Juste réajuster les choses : pardonnez-moi si cela a pu sembler prétentieux de dire que la musique est mon métier. Ma fois, c’est bêtement vrai. Rassurez-vous, je ne suis pas Mozart...
Deuxième petit détail : le baroque est assurément une période très riche, mais non ma favorite, et toc ! (mais cela n’intéresse personne)
Ce que vous dîtes de la musique est très 19e, chère connaisseuse, et pardonnez-moi, vous ne trouverez personne pour vous contredire assurément sur l'assertion qui peut tout vouloir dire ainsi que son contraire : "La vraie musique, ce n'est pas seulement lorsque le musicien joue des notes (avec les bonnes durées, je vous le passe), c'est lorsque quelque chose prend le dessus sur l'exécutant et s'installe, et ravit aussi bien le musicien que l'auditoire. Quelque chose d'en haut, qui est bien au-delà d'une simple partition, qui est au-delà d'un exécutant honnête et qui parfois vient et s'installe là où des notes sont jouées, et parfois ne vient pas".
Cette vision "mystique" et aléatoire du phénomène artistique ne sera sûrement pas contredite par personne, même pas par le mauvais musicien, ni par aucune mauvaise musique... suivez mon regard: CQFD
Quant à Paul van Nevel, vous le comprenez bien bizarrement et vous lui prêtez une pensée bien réductrice, bêtement solfégique, qui, fort heureusement, va jusqu’à vous décevoir vous-même. Lorsque van Nevel évoque la durée, il ne parle bien évidemment pas des noires et des blanches, mais d’une certaine temporalité plus large que les notes, plus étendue que la mesure ou que la battue. Ce n’est pas une durée relevant strictement du solfège, mais bien une pensée musicale, une certaine temporalité que le discours musical permet de dérouler exactement dans l’espace – autrement dit c’est un projet esthétique qu’il désigne sous le mot très concret de durée. Je vais essayer de le citer mot à mot : « Un bon chanteur, pour moi, ce n’est pas une belle voix ; je ne sais pas ce que c’est qu’une belle voix. Non ! pour moi un bon chanteur, c’est un chanteur intelligent ; ce sont les chanteurs qui, lorsque je leur dis de lever la main dans une minute, sont capables, dans le plus grand silence et sans se concerter de lever la main exactement ensemble lorsque la minute est écoulée ».
J’en conviens, l’explication relève de l’allégorie, cependant elle est très claire : la musique vue comme une manière de transcender le temps tout en épousant scrupuleusement son contour : une image très exacte de l’éternité en somme – le chanteur possède toute « la durée » d’une pièce, d’une phrase, lorsqu’il entonne la première note ; ensuite il déroule simplement le discours dans l’exacte mémoire-respect-attente de cette durée. Mémoire après, respect pendant, attente avant – remarquez dans le discours musical les trois termes sont alors nécessairement simultanés. (Remarquez aussi que saint Augustin ne disait rien d’autre dans son De Musica). C’est pour cela que la première qualité exigée, selon van Nevel, est l’intelligence de l’interprète, c’est-à-dire, en l’occurrence, la capacité à émettre un projet esthétique qui permette de transcender le temps, plutôt que de simplement faire de beaux sons au bon moment. Et l’enivrant Spem in alium à 40 voix de Tallis, ou le Deo gratias à 36 voix d’Ockeghem que vous connaissez, illustrent parfaitement cette manière de traverser la durée au-delà de la perception commune, et au-delà aussi du seul effet de la multiplication des voix polyphoniques. Gardez donc intacte votre admiration !
Je crois qu’on est encore très loin de soupçonner « la modernité » époustouflante de la musique ancienne, on en est même incapable sans lui faire le crédit, a priori, de cette intelligence que les «lumières» ont jugée «obscure» et que le 19e a confondue avec je ne sais quel Démiurge sauvage, insaisissable et commode.
Bien cordialement
Bertrand Décaillet