je tombe sur cet article du Monde diplomatique où est cité le cardianl Oddi.
Où l'on découvre (?) que le problème de la succession de Jean Paul II n'est pas vraiment neuf...
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MORT ET RÉSURRECTION DE JEAN-PAUL II
Fin de règne au Vatican ?
Directement ou indirectement, le Vatican, sa diplomatie et
ses réseaux sont impliqués dans quelques-uns des plus graves conflits actuels - Bosnie, Proche-Orient, Irlande du Nord, Rwanda, Haïti -, et leur action dans les pays de l'Est, notamment en Pologne, en Slovaquie et en Hongrie, avant et après la chute du mur de Berlin, reste considérable.
A l'origine d'un tel activisme : le pape Jean-Paul II, qui a réclamé une « seconde évangélisation » pour ralentir la déchristianisation des sociétés occidentales (mais aussi d'Europe de l'Est) et combattre la « libéralisation des moeurs ». Considéré par certains comme un champion de l'ordre moral - et, à ce titre, élu « homme de l'année 1994 » par le magazine américain Time -, Jean-Paul II est fortement critiqué par beaucoup de chrétiens, qui blâment son attitude à l'égard de la contraception, de l'avortement ou de l'usage de préservatifs à l'heure du sida, et qui désapprouvent la relation privilégiée qu'il entretient avec l'organisation ultraconservatrice Opus Dei.
Parce qu'on sait le pape atteint d'une grave maladie, Rome bruit de rumeurs concernant l'éventuelle succession de Jean-Paul II et l'orientation que pourrait prendre, aussi bien en politique qu'en matière de doctrine, une Eglise dont l'influence sur les 850 millions de catholiques du monde demeure grande.
EN septembre 1994, des nouvelles alarmantes sur la santé du chef de l'Eglise catholique, Jean-Paul II, tombaient sur les téléscripteurs du monde entier. Le pape était malade, voire agonisant : il se remettait mal de sa fracture du fémur du 28 avril, se déplaçait difficilement à l'aide d'une canne et annulait ses voyages aux Etats-Unis et à Sarajevo. Les caméras de télévision diffusaient à plaisir des gros plans d'un homme vieilli, grimaçant de douleur.
Début septembre, des facétieux allaient jusqu'à téléphoner en pleine nuit - « du standard de Castelgandolfo », où le pape se reposait, disaient-ils - à plusieurs cardinaux de la curie pour annoncer sa mort. Une messe de requiem fut même célébrée en la basilique Saint-Pierre, le 4 septembre, à la première heure, devant une quarantaine de fidèles médusés, avant que la nouvelle ne fût démentie...
« Sa déchéance physique progresse à une allure effrayante, écrivait l'hebdomadaire allemand Stern. Le pape souffre de la maladie de Parkinson, et il a un cancer depuis au moins deux ans. (...) Il est clair qu'il arrive à la fin de son mandat, car la bataille pour sa succession a démarré depuis longtemps. » Le quotidien la Repubblica (Italie) révélait : « Le pape se consume. Le pape brûle de souffrance. » « Au Vatican, on respire déjà une atmosphère de fin de règne. » Pourtant, quatre mois plus tard, Jean-Paul II va mieux et déborde de projets.
Il publie un livre-entretien, Entrez dans l'espérance, crée trente nouveaux cardinaux, publie une lettre apostolique - sur la préparation du troisième millénaire du christianisme, où il dévoile un plan quinquennal pour l'Eglise. Il annonce deux encycliques (sur la vie et sur l'oecuménisme), deux documents synodaux (sur l'Afrique et sur la vie religieuse), deux synodes locaux (un commun aux Amériques du Nord et du Sud, l'autre en Asie) et plusieurs voyages.
Parmi les « pèlerinages vivement désirés », le pape cite, « en plus de Sarajevo », le Proche-Orient (le Liban, la Terre sainte) et rêve de se rendre sur « tous ces lieux qui se trouvent sur le chemin du peuple de Dieu de l'Ancienne Alliance, depuis les terres parcourues par Abraham et Moïse, en traversant l'Egypte et le mont Sinaï, jusqu'à Damas, ville qui fut témoin de la conversion de saint Paul ». Il rêve enfin d'organiser une rencontre entre chrétiens, à Bethléem ; puis entre chrétiens, juifs et musulmans à Jérusalem et sur le mont Sinaï, au monastère (orthodoxe) de Sainte-Catherine. Dans l'immédiat, son porte-parole à Rome, M. Joaquin Navarro Valls, confirme le voyage de dix jours, prévu le 11 janvier, en Extrême-Orient (Philippines, Papouasie-Nouvelle- Guinée, Australie, Sri-Lanka), puis en Belgique, en Afrique (il pourra enfin visiter l'Afrique du Sud), en France et aux Etats-Unis en novembre prochain.
Ce ne sont pas les projets d'un moribond. Tous ceux qui ont approché le pape ces dernières semaines sont formels : il va mieux physiquement et jouit de ses facultés intellectuelles.Dans les milieux diplomatiques français auprès du Saint-Siège, on confirme le rétablissement. L'ambassadeur, qui a passé une heure et demie avec Jean-Paul II à la veille du consistoire du 26 novembre, l'a trouvé en pleine forme. Et le cardinal Roger Etchegaray, président du conseil pontifical Justice et Paix, rentré de Cuba le 22 novembre, a dîné avec le pape ce jour-là. « Il était fort intéressé par les nouvelles que je lui apportais de Cuba, dit le cardinal français, puis il m'a entretenu de la préparation du Grand Jubilé de l'an 2000, puisqu'il m'a nommé président du comité qui doit le préparer (1). » Une monopolisation de la parole sur les écrans COMMENT expliquer cette « résurrection » soudaine ? Il y a d'abord le rôle démesuré joué par les médias. Plus que tout autre pape, ou chef religieux, Jean-Paul II a su utiliser les médias, surtout la télévision, pour projeter l'image d'une Eglise puissante et conquérante - d'aucuns diraient dominatrice et sûre d'elle-même. Ce pape médiatique, « Wojtyla superstar », ancien acteur et tribun de talent, que Graham Greene comparait volontiers, sous cet angle, à M. Ronald Reagan, connaît le pouvoir des médias électroniques et ne s'en prive pas - quitte à monopoliser la parole lors de ses déplacements, au détriment des autres échelons de la hiérarchie ecclésiastique, réduits au rôle de figurants muets. Mais voilà que son allié le trahit ! La télévision, qui transmettait l'image flatteuse d'un champion de la foi, robuste montagnard polonais, est devenue le verre grossissant, impitoyable, qui révèle les stigmates de l'âge et de la maladie, scrutant chaque geste, chaque grimace, chaque tremblement de la main d'un vieillard qui n'ose plus faire un pas par peur de trébucher.
Sans tomber dans le catastrophisme d'un pape agonisant, ni dans l'euphorie béate d'un pape ressuscité, on peut simplement constater que Jean-Paul II est certes vieux et malade, mais volontaire et encore assez maître de lui pour diriger l'Eglise d'une main ferme. On a dit, un peu vite, qu'il était un prisonnier entre les mains de l'administration pontificale, la curie elle-même, et incapable de prendre une décision. Il est vrai qu'il ne gouverne pas à travers la curie, mais souvent contre elle. Là où Paul VI, né dans le sérail, avait essayé - sans grand succès - de réformer la curie de l'intérieur, avec la curie, Jean-Paul II, venu de l'extérieur, a essayé de contourner la curie, en gouvernant l'Eglise sans elle - fuori le mura (hors les murs) par ses voyages - et il a également échoué.
La curie est une lourde et très vieille machine, un appareil administratif, qui vient à bout des papes par l'usure : les papes passent, la curie demeure ! Mais ce pape est têtu et renonce rarement à ses projets. Il a tenu bon en exilant Mgr Marcinkus (mêlé au scandale financier du Banco Ambrosiano), sans le nommer cardinal. En refusant de lever l'excommunication contre Mgr Lefebvre, il a empêché la restauration pure et simple voulue par la curie, et si celle-ci a réussi à dissuader le pape de se rendre à Sarajevo, ce n'est que partie remise...
Il est vrai qu'il subit d'autres influences, fort conservatrices. Celle de son entourage polonais, par exemple, et notamment de son secrétaire particulier, le Père Stanislaw Dziwisz. Vrai également qu'il a une confiance toujours plus grande dans son porte-parole, M. Joaquin Navarro Valls, membre laïc influent de l'Opus Dei, organisation pour laquelle il ne cache pas son admiration (2). Mais Jean-Paul II garde l'initiative, et sait encore surprendre les observateurs les plus critiques. Lorsqu'il proposa aux cent quatorze cardinaux venus de cinquante-quatre pays, réunis en consistoire en juin 1994, que l'Eglise romaine fasse un examen de conscience approfondi, débouchant sur une confession publique de ses fautes passées et présentes, une majorité de ses auditeurs se montra sceptique, pour ne pas dire franchement hostile. Cinq mois plus tard, il est revenu à l'attaque dans sa lettre apostolique, faisant « amende honorable pour les péchés commis par l'Eglise catholique ». En dépit des récits alarmistes dans la presse, l'entourage immédiat de Jean-Paul II ne ressent pas un climat de fin de règne. Chez les jésuites, par exemple, qu'il s'agisse de la curie généralice au Borgo Santo-Spirito, de la revue Civiltà cattolica ou de Radio Vatican, on souligne au contraire l'activité débordante du pape. « Il est vrai que sa santé connaît des hauts et des bas, admet-on, qu'il est non seulement fatigué, mais connaît parfois des absences. Victime d'un attentat il y a treize ans, il a subi plusieurs interventions chirurgicales et se trouve sous médication à haute dose. Mais on est surpris par sa vitalité. » D'autres expliquent la situation historiquement. La chute du mur de Berlin et la dislocation de l'empire soviétique ont été perçues comme l'« accomplissement » de l'oeuvre du pape - du moins par un certain public, qui s'intéresse davantage à la géopolitique qu'à la théologie ou à l'oecuménisme. Le revers de la médaille, c'est que ce pontificat n'a plus de « but » visible, d'où la tentation de n'en attendre plus rien.
Sur le plan politique, le Vatican connaît indiscutablement un certain désarroi. La fin de la guerre froide a brouillé les cartes : il n'y a plus d'« empire du mal », plus d'ennemi ou de menace bien définis, plus de « blocs » d'influence. La guerre en ex-Yougoslavie a non seulement réveillé les nationalismes religieux (3), elle a surtout révélé cruellement les divisions de l'Occident et l'impuissance de l'Europe à résoudre la crise. Si ce pape slave a eu le mérite d'insuffler une nouvelle vie dans « le deuxième poumon de l'Eglise » (comme il appelle le christianisme de tradition orientale) en prêchant la liberté, le respect des droits de l'homme et le droit à l'identité nationale, il a frontalement attaqué la théologie de la libération en Amérique latine (lire page 24, l'article de Véronique Mortaigne) et est resté, c'est le moins que l'on puisse dire, d'une grande prudence face aux dictateurs (souvent catholiques) du tiers-monde, comme Pinochet (Chili), Videla (Argentine), Marcos (Philippines), Mobutu (Zaïre), Obiang (Guinée-Equatoriale), Habyarimana (Rwanda) et autres Houphouët-Boigny (Côte-d'Ivoire). Et pourtant... il a défendu la cause palestinienne (recevant même M. Yasser Arafat quand il était encore un paria), condamné la guerre du Golfe et le « nouvel ordre mondial » sous hégémonie américaine.
Il y trouvait, certes, un intérêt à défendre les chrétiens orientaux vivant en terre d'islam, mais il a aussi cherché une réconciliation avec Israël. En même temps, le 6 juillet 1994 à Vienne, M. Kurt Waldheim, qui avait dissimulé ses agissements au sein de l'armée allemande en Croatie, était fait chevalier de l'ordre de Pie IX, avec l'autorisation de Jean-Paul II...
Refus de la laïcité et du libre examen SUR le plan social, l'incompréhension paraît tout aussi grande. Ce pape était plus à l'aise pour combattre le communisme athée que pour comprendre la société séculière. Son attitude intransigeante à l'égard de la contraception, de la limitation des naissances ou de l'usage des préservatifs à l'ère du sida, a soulevé une grande incompréhension et indignation chez de nombreux chrétiens qui la jugent « criminelle ». Résolument opposé à l'idéologie marxiste, Jean-Paul II s'est déclaré scandalisé par la décadence du « monde libre », sécularisé, hédoniste et consumériste. Les notions de « sécularisation », de « laïcité », de « libre examen » ne représentent pas des valeurs à ses yeux. Pour lui, la liberté religieuse signifie la liberté pour l'Eglise de prêcher l'Evangile dans un milieu hostile, pas celle, à l'intérieur de l'Eglise, pour les chrétiens de discuter de la foi ou de la morale. Sur ce dernier chapitre, le pape a tellement insisté sur la morale sexuelle, réduite à des interdictions de l'avortement et de la contraception, que l'opinion publique prête moins attention aux autres luttes menées par Jean-Paul II, en faveur de la justice sociale, contre les excès du capitalisme, contre la Mafia et la drogue.
Sait-on, par exemple, que, début octobre 1994, le pape a apporté un soutien public à la communauté laïque de Sant'Egidio (4), en lui rendant visite au Trastevere, alors que la « diplomatie parallèle » pratiquée par ces laïcs engagés n'est pas toujours vue d'un très bon oeil par les diplomates du Vatican ? Après avoir négocié la paix au Mozambique, en 1992, entre le parti du Frelimo et la guérilla, puis organisé des rencontres entre Libanais, Kurdes, Ethiopiens et Namibiens, la communauté Sant'Egidio a organisé, les 21 et 22 novembre 1994, une rencontre à Rome entre les responsables des différents partis et associations algériens, qui a été critiquée par le gouvernement algérien et désavouée par le Vatican.
Reste le plan strictement religieux. Là, Jean-Paul II s'est senti une âme de bâtisseur - de restaurateur plutôt - d'une Eglise postconciliaire fortement ébranlée par le doute et l'incertitude. Venant d'une Eglise persécutée, « l'Eglise du silence » polonaise, il a trouvé une Eglise bavarde, divisée en courants opposés et largement ouverte à la contestation. Pour recoller les morceaux de cette Eglise écartelée entre une aile persécutée, asservie, muselée et une aile riche (matériellement) mais marginalisée et beaucoup trop libre à son goût, le pape a procédé à une reprise en main, un recentrage pour ne pas dire une restauration. S'apercevant que l'ennemi du christianisme en Occident n'est pas la persécution mais l'indifférence, il lança une reconquista (qu'il baptisa « seconde évangélisation »). Et, comme on ne va pas à la bataille avec une armée divisée, il décida d'abord de resserrer les rangs, de remettre les troupes au pas (jésuites (5), théologiens de la libération dissidents, évêques trop indépendants) et d'encourager les nouveaux champions de la foi (Opus Dei, Communione e Liberazione, Focolari, charismatiques). Le but avéré du pape : redonner au catholicisme une identité et une visibilité mises à mal par la thèse du christianisme anonyme.
Bref, ceux qui ont vécu la longue et pénible fin de règne de Paul VI disent ne connaître rien de comparable actuellement. Alors que Paul VI avait sombré dans un immobilisme mélancolique, Jean-Paul II semble mettre les bouchées doubles. Sachant son temps désormais compté, il se concentre sur l'essentiel de l'oeuvre encore à accomplir. En tête de ses priorités : la paix en ex-Yougoslavie ; l'unité des chrétiens (notamment par un rapprochement avec les orthodoxes) ; la réception du concile Vatican II.
Sur ce dernier point, la position du pape est typiquement ambiguë. Ayant participé aux quatre sessions (1962-1965) de cet aggiornamento inespéré (il fut même un des rédacteurs de la constitution pastorale Gaudium et Spes), il s'y réfère constamment. Dans sa récente lettre apostolique, il écrit : « La meilleure préparation de l'échéance bimillénaire ne pourra donc que s'exprimer par un engagement renouvelé d'appliquer, autant que possible fidèlement, l'enseignement de Vatican II à la vie de chacun et de toute l'Eglise. »
Le concile, certes, mais lequel ? L'événement lui-même fut d'une grande ambiguïté, ouvert à diverses interprétations, puisque les textes votés par les pères conciliaires résultaient de longues et pénibles discussions et confrontations, assorties de nombreux amendements, et conservaient les traces d'un compromis permanent entre la majorité ouverte et la minorité conservatrice. Pis, le concile est considéré par les uns - dont Jean-Paul II - comme un aboutissement, un point d'arrivée, un ensemble, pastoral plus que doctrinal, qu'il s'agit de faire connaître et de mettre en oeuvre, mais sans le dépasser, au risque de le « trahir » ; et par les autres - dont les théologiens progressistes - comme un point de départ, déjà dépassé puisqu'il eut lieu il y a trente ans, créateur d'un esprit d'ouverture qui doit permettre d'autres innovations et inventions.
Place aux ultraconservateurs et anticonciliaires LE paradoxe, c'est que, tout en se réclamant du concile, le pape a choisi comme conseillers, et nommé évêques, des hommes très conservateurs, voire anticonciliaires. Un exemple parmi cent : il a remplacé le cardinal Agostino Casaroli, homme de l'ostpolitik de Paul VI (aujourd'hui âgé de quatre-vingts ans), par le cardinal ultraconservateur Angelo Sodano à la secrétairie d'Etat. Celui-ci a déclenché une vive polémique en accordant une audience, par l'entremise du cardinal intégriste Silvio Oddi, à M. Gianfranco Fini, secrétaire de l'ancien parti néofasciste italien et coordinateur de l'Alliance nationale, principal partenaire de M. Silvio Berlusconi au sein du gouvernement récemment démissionnaire.
Non seulement c'est une violation de la règle qui voulait qu'aucun chef de parti politique ne soit reçu par le secrétaire d'Etat du Vatican - respectée même au cours des longues années de pouvoir de la Démocratie chrétienne en Italie -, mais cela a fait voler en éclats le tabou antifasciste. Mgr Oddi a expliqué que cette force politique « n'est certainement plus fasciste, mais au contraire composée d'hommes qui ont le sens de l'ordre », tandis que le président du Sénat, M. Carlo Scognamiglio, émissaire de Forza Italia de M. Silvio Berlusconi, ajoutait qu'une alliance entre l'Eglise catholique et la droite internationale s'imposait pour « moraliser l'économie capitaliste ». Réflexion piquante au vu des démêlés de « Sua Emittenza » avec la justice...
Dans de nombreux Etats (Pays-Bas, Allemagne, Autriche, Suisse, Brésil, Etats-Unis), Jean-Paul II a choisi des évêques qui, loin d'être des hommes de consensus et d'unité, ont divisé leurs Eglises et polarisé l'opinion contre eux. Toutefois, la liste des trente cardinalats créés en novembre 1994 révèle un choix inattendu, qui non seulement renouvelle (de plus d'un cinquième) et rajeunit le Sacré Collège, mais déjoue les pronostics pour un prochain conclave (voir ci-dessous) en cassant les « blocs » qui pourraient déterminer l'élection du prochain pape.
Si la plupart des nouveaux porporati sortent du même moule conservateur que Jean-Paul II (123 des 167 membres du Sacré Collège ont été nommés par lui), leur choix est davantage politique qu'ecclésiastique. D'abord, le choix des villes de La Havane (Cuba), Hanoï (Vietnam), Prague (Tchéquie), Minsk-Mohilev (Biélorussie), Scutari (Albanie), Bkerke (Liban) et Sarajevo (Bosnie-Herzégovine) montre une volonté d'encourager les « victimes du communisme » et les martyrs des guerres. L'omission de certains sièges traditionnellement cardinalices (Séville, Santiago, San-Salvador, Saint-Louis) ou de présidents de conférences épiscopales (l'Allemand Karl Lehmann, le Brésilien De Almeida) pourrait indiquer un « blâme » du pape pour des prises de position jugées trop « progressistes ».
Qui a l'oreille du pape, et qui le conseille dans ses choix politiques ? Il y a d'abord la garde rapprochée, les cinq hommes de confiance de l'appareil : le cardinal Angelo Sodano, italien, secrétaire d'Etat (affaires étrangères) ; Mgr Jean-Baptiste Re, italien, substitut (affaires intérieures) ; Mgr Jean-Louis Tauran, français, secrétaire pour les relations avec les Etats ; Mgr Leonardo Sandri, argentin, secrétaire pour les affaires générales (relations avec la curie) et Mgr Claudio Maria Celli, italien, sous-secrétaire pour les relations avec les Etats. Et puis, les conseillers de l'ombre : le Père Stanislaw Dziwisz, polonais, secrétaire privé du pape ; M. Joaquin Navarro Valls, espagnol, directeur de la salle de presse du Vatican, membre de l'Opus Dei ; le cardinal Martinez Somalo, espagnol, ancien substitut, proche de l'Opus Dei ; le cardinal Jan Schotte, belge, secrétaire général du synode ; et le cardinal Rosalio José Castillo Lara, vénézuélien, chargé du patrimoine du Saint-Siège.
On dit Jean-Paul II particulièrement influencé par son secrétaire particulier, le Père Dziwisz, et son porte-parole, Navarro Valls, qui prennent de l'ascendant au fur et à mesure que les forces du pape déclinent. Or celui-ci, à l'approche de l'an 2000, donne l'impression de vouloir laisser comme testament à l'Eglise une charte pour l'avenir. Mais, en insistant sur le mea culpa que doit prononcer l'Eglise - pour ses péchés passés mais aussi actuels -, et notamment son oubli du concile Vatican II, Jean-Paul II semble faire son autocritique. Parmi les péchés qui demandent pénitence, le pape cite les « douloureux déchirements » de l'unité chrétienne, « parfois par la faute de l'une et de l'autre des parties », ajoute-t-il, en citant le concile. Cherche-t-il à redresser l'image de « pape conservateur » qu'il laissera indiscutablement à la postérité ?
Davantage d'autoritarisme que d'humilité SELON le vaticanologue Giancarlo Zizola, « tous les papes ont terminé leur pontificat en tempérant leur ligne politique, par peur d'un conclave « vindicatif » qui élirait quelqu'un d'opposé ». C'est ainsi que s'expliqueraient les paradoxes de cette dernière période d'un pontificat où Jean-Paul II souffle le chaud et le froid, alternant les actes autoritaires et les appels prophétiques à l'humilité. Après avoir déclaré clos le débat sur l'ordination des femmes, il lance un appel pressant aux femmes, dans son message pour la Journée de la paix du 1er janvier 1995, de prendre leur place légitime dans la vie publique, place qui non seulement leur revient « de droit », mais qui doit être « garantie, au besoin, par la loi », qualifiant la discrimination entre garçons et filles de « coutume intolérable ».
Il y a une cohérence dans ce pontificat. Conservateur en théologie et en morale, Jean-Paul II a toujours pris des positions plus ouvertes en matière sociale. Il refuse de songer au prochain conclave, car il se croit investi d'une mission. Il n'est pas question pour lui de démissionner. Lorsqu'on lui a rappelé la règle instaurée par Paul VI pour les évêques de remettre leur démission à soixante-quinze ans, il aurait répondu : « Oui, mais vous proposez votre démission au pape. A qui dois-je remettre la mienne ? » Méritera-t-il le titre de Jean-Paul « le Grand », comme l'a suggéré, non sans flagornerie, le cardinal Sodano ? Ce qui est incontestable, c'est qu'il est la figure religieuse mondiale qui, même par les vigoureuses controverses qu'il suscite, aura dominé cette fin de siècle.
ADRIEN WILLEMIN
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(1) Ce jubilé devrait attirer 40 millions de pèlerins à Rom e pendant l'ensemble de l'an 2000. Le pape pourrait utiliser cette occasion pour que soit réexaminé le rôle de l'Eglise dans l'Inquisition, la persécution des intellectuels (notamment Galilée), la colonisation des Amériques et l'Holocauste.
(2) Créée en Espagne, en 1928, par le Père José-Maria Escriva de Balaguer, cette organisation catholique radicale qui a soutenu le franquisme s'est répandue dans le monde entier et compte actuellement 80 000 membres. Au sein de l'Eglise, elle jouit d'une influence considérable, notamment grâce à l'indéfectible soutien que lui apporte Jean-Paul II. Lire le dossier « Secte mondiale ou toile d'araignée du pape, l'Opus Dei avance masqué », Infomatin, 7 décembre 1994 ; lire aussi « Le monde secret de l'Opus Dei », Golias, no 30, été 1992.
(3) Le patriarche orthodoxe Paul de Serbie, par exemple, avait publiquement déclaré que la visite de Jean-Paul II à Sarajevo n'était « pas la bienvenue ». Il considérait « comme une provocation » la venue de l'évêque de Rome dans une ville où un habitant sur dix seulement est catholique. Il rappelait, par ailleurs, que le Saint-Siège n'a toujours pas reconnu le massacre de 700 000 Serbes orthodoxes par le régime croate (catholique) d'Ante Pavelic de 1941 à 1945, et que le Vatican porte une lourde responsabilité dans le conflit de l'ex-Yougoslavie car il fut le premier Etat, avec l'Allemagne, à reconnaître l'indépendance croate en 1991, sans évoquer le problème de la minorité serbe de la Krajina.
(4) Sant'Egidio compte 15 000 membres à travers le monde, hommes et femmes, la plupart laïcs, qui essaient de traduire les idéaux chrétiens dans la société séculière, en s'occupant des marginaux, en accueillant les immigrés, en instaurant un dialogue permanent avec les grandes religions du monde et en servant de médiateur dans les conflits interethniques.
(5) A cet égard, les jésuites réunissent leur Congrégation générale (organe suprême de la Société de Jésus) à Rome, du 5 janvier au 25 mars 1995, dans le but d'« adapter à la situation actuelle » les Constitutions écrites par saint Ignace de Loyola, leur fondateur. Leur général actuel, Hans-Peter Kolvenbach, a instauré un climat de collaboration et d'harmonie avec Jean-Paul II. Il y a environ 23 000 jésuites dans le monde.
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Source :
http://www.monde-diplomatique.fr/1995/01/WILLEMIN/1116.html