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Faut-il "reconstruire" la liturgie? Imprimer
Auteur : Athanasios D.
Sujet : Faut-il "reconstruire" la liturgie?
Date : 2003-01-02 13:40:52

(Lu en passant, au cours de recherches sur Dom Adrien Nocent) 

Faut-il "reconstruire" la liturgie?

En organisant un débat ouvert sur les réformes de la liturgie, un des opposants les plus déterminés à Vatican II met le doigt sur un point sensible encore aujourd'hui pour de nombreux catholiques pourtant fidèles au Concile.

L'idée d'une révision de la réforme liturgique n'est pas récente.
Il y a quelques années déjà, le regretté père Adrien Nocent, moine de l'abbaye de Maredsous et professeur à l'institut St-Anselme de Rome proposait déjà une relecture du renouveau liturgique.(1) D'autres ont pris la parole pour faire le point après les turbulences qui ont suivi le concile(2), mais aussi, comme le cardinal Ratzinger, pour déplorer, entre autres, que la liturgie se soit trop conformée au monde moderne.(3)

Et voici que l'abbé Claude Barthe, dont on connût l'opposition au concile Vatican II nous propose une nouvelle réflexion sur le sujet.(4) Après une brève introduction, il donne la parole à quatorze personnalités qui s'expriment sur la réforme et la manière dont elle est appliquée. on y trouve plusieurs contributions de grande valeur. Les pères Louis Hage et Robert Taft, tous deux prêtres dans les rites orientaux, situent dans une perspective plus vaste le problème de la liturgie latine et des changements qu'elle a subis.
L'intervention de René Girard nous permet de mieux connaître le catholicisme des Etats-Unis et comment la nouvelle liturgie y est célébrée. Le père Michel Lelong apporte au débat le sens du sacré propre aux milieux islamiques, et nous dit combien les musulmans sont scandalisés par la désinvolture qu'ils constatent au cours de certaines célébrations catholiques.

Abordant plus concrètement les problèmes d'aujourd'hui, le cardinal Danneels appelle de ses voeux une liturgie où l'on prendrait son temps, qui puisse atteindre la personne dans toutes ses dimensions et non seulement dans son intellect, une liturgie mystagogique, qu'on ne subordonne pas à d'autres fins qu'à elle-même. Le père Jean-Robert Armogathe plaide pour une redécouverte des symboles au-delà du bavardage des commentaires et pour une participation active, fût-elle silencieuse. Sa connaissance de l'histoire lui permet de déceler les causes de la crise liturgique bien en-deçà des problèmes d'aujourd'hui et, plutôt que de rupture, il parle d'une continuité de développement. il souhaite aussi la reconstitution d'un tissu liturgique qui ne se borne pas à l'eucharistie, et il manifeste une ouverture aux autres liturgies chrétiennes et, pourquoi pas, aux expressions latines de notre rite romain. La contribution de Mgr Georges Lagrange est remarquable car il situe le problème de la liturgie dans une pastorale d'ensemble et il souhaite que l'on en revienne à une formation liturgique des fidèles et aux rites populaires, lesquels peuvent épouser des formes plus conviviales, ce qui dispenserait des adaptations qui se pratiquent au détriment de l'eucharistie.

Dans une longue intervention passionnée et passionnante, Marcel Pérès déplore que le rite romain se soit éloigné de manière vertigineuse des rites orientaux et du trésor liturgique de l'Eglise indivise. Il pense que la crise du chant liturgique remonte aux réformes de Pie X, qui imposèrent un style uniforme au chant grégorien. il émet aussi des souhaits difficilement réalisables et que certains pourraient qualifier d'utopiques au sujet de l'espace de nos églises et de l'usage de la lumière artificielle... ainsi que des micros.
Mais il faut certainement retenir l'idée qu'il se fait du rôle de la cathédrale dans un prochain renouveau liturgique.

On trouvera encore dans ces pages des propositions de bon sens, au sujet des assemblées liturgiques en l'absence de prêtre, à propos de la dignité des objets du culte et du respect qui leur est dû, des possibilités offertes dans des institutions scolaires chrétiennes, de l'abus d'autorité dans le clergé, etc. on y trouve aussi, et c'est dommage, des amalgames un peu simplificateurs, tel celui qui assimile la dérive liturgique à l'attrait du marxisme chez certains membres du clergé.

La plupart des intervenants pensent qu'il ne convient pas de revenir à la situation d'avant le concile, mais qu'une révision de la réforme s'impose à tout prix.
D'autres manifestent une grande nostalgie vis-à-vis des anciens rites et proposent des solutions beaucoup moins nuancées. Pour eux, le salut de la liturgie ne peut venir que d'm retour à la messe de saint Pie V,à l'usage du latin et à l'autel tourné vers l'abside. C'est ce que souhaite Claude Barthe qui, d'ailleurs, ne se fait pas faute d'orienter ses questions de manière à recueillir une chaleureuse approbation de ses idées. Et bien que dans son introduction, il manifeste une certaine ouverture à l'un ou l'autre aspect de la réforme, il afirme nettement que les aménagements, pour autant qu'ils aient été nécessaires, auraient dû rester dans le cadre de la messe tridentine, c'est-à-dire du Missel de saint Pie V, comme il en fut lors des réformes de Pie X, de Pie XII et de Jean XXIII.

Pour lui, en effet, le concile Vatican II a sonné le glas du magistère ecclésial et a favorisé l'avènement d'une idéologie qui, si elle va jusqu'au bout de sa cohérence, vise à l'élimination des inadaptables, c'est-à-dire à faire le vide dans nos églises. on reconnait bien là cet a priori qui consiste à jeter le soupçon sur tout ce qui se réclame de Vatican II.

Mais cette liturgie qu'il appelle traditionnelle ne remonte qu'au XVIe siècle.
Certes, elle avait repris des éléments préexistants mais ceux-ci, comme nous le confinne l'histoire de la liturgie, ont toujours varié. Et si la liturgie issue du concile de Trente s'est imposée à toute l'Eglise pour plusieurs siècles de stabilité, elle le doit sans doute à l'imprimerie, qui la coula dans une forme définitive et figée.
On peut certes l'appeler traditionnelle, dans le sens qu'elle est la seule que connaissent encore les plus anciens d'entre nous.

Mais la Tradition de l'Eglise remonte bien plus haut, et la réforme conciliaire a su tirer de ce trésor du neuf et du vieux, par exemple dans l'adaptation de l'anaphore de la Tradition apostolique, qui remonte au IIIe siècle, et qui nous a été restituée sous la forme de notre deuxième prière eucharistique. ou encore dans la restauration de la communion reçue dans la main, dont saint Cyrille de Jérusalem s'était fait l'excellent catéchète. (5) Que la liturgie ait constamment évolué, nous le voyons dès le début de son histoire dans le passage du grec au latin, lorsqu'il s'est avéré qu'une grande partie de la communauté chrétienne ignorait la langue de Nouveau Testament. Quant à l'araméen que parlât le Seigneur Jésus, il n'est plus aujourd'hui pratiqué que dans un petit canton de notre Eglise. Dès lors, quand l'un des intervenants déclare que les paroles ont perdu leur sens dès qu'on les a dépouillées du latin, il dévoile clairement son ignorance de l'histoire, et la notion de mystère qu'il invoque à ce propos n'a rien à voir avec celle de saint Paul.

Que la disparition de ce patrimoine séculaire soit une cause de tristesse ou du moins de regret, pour nous qui avons connu ces admirables prières, revêtues de la splendeur du chant grégorien, ce n'est pas douteux. Mais ne serait-ce pas un signe de détachement que d'accepter paisiblement cette évolution ? Car ces formes ne sont pas essentielles à la liturgie, elles font partie de la figure de ce monde qui passe et toutes vénérables qu'elles soient, elles n'ont pas reçu des promesses de vie éternelle. Plus grave encore : pour la plupart de nos frères, elles peuvent faire écran au message de l'Eglise. Il serait donc puéril de croire qu'un retour pur et simple au latin soit la solution aux difficultés que nous connaissons aujourd'hui. Il faut certes tout faire pour garder les plus belles pièces de ce patrimoine, dont le sauvetage ne sera définitivement assuré que lorsque les textes liturgiques en langue vivante seront tous revêtus de mélodies conformes au génie de notre liturgie. Des réalisations pleines de promesses ont déjà vu le jour dans ce domaine. Mas il faut qu'il y ait aussi des communautés qui gardent le chant grégorien et assurent ainsi une transition entre un glorieux passé et cet avenir d'espérance.

Une autre évidence dont nous devons nous pénétrer, c'est qu'au long des siècles, les symboles liturgiques se sont mutuellement complétés. Aucun d'eux ne peut exprimer le mystère de manière intégrale, puisque celui-ci est une réalité qu'on n'a jamais fini d'épuiser. Ainsi l'autel tourné vers l'abside, c'est à dire vers l'orient, comme nous l'avons toujours connu jusqu'à Vatican II, nous rappelle que nous attendons le Retour du Christ, Soleil Levant. Encore qu'il y ait maintenant beaucoup d'églises dont le sanctuaire n'est plus tourné vers l'Est, le symbole demeure, symbole très riche auquel nous pourrions parfois encore faire appel, par exemple en orientant la prière au cours de certains moments de la liturgie.

L'autel face au peuple, quant à lui, tient compte d'un autre aspect : celui d'une assemblée qui accueille son Seigneur en la personne du prêtre, avant de le recevoir sous les espèces eucharistiques. Que cette position ait parfois été adoptée pour favoriser des messes plus conviviales, pour souligner de manière unilatérale l'aspect du repas fraternel eucharistique, ne change rien à ce symbolisme fondamental : c'est le face à face de l'Epouse et de l'Epoux avant le coeur à coeur sacramentel. Il est donc inexact de dire que cette position de l'autel a été adoptée pour un rapprochement avec la Réforme protestante(6), tout comme il est faux de croire que le Père, auquel on s'adresse au cours de la prière eucharistique, est moins présent dans l'assemblée que dans le fond de l'abside !

Non, la solution à nos problèmes ne peut consister dans un retour à la situation d'avant le Concile, mais dans la mise en valeur des rituels dont nous disposons maintenant. Et la liste serait longue, des améliorations apportées à la liturgie romaine par la réforme conciliaire.
Songeons par exemple, à l'abondance du lectionnaire, même s'il est souhaitable d'en amender le cursus ; ainsi des péricopes importantes comme celles des Noces de Cana ou les évangiles baptismaux pourraient revenir tous les ans. De notables améliorations pourraient être apportées aux traductions, dont la fidélité n'est pas toujours évidente et dont le langage est parfois trop peu hiératique.

Quant à l'année liturgique, elle a bénéficié d'une indispensable simplification, mais l'on aurait pu garder le Temps de la Septuagésime ainsi que les Quatre-Temps et restaurer, sous une forme mieux adaptée, les processions des Rogations.
Négligées aussi les nuances qui marquent les dimanches après l'Epiphanie et ceux qui suivent la Pentecôte, tous regroupés dans les pays francophones sous l'appellation prosaïque de dimanches ordinaires.
Dans l'administration des sacrements, il semble que l'on ait privilégié l'aspect catéchétique au détriment du langage symbolique et qu'un esprit de système ait présidé à la rédaction du rituel : pourquoi faut-il que les sacrements ordonnés à l'eucharistie soient toujours administrés entre la Liturgie de la Parole et celle de l'autel ? Cette disposition nous amène à chanter l'Alléluia de Pâques avant que ne soit réalisé pour les catéchumènes le passage symbolique de la mort à la vie.

Bien que son édition soit relativement récente, il faudra sans doute réviser le Livre des Bénédictions : on y donne la préférence à celle des personnes sur celle des objets, au point d'éliminer beaucoup de celles-ci. Cette prudence face au danger de superstition ne doit pas nous faire oublier qu'elles sont des signes prophétiques de la transfiguration que va opérer dans le monde matériel le Retour glorieux du Seigneur Jésus.

Dans la célébration de l'office Divin, une adaptation trop stricte au temps civil fait commencer la journée chrétienne à minuit. Or la tradition liturgique, conforme au Livre de la Genèse - il y eut un soir, il y eut un matin - fait commencer la journée la veille au soir, lors des premières vêpres. Celles-ci ne sont gardées que pour les dimanches et les solennités et nous en sommes privés pour les fêtes mineures.

Tels sont les souhaits formulés çà et là par plusieurs liturgistes. Mais avant qu'ils ne puissent être exaucés par les instances compétentes, quelques moyens bien simples nous permettent de retrouver l'esprit d'une authentique liturgie. Que le choix des pièces chantées lors de la célébration eucharistique soit plus conforme aux propositions présentées par le missel : il s'agit d'entrer, tant par les textes que pour la musique, dans une structure symbolique hors de laquelle la liturgie perd une grande partie de son sens. Ceci n'exclut pas une pédagogie de la prière au cours d'offices paraliturgiques, comme Taizé en a donné d'éloquents exemples. Il faut mettre un terme aux trop fameuses messes à thème, qui nous font célébrer des réalités contemporaines ou même des idées, au détriment des événements du salut. Il faudrait aussi que cessent ces interprétations laxistes des suppressions que le missel concède pour des cas particuliers, comme celle de l'encens dans les pays où son usage serait équivoque, mais qui n'ont pas de raison d'être chez nous.

On peut penser que la plupart des personnalités interrogées dans cet ouvrage seraient d'accord avec ces quelques suggestions. Et nonobstant les mises en garde dont il est question ci-dessus à propos des positions du maitre d'oeuvre, il faut lire ces entretiens. Mais on est en droit de demander à Claude Barthe d'accepter ce concile qu'il a toujours refusé : quoi qu'il puisse en dire, il s'agit de l'assemblée des évêques qui en accord avec le Pape, bénéficie de l'infaillibilité assurée à l'Eglise par le Seigneur Jésus.

Aujourd'hui, d'horizons aussi divers que ceux que représentent le cardinal Ratzinger, Olivier Clément ou Monique Hébrard(7) des voix s'élèvent en faveur de liturgies qui ouvrent au mystère. N'en doutons pas : revêtues du caractère sacré qui les marquent, celles-ci feraient revenir vers cette plénitude qu'a souhaitée le concile Vatican II bien des chrétiens qui, aujourd'hui, souffrent de la platitude de nos célébrations.

 

Roland DUMONT




(1) Adrien Nocent. Le Renouveau Liturgique - Une Relecture (Beauchesne/1993, coll. Le point Théologique).

(2) Paul De Clerck, l'intelligence de la Liturgie (Le Cerf/1995)
- Dieudonné Dufrasne,l'Eucharistie, Mystère de la Rencontre (Mame-Ed. du Moustier/1991- coll. Goûtez et Voyez.

(3) Cardinal Ratzinger, le Sel de la Terre (Flammarion-Cerf/1997, p. 170

(4) Claude Barthe, Reconstruire la Liturgie (François-Xavier de Guibert/1997)

(5) La communion a été reçue dans la main jusqu'au 9e siècle, tandis que la communion au calice a été en usage jusqu'au 13e. (l'Eglise en Prière, Desclée et C°, 1962, P. 429 et 426).

(6) Ceux qui l'affirment ne savent peut-être pas que les pasteurs qui, les premiers, ont songé à célébrer face au peuple, tenaient à le faire en imitation de ce qui se pratique toujours dans les grandes basiliques romaines.

(7) Olivier Clément, Taizé, un sens à la vie - Bayard Editions/Centurion, 1997, p. 69
- Monique Hébrard, Des Liturgies pour se refaire l'âme,"La Croix", 27 mars 1997.


FRANCE CATHOLIQUE N° 2664 DU 8 MAI 1998


 





La discussion

      Faut-il "reconstruire" la liturgie?, de Athanasios D. [2003-01-02 13:40:52]
          Re : Faut-il "reconstruire" la liturgie?, de Adso de Melk () [2003-01-02 14:05:58]
              "faire table rase du passé", de Cécile [2003-01-02 14:30:34]
                  encore ?, de Adso de Melk () [2003-01-02 14:46:04]
          Quelle réforme voulue par V2 ?, de Tintin [2003-01-02 15:22:48]
              et j'ajouterais, de Adso de Melk () [2003-01-02 15:32:26]
              Tiens ...., de PGM () [2003-01-02 19:29:30]
          le livre, de Pierre () [2003-01-02 19:33:31]
          Septique...., de AB [2003-01-04 11:06:42]