Des lieux de culte nombreux et divers, à l'image de la communauté
Mardi 26 juin 2001
(LE MONDE)
MARSEILLE
de notre envoyé spécial
Combien y a-t-il de mulsumans à Marseille ? Salah Bariki,
l'intermédiaire officieux de la mairie pour les questions musulmanes, énumère les
communautés, d'immigrés et de Français issus de l'immigration, qui
composent le melting-pot marseillais. "Il y a d'abord les Algériens. C'est la
plus forte communauté, avec 70 000 membres. Les Tunisiens sont environ
30 000 et les Marocains 15 000. Il ne faut pas oublier les Comoriens :
près de 70 000, ce qui fait de Marseille la deuxième ville comorienne
du monde. Les Africains doivent être entre 5 000 et 7 000. En faisant
l'addition, on obtient 190 000, un résultat proche du chiffre de 200 000
couramment avancé."
Ici comme ailleurs, la pratique religieuse est minoritaire : seulement
10 % des musulmans fréquenteraient les mosquées, en dehors des grandes
fêtes comme l'Aïd el Kébir. Depuis l'ouverture d'un premier lieu de
culte à l'Estaque, dans les années 1950, une cinquantaine de salles de
prière ont vu le jour. Dans des commerces désaffectés, comme la mosquée
Al-Qods près du cours Belsunce ; dans un pavillon, comme la mosquée de La
Capelette ; ou encore dans un entrepôt du marché aux puces, pour la
mosquée Al-Islah : sa salle de prière de 1 000 m2 en fait l'une des plus
vastes de France.
On est donc loin d'"un islam des caves", qui relève largement du mythe.
Grâce aux dons des fidèles et à l'ingéniosité d'artisans bénévoles, les
mosquées se sont progressivement embellies. Ces lieux de culte "de
proximité" répondent largement aux besoins des fidèles : la plupart d'entre
eux se rendent au plus près de leur lieu de travail ou de leur domicile
pour accomplir les cinq prières quotidiennes ou assister à la grande
prière du vendredi.
L'enjeu de la grande mosquée est donc plus symbolique que pratique.
Beaucoup de musulmans n'évoquent pas sans réticences ce serpent de mer de
la politique locale, qui fait surface à chaque élection. Youcef
Mammeri, un jeune professeur de trente ans qui représente la mosquée Al-Islah
à la consultation sur l'islam de France lancée par Jean-Pierre
Chevènement, y est plutôt hostile : "C'est une vieille histoire qui est
réintroduite régulièrement sur le terrain politico-médiatique. Si c'est pour
choisir un représentant musulman au détriment des autres, c'est inutile
et malveillant…" Car tout le problème est là : à qui la municipalité
va-t-elle confier les clés de la future grande mosquée ?
L'islam des Bouches-du-Rhône a ceci de particulier que l'influence des
fédérations nationales y est très faible : "Ici, on est d'abord de
Marseille", lancent les musulmans avec une pointe de fierté. Trois pôles
émergent de la mosaïque des communautés. Il y a d'abord la génération des
"figures historiques", auxquelles l'ancienneté de leur engagement
confère une certaine légitimité. Bachir Dahmani, que l'on surnomme "l'imam
ouvrier", a ouvert sa première mosquée en 1963, dans un cabanon. Cet
ancien ouvrier du bâtiment règne désormais sur la mosquée En-Nasr, dans le
quartier excentré de La Capelette. C'est lui qui reçoit chaque année
les vœux du maire. On le soupçonne d'être lié à l'Algérie : son imam est
en effet rétribué par la Grande Mosquée de Paris. Mohand Alili, lui, a
ouvert dans les années 1970 la mosquée de la rue du Bon-Pasteur, près
de la porte d'Aix, en plein "quartier arabe". Il a participé au Conseil
de réflexion sur l'islam de France (Corif), mis en place par l'a!
ncien ministre de l'intérieur Pierre Joxe.
L'autre groupe qui pèse dans le paysage musulman est le conseil des
imams. Encore une singularité marseillaise que cette tentative, plutôt
réussie, d'organiser l'islam à partir de la base. Créée officiellement en
1999, cette association rassemble 29 imams, représentant environ 80 %
des lieux de culte, dont la mosquée Al-Islah et les mosquées comoriennes
à travers l'imam Danoune. Le conseil des imams compte parmi ses membres
des figures charismatiques, comme le jeune Sénégalais Ahmed N'Dieguene
: animateur vedette sur radio Gazelle, il répond tous les vendredis
soir aux questions des jeunes musulmans, y compris sur des sujets comme la
sexualité ou les problèmes de couple. Le conseil incarne la génération
montante de l'islam marseillais, ceux que les anciens appellent avec
ironie "les étudiants".
Restent les outsiders. Le "grand mufti de Marseille", le prometteur
Soheib Bencheikh, a déçu. Trop Parisien pour Marseille, l'étoile montante
d'un islam progressiste a perdu son aura. A l'autre extrémité de
l'échiquier musulman, des figures sulfureuses, comme celle de l'imam Doudi,
continuent de séduire les jeunes en quête d'un islam pur, "salafiste".
C'est avec cette diversité que la municipalité devra compter pour mener
à bien un projet de grande mosquée qui se veut "rassembleur".
X. T.