliquer toujours la règle de l'interprétation la moins malveillante. Règle valable seulement, répondrait-il sans doute, jusqu'à la preuve irrécusable du contraire. Je sais quelque chose de cette critique exagérément dénuée de bienveillance. Voici quelques années, l'abbé de Nantes avait découvert dans mes écrits que j 'étais en train de me rallier à la gauche (oui : à la gauche) et à une obéissance servile (oui : servile) à l'épiscopat. Sur ces deux points au moins, son jugement échappait mal au soupçon de quelque défaillance. Ce n'est là qu'un simple exemple tiré de mon expérience personnelle et mon propos n'est pas d'instruire à charge (ni à décharge) le procès de ses démesures. Je veux seulement dire que ce procès n'a pas été équitablement fait par ceux qui le condamnent.
Rumeur et délation
Il s’y ajoute une rumeur infâme, et voici qu'elle s’imprime, datée de « juillet-août 2001 », dans une publication dont la prudence, pourtant, incline habituellement davantage à la timidité qu'à l'audace. Pour la première fois le public catholique est invité à lire que l'abbé de Nantes « développe avec certaines de ses jeunes filles des pratiques proprement scandaleuses ». La formule est catégorique et venimeuse, elle affirme et suggère sans preuve ni référence : elle vient à la suite d'un rappel des condamnations et sanctions qui ont frappé l'abbé, comme si elle faisait écho aux documents de l'autorité ecclésiastique. Et cela ne figure, à notre connaissance, dans aucun de ces documents. La rumeur infâme salement imprimée à la date de « juillet-août 2001 » s'achève sans davantage d'explication sur une délation risquant d'être assassine par le temps qui court : La Contre-Réforme catholique (CRC) de l'abbé de Nantes s' « apparente de plus en plus à une secte » ! Il me semble néanmoins me souvenir que l'évêché de Troyes, pourtant si hostile, avait honnêtement répondu à l'inquisition policière socialiste, il n'y a pas si longtemps, que la CRC n’est manifestement pas une « secte ». La cuvée délatrice de « juillet-août 2001 » ne restera pas comme la plus glorieuse de la production ; elle prétend en outre que l'on en est à « l'ultime avertissement avant l'excommunication ». Bravo. Ainsi le règne du pape Jean-Paul II, assailli de tant d'attaques intérieures et extérieures contre la foi et les moeurs, n'y aurait répondu que par deux excommunications : celle de Mgr Marcel Lefebvre et celle de l'abbé Georges de Nantes.
«Incontournable»
Quoi qu'il en soit de la rumeur infâme et de la délation odieuse, le cas de l'abbé de Nantes, en regard du bien commun, s’inscrit à sa place intellectuelle, et je répète qu'elle est éminente (le langage actuel dirait incontournable), à sa place, dis-je, dans la question argumentée posée à la hiérarchie ecclésiastique depuis, en effet, trente-cinq ans, et à laquelle la hiérarchie ecclésiastique n'apporte depuis trente-cinq ans aucune réponse argumentée. En dehors de sanctions administrativement décrétées et d'un usage abusif de l'argument d'autorité, aucune solution n'a été proposée aux doutes et questions de l'abbé Georges de Nantes ou à ceux de Mgr Marcel Lefebvre. Et je ne parle pas des écrivains laïcs qu'en cette affaire l'autorité religieuse a ostensiblement tenus pour rien et moins que rien, même quand ils étaient du rang d'un Louis Salleron, d'un Marcel De Corte, d'une Luce Quenette, d'un Gustave Corçâo, d'un Henri Rambaud, d'un Alexis Curvers ou d'un Henri Charlier.
La question
La question laissée sans réponse est diversement accentuée par les uns ou les autres, mais en substance c'est toujours la même question, plus ou moins superficiellement évoquée ou profondément poussée, et parmi ses expressions les plus récentes j'aime bien celle de Mgr Bernard Fellay quand il écrit, cette année, en la fête de saint Pie V:
« Lorsque nous disons refuser le concile, nous n'entendons pas par là rejeter totalement la lettre de tous les documents conciliaires, qui pour la plus grande partie contiennent des simples répétitions de ce qui a déjà été dit dans le passé. Mais nous attaquons un nouveau langage, introduit au nom de la pastoralité du concile. Ce nouveau langage, beaucoup moins précis, flou, véhicule une autre pensée philosophique, fondement d'une nouvelle théologie (...). Finalement l'homme est mis au centre (...). Presque tous les termes : rédemption, grâce, révélation, sacrement, mystère, reçoivent une nouvelle acception. »
L'homme est mis au centre : avant même toute analyse des textes et toute expérience des résultats, on en avait eu l'intuition pendant le concile. Je me souviens de ce bénédictin rentré d'lndochine qui, après quelques jours seulement à Rome, me disait:
- On est passé du théocentrisme à un anthropocentrisme...
Apostasie immanente
Ce concile Vatican II, à la différence des conciles précédents, s'était explicitement gardé de toute déclaration ou décision infaillible. Il y avait la une raison d'estimer que ses ambiguïtés devaient être interprétées à la lumière de tous les conciles antérieurs. On a au contraire imposé dans l'Eglise l'idée d'une relecture et d'une réinterprétation de tous les conciles antérieurs à la lumière de ce concile-là. C'était mettre les choses à l'envers. Paul VI authentifia cette inversion à plusieurs reprises, voulant obliger Mgr Marcel Lefebvre et toute l'Eglise à croire dur comme fer qu' « un concile comme le deuxième concile du Vatican ne fait pas moins autorité, est même sous certains aspects plus importants encore que celui de Nicée » (29 juin 1975). Le
concile de Nicée, tenu en mai-juin 325, est celui qui condamna l’hérésie d’Arius, affirma dogmatiquement la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ et promulgua le « Symbole de Nicée » (qui est la première partie du Credo de la messe traditionnelle). Depuis qu'il a été ainsi proclamé que le concile Vatican II avait, bien que non infaillible, autant d'autorité que le concile de Nicée, et plus d'importance, les choses n'ont pas encore été clairement remises à l'endroit.
Sans cesser d'être spécifiquement religieuse, la question est, en même temps, politicoreligieuse. La hiérarchie ecclésiastique semble avoir perdu la liberté temporelle de ne pas désigner comme principaux dangers publics les hommes et les idées que l'athéisme au pouvoir dans les anciennes nations chrétiennes d’Europe désigne lui-même comme pires ennemis en les affublant des qualifications de « fascistes », de « racistes », d'« intégristes ». Aux côtés de francs-maçons, de communistes, d'avorteurs, en signant avec eux des déclarations communes, les épiscopats ont participé à l'imposture marxiste du soi-disant anti-racisme. Le « dialogue » et l' « ouverture au monde», ou l' « ouverture à l'autre », se pratiquent ainsi avec la gauche et contre la droite. Cette manifeste partialité politique est consubstantielle à la crise philosophique et religieuse de l'Eglise, qui est selon Maritain une crise d'« apostasie immanente». Pour ma part je préciserais, au dernier rang de laïc chrétien où je me trouve placé, que l'anomalie dans l'Eglise qui m'est à coup sûr inacceptable est d’y voir maintenant les calculs démocratiques prendre le pas sur la révélation divine, le pastoral être tenu pour plus précieux que le dogmatique, le sociologique l'emporter sur le religieux, le monde compter davantage que le ciel et l'action davantage que la contemplation.
L'abbé de Nantes, qui a été l'occasion des présentes réflexions, n'est pas la seule victime d'une persécution ecclésiastique qui n'est pas sans précédent. Les treize années de la privation des sacrements imposée aux catholiques d’Action française prend aujourd’hui l'allure d'avoir été une sorte de répétition générale. Mais Si l'abbé de Nantes n'est pas la seule victime, il est en tout cas la plus longuement frappée. La plus durement aussi. On a fait de ce réprouvé une espèce de lépreux. Il est temps, il est plus que temps de nous rappeler notre tradition chrétienne d'embrasser le lépreux sans lui demander au préalable un bulletin de santé.
Jean Madiran "
Amicalement,
LS