(si quelaqu'un veut le texte en fichier joint merci de m'envoyer un email)
Lettre 11 A l'abbé Giles Pocock, curé de Blackwater.
(Blackwater est une paroisse « en or », sans vicaires, ni écoles ; seulement deux messes le dimanche. Avant d'être son curé, l'abbé Pocock avait été professeur de théologie fondamentale dans un grand séminaire.)
Jeudi 20 janvier 1977
Cher Monsieur l'Abbé Pocock,
Je vous suis très reconnaissant de votre lettre parce qu'elle me met l'esprit en repos. Vous autres théologiens me terrifiez. Vous semblez avoir reçu le don de « parler en langues » de telle sorte que le commun des mortels n'y comprenne rien encore qu'il m'arrive de soupçonner que cela n'a pas d'autre but que de nous faire donner notre langue au chat.
Vous êtes bien bon d'accepter de reprendre les anciennes prières de l'offertoire malgré vos réserves sur leur signification. Je suis heureux aussi d'apprendre que, tout bien considéré, vous approuvez ma « solution mixte ». A neuf heures vous direz donc le nouvel Ordo avec l'ancien offertoire et à onze heures la messe commune. J'espère un peu que vous célébrerez de temps à autre selon l'ancien Ordo si vos paroissiens vous le demandent. Je crois savoir que Blackwater possède un fort noyau de traditionalistes menés par la duchesse. Peut-être est-ce la difficulté ? Vous estimez sans doute qu'il ne serait pas sage de permettre à la clique ducale de triompher trop ouvertement, trop facilement et trop tôt.
Vous me donnez pourtant une raison tout autre qui retient mon attention en même temps qu'elle me déroute complètement. Tout bien pesé, vous préférez le nouvel Ordo à l'ancien parce qu'il met mieux en valeur votre fonction qui est d'être « l'interprète de la révélation auprès de votre troupeau ». Au catéchisme, dans les sermons, les conférences, vous êtes certainement cet intermédiaire. Mais à la messe ? A la messe vous êtes « l'interprète de la piété humaine auprès du Père Tout-Puissant par l'intermédiaire du Christ-Jésus vraiment présent sur l'autel ».
Vous me paraissez avoir résumé très clairement la différence essentielle entre l'ancien et le nouveau rite. Si vous pensez qu'à la messe vous êtes l'interprète de Dieu auprès des hommes, alors il faut évidemment être compréhensible, user donc du vernaculaire, et didactique, multiplier donc les lectures et les monitions; le peuple de son côté manifestera qu'il a bien reçu le message en participant de toutes les manières possibles - acclamations, gestes et chants. Si par contre vous pensez qu'à la messe vous êtes l'interprète des hommes auprès de Dieu, alors, seul le silence est adéquat.
Comment moi, Edmund Forester, présenterais-je ce qui se passe à la messe dans l'ancien rite ? C'est très simple. Après quelques préparatifs, épître, évangile et autres, je sors mes outils et je fais un sacrifice, celui de notre rédemption, comme un menuisier fait une table. Bien, me direz-vous, mais les fidèles ? Les fidèles se taisent. Quelques-uns méditent un moment puis renoncent ; d'autres feuillettent un livre sans grande conviction ; d'autres encore égrènent leur chapelet sans penser à rien; la grande majorité s'assied ou s'agenouille et se remplit de vide. Voyez-vous, l'écrasante majorité des fidèles ne connaît pas d'autre stade de la prière que celui du « simple regard ».
Les voilà donc recueillis. L'activité humaine est réduite au minimum. Alors vient le miracle. A la fine pointe de leur âme, sans même qu'ils s'en aperçoivent, le Saint-Esprit pousse de petits cris : « Abba, Pater » ou, après la consécration, gémit doucement : « Jésus, Jésus ». Ils adorent ou, plus exactement, le Saint-Esprit adore en eux. Parfois, quand je suis à l'autel, j'ai le sentiment d'être transpercé par les flèches que leur adoration lance sur la Présence divine. Voilà ce que j'entends par « être l'interprète de la piété humaine auprès de Dieu ».
Je vous entends d'ici : « Vous êtes déraisonnable, Forester et par trop sentimental ». Non, je ne crois pas. Je suis seulement très sensible à ces choses-là. Combien de fois ai-je été comme assourdi par cette piété silencieuse des fidèles, aujourd'hui rendue muette, hélas, par les chansonnettes !
Une quantité de lettres assommantes attendent une réponse. Mais il faut que je vous raconte une histoire. J'ai été deux ans curé de Grumby. Parmi mes ouailles, j'avais une certaine Mme Donkin, mère de cinq enfants de moins de dix ans. Elle était veuve. Son mari était mort accidentellement avant la naissance du dernier enfant. Pour venir à la messe ils devaient faire trois kilomètres à pied afin de prendre le car qui les conduisait au village. L'aîné et sa mère portaient le bébé à tour de rôle ; les petits trottinaient à côté. Sauf par temps de neige, ils ne manquaient jamais la messe. A cause des horaires du car, ils arrivaient très en avance pour la messe de neuf heures et demie. Tout le monde s'installait dans un banc où l'on rangeait aussi le pot destiné aux plus petits, soigneusement caché dans un sac rouge. Assis, ils ne bougeaient plus. Personne ne se levait à l'évangile, personne ne fléchissait les genoux pour la consécration. Mme Donkin et l'aîné de ses enfants ne s'agenouillaient qu'à la sainte table.
Je venais la voir trois ou quatre fois par an. J'étais encore jeune et convaincu que je pouvais « faire du bien ». Comme le second de ses enfants allait faire sa première communion, je pensais le moment venu d'offrir à Mme Donkin un missel convenable et à ses enfants des livres de prières appropriés. A la première occasion, je passais à l'attaque ! « J'ai remarqué que vous ne vous serviez d'aucun livre à la messe et que vous ne disiez pas votre chapelet. Que faites-vous donc ? » La réponse vint sans l'ombre d'une hésitation : « Je m'assieds et je L'aime ». Chaque fois que j'entends plaisanter la piété des fidèles, la voix criarde de Mme Donkin résonne à mes oreilles. Sainte Thérèse n'aurait pas dit mieux.
Non, Monsieur l'Abbé, je n'étais pas l'interprète de Dieu auprès de Mme Donkin. Par la grâce de mon ordination j'étais l'interprète de sa foi auprès de Celui qu'elle aimait.
Pardonnez-moi, cher Monsieur l'Abbé, mais dans le tourbillon actuel, c'est un repos de parler de la seule chose qui compte : l'amour de Dieu.
Votre dévoué dans le Seigneur.