Dans "la lettre à nos frères prêtres" n° 18, de juin 2003
ROME ET ECONE : L'EXPECTATIVE
Il est des richesses du vocabulaire qui invitent l'âme attentive à dévoiler ses dispositions les plus intimes. Ainsi en est-il du mot expectative, surtout lorsqu'il vient décrire notre attitude à l'endroit de Rome.
L'expectative suppose certes une certaine réserve, voire une réserve certaine, parce que la confiance n'est pas de mise. Les violences pastorales exercées depuis plus de trente ans contre la Tradition de l'Eglise, à travers la liturgie et le catéchisme par exemple, ne le disent hélas que trop : nous ne pouvons nous fier aveuglément aux hommes en place sans mettre en péril, ne serait-ce qu'à long terme notre foi et notre salut.
Pour autant, l'expectative ne se réduit en rien à une simple attente. Ce mot porte en lui toute la richesse du latin "expectare", dont la tournure active dit l'intense activité intérieure qui anime l'être en expectative. Tour à tour dans l'espoir et la crainte, dans l'appréhension et le soulagement. Cette âme ne varie qu'en apparence, animée qu'elle est d'un seul sentiment, aussi profond qu'indéracinable: l'amour. Un amour qui implique, parce que se sachant lui-même impliqué. Ainsi en est-il d'Ecône : tout voué à Rome, parce que partie intégrante et vivante de l'Eglise romaine. Seul son amour pour la Rome de toujours, celle d'aujourd'hui et de demain, lorsqu'elle ne vient pas s'opposer à celle d'hier, explique ses choix.
Entendue de la sorte, l'attente devient attention, et expectare se transforme en souhaiter vivement. Quel est donc l’objet de ce souhait si ardent ? L’usage latin indique que, bien souvent, il s'agira de l'issue d’un combat. La chose est éminemment vraie aujourd'hui. A Rome même, le combat fait rage, et la Fraternité Saint-Pie X attend, pleine d'espérance comme d'appréhension, que se dégage clairement la volonté des actuels tenants de l'autorité. Car leurs choix sont loin d'être manifestes, ainsi qu'en témoignent des événements aussi récents que contradictoires - Le cardinal administrateur du diocèse de Rome interdit en son territoire la célébration selon le rite dit de Saint-Pie V, tandis que le cardinal Castrillon Hoyos célèbre en grande pompe une messe tridentine en la basilique Sainte Marie Majeure. - L'encyclique sur l'Eucharistie remet plus d'une pendule à l'heure notamment en matière d'intercommunion, mais Jean-Paul II distribue l'Eucharistie à l'anglican Tony Blair. - Le cardinal Ratzinger réaffirme la beauté du catéchisme de saint Pie X dans lequel, à très juste titre précise-t-il, nombre de catholiques se retrouvent aujourd'hui, mais Rome nomme des évêques dont l'idéologie univoque et dévastatrice est à l'opposé de cet enseignement pérenne.
Qui ne verrait en ces querelles et contradictions au sommet autant d'épisodes d'une lutte intestine opposant le modernisme mortifère au simple bon sens catholique ? Parce que ces passes acharnées se déroulent bien souvent dans l'âme même de ceux qui nous gouvernent, le chrétien fidèle ne peut que demeurer dans l'expectative. Ecartant l'optimisme factice comme la négativité systématique, elle soutient et promeut ce qui mène au bien tout en se préservant du mal. Amoureuse et attentive, elle aspire de tout son être à la victoire de l’Eglise sur le mal. Animé d'un si vif désir, elle ne peut se satisfaire de demi-mesures ni s'accorder avec des hommes en pleine tergiversation. Telle est l'attitude que veut avoir la Fraternité Saint-Pie X, son ensemble comme chacun de ses membres. En ces temps troublés, il n'y a pas plus belle manière d'être romain.
Abbé Patrick de la Rocque |