Les dogmes sont par essence contraires au modernisme puisqu'ils proclament une vérité de foi qui a toujours existé, mais que l'Eglise révèle. Il y a un passage très intéressant dans "Il faut que Rome soit détruite" de Marc Dem, où un jeune séminariste, acquis aux idées nouvelles, déclare que l'Assomption n'est rien d'autre que l'esprit de Marie répandu dans l'univers et qui diffuse une pensée positive dans le cosmos.
Le fait de proclamer que la Sainte Vierge Marie a été enlevée au ciel gène le modernisme, car il aimerait mieux "adapter" cette vérité au monde moderne, quitte à la tronquer ; pour ce faire, chacun est libre de juger le dogme à son aune et nous voilà à nouveau retombés dans l'immanentisme et le personnalisme.
St Pie X dans "Pascendi..." :
"38. Ainsi, Vénérables Frères, la doctrine des modernistes, comme l'objet de leurs efforts, c'est qu'il n'y ait rien de stable, rien d'immuable dans l'Église. Ils ont eu des précurseurs, ceux dont Pie IX, Notre prédécesseur, écrivait: Ces ennemis de la révélation divine exaltent le progrès humain et prétendent, avec une témérité et une audace vraiment sacrilèges, l'introduire dans la religion catholique, comme si cette religion n'était pas l'oeuvre de Dieu, mais l'oeuvre des hommes, une invention philosophique quelconque, susceptible de perfectionnements humains (14). Sur la révélation et le dogme, en particulier, la doctrine des modernistes n'offre rien de nouveau: nous la trouvons condamnée dans le Syllabus de Pie IX, où elle est énoncée en ces termes: La révélation divine est imparfaite, sujette par conséquent à un progrès continu et indéfini, en rapport avec le progrès de la raison humaine (15); plus solennellement encore, dans le Concile du Vatican. La doctrine de foi que Dieu a révélée n'a pas été proposée aux intelligences comme une intention philosophique qu'elles eussent à perfectionner, mais elle a été confiée comme un dépôt divin à l'Epouse de Jésus-Christ pour être par elle fidèlement gardée et infailliblement interprétée. C'est pourquoi aussi le sens des dogmes doit être retenu tel que notre Sainte Mère l'Eglise l'a une fois défini, et il ne faut jamais s'écarter de ce sens, sous le prétexte et le nom d'une plus profonde intelligence (16). Par là, et même en matière de foi, le développement de nos connaissances, loin d'être contrarié, est secondé au contraire et favorisé. C'est pourquoi le Concile du Vatican poursuit: Que l'intelligence, que la science, que la sagesse croisse et progresse, d'un mouvement vigoureux et intense, en chacun comme en tous, dans le fidèle comme dans toute l'Eglise, d'âge en âge, de siècle en siècle: mais seulement dans son genre, c'est-à-dire selon le même dogme, le même sens, la même acception."
Un fait inquiétant à ce sujet : la réintégration dans l'Eglise en 1998 d'un théologien Sri-Lankais qui se targuait, lui, d'adapter le dogme non au temps, mais au lieu et donc de pratiquer une sorte de catholicisme asiatique où les dogmes seraient remis en cause ou n'auraient plus la même signification qu'en Occident :
"Le 2 janvier 1997, la Congrégation de la doctrine pour la défense de la foi (CFD), présidée par le cardinal Ratzinger, notifiait au Père Tissa Balasuriya son excommunication (1). Prêtre de nationalité sri-lankaise, cet homme de soixante-treize ans se voyait brutalement frappé par la plus grave sanction dont dispose l'Eglise catholique. Son « crime » était d'avoir publié, sept ans plus tôt, un livre intitulé Marie ou la libération humaine (2).
L'ouvrage, tiré à quelques centaines d'exemplaires, serait sans doute passé inaperçu si la Conférence épiscopale sri-lankaise ne s'en était pas déclarée scandalisée, dès sa sortie, et n'avait pas saisi la Congrégation de la doctrine, anciennement appelée Saint-Office (lui-même ayant succédé à l'antique tribunal de l'Inquisition). L'excommunication pour hérésie signifie exclusion de l'Eglise. Elle représente une peine bien plus lourde que toutes les mesures prises à l'encontre d'autres théologiens, européens ou américains, ou contre des prêtres ayant participé au gouvernement sandiniste du Nicaragua, dans les années 80, ou encore à l'égard du théologien brésilien Leonardo Boff (3).
Dans le cas du Père Balasuriya, il s'est produit un conflit à bien des égards identique à celui qui continue d'opposer Rome aux théologiens de la libération d'Amérique latine (4). Il met en scène deux visions théologiques diamétralement opposées. Pour les uns, l'expression théologique passe nécessairement par le canal du magistère, c'est- à-dire de la hiérarchie ecclésiastique. Pour les autres, elle constitue une réflexion au sein d'un contexte toujours renouvelé : celui de l'histoire humaine, celle-ci se transformant ainsi en véritable sujet théologique.
(...)
Or, pour le théologien sri-lankais, Marie est avant tout une femme qui a connu, elle aussi, la pauvreté, l'injustice et l'exil, avant de vivre le rejet et l'exclusion de son fils, son agonie et, pour finir, sa mise à mort. A partir d'une perspective asiatique, le Père Balasuriya aborde dans son ouvrage une série de thèmes particulièrement sensibles, tels le péché originel, l'Immaculée Conception, la virginité de Marie, le sacerdoce des femmes. Il estime, en effet, que la foi chrétienne actuelle s'exprime dans le cadre d'une certaine vision occidentale, trop éloignée de la mentalité asiatique.
Si la Congrégation romaine a daigné reconnaître au prêtre sri-lankais certaines intentions louables (comme de prôner le dialogue entre le christianisme et les religions orientales, ou de présenter une image positive de la féminité de Marie), elle s'est beaucoup plus attachée à dénoncer sa remise en cause des points essentiels de la foi chrétienne. Dans un document long de onze pages, la CFD dressa, en juillet 1994, la liste des fautes graves dont le théologien s'était rendu coupable dans Marie ou la libération humaine. Le Père Balasuriya se voyait accusé pêle-mêle de mettre sur un pied d'égalité toutes les religions et leurs fondateurs, de faire de la doctrine du péché originel une hypothèse et un mythe, de semer le doute sur la naissance virginale, de réduire l'importance de la tradition, de ne pas reconnaître le rôle de l'autorité dans l'Eglise, d'ébranler le dogme de l'infaillibilité pontificale, et enfin d'être favorable à l'ordination des femmes.
Mais l'excommunication en a choqué plus d'un, en particulier en Asie, où les réactions ont été à la fois nombreuses et vigoureuses : la congrégation religieuse de l'intéressé, les Oblats de Marie immaculée (10), branche du Sri Lanka, ainsi que la Commission asiatique des droits humains, l'Association oecuménique des théologiens d'Asie, l'Association internationale des théologiens du tiers-monde, le Forum des religions pour une solidarité mondiale, ou encore le Mouvement des étudiants catholiques d'Asie et du Pacifique, ont protesté et manifesté ouvertement leur solidarité avec l'intéressé. Il y a même eu des manifestations de bouddhistes et d'hindous.
Dans le reste du monde, beaucoup ont également pris parti pour l'excommunié. La section belge de l'Association des théologiens catholiques et de nombreux organismes de laïcs ou de religieux de l'Amérique du Nord, d'Australie et d'Europe ont réagi, sans oublier des théologiens de renom tels que le jésuite indien Samuel Rayan ou le dominicain australien Phillip Kennedy. Du monde entier, plus de 10 000 lettres de soutien ont été adressées au prêtre « hérétique ».
Le Père Tissa Balasuriya a souffert sans aucun doute de l'excommunication qui l'a frappé. Ce châtiment est venu interrompre brutalement une vie de labeur intellectuel et spirituel menée au service de l'Eglise. Estimant, quant à lui, qu'il était l'objet d'une injustice (11), le prêtre sri-lankais a continué de célébrer la messe chaque jour et de dénoncer les situations qui, partout à travers le monde, et surtout en Asie, constituent des atteintes à la dignité de la personne humaine. Il n'a pas manqué de le faire en référence à l'Evangile.
Rome est donc revenu sur sa position et a levé la sanction.
FRANÇOIS HOUTART.
LE MONDE diplomatique.