"Propos d’un Grincheux"
Vous allez trouver encore que j’ai l’esprit de travers, mais les cérémonies auxquelles j’ai assisté
récemment en divers points de la France ont été pour moi autant de causes de dégoût. J’ai
évidemment le tort, dans le cas présent, de comparer le réel avec un idéal, d’autant plus beau
peut-être qu’il est (jusqu’ici) parfaitement imaginaire : je me représente les processions des Stations
romaines, avec l’Evêque des Evêques, un nombreux clergé, le peuple grave, chantant les litanies des
Saints jusqu’à l’Eglise stationale. Au moyen âge, je ne sais ce qu’on été les immenses défilés
populaires dans les campagnes fleuries, à l’occasion de la Fête-Dieu alors à son début. Mais dans la
ferveur de l’époque, ce devait être une immense action de grâces, dont le Lauda Sion nous
conserve un type achevé. Est-ce à dire qu’au milieu de tout cela ne se glissait pas quelques
défectuosités qui nous choqueraient ? Non certes, rien n’est parfait. Du moins de telles solennités se
déroulaient dans un esprit théologique et liturgique dont les portails des grandes cathédrales
demeurent les témoins, aujourd’hui encore.
Actuellement, que constatons-nous ? Horribile dictu ! La simple organisation matérielle même est
trop souvent laissée au hasard. Par exemple, j’ai assisté récemment à une procession, dans un parc
magnifique : assez grand concours de monde. Pas d’ordre : la tête du cortège ne savait pas où elle
devait aller ; comment le maître de cérémonie, un excellent abbé, (que je connais très bien) mais
dont le calme n’est pas le don le plus parfait, se démenait, rouge, essoufflé, transpirant, invectivant,
renouvelant les exploits du télégraphe Chappe. Cependant qu’à un moment, la procession, trop
longue, se coupait en deux, un groupe chantant une chose, un autre commençant un autre cantique…
J’ai assisté à un accident semblable à Paris même, dans une des rares églises où l’on peut sortir en
procession ; à la rentrée dans l’église, on exécutait en même temps des chants différents à l’intérieur
et à l’extérieur. Vous me direz qu’il n’y a pas là péché mortel. Evidemment! Mais cela trahit le
manque de soin, qui est un des premiers pas sur la pente du laisser-aller et de l’indifférence.
Comparez ce tohu-bohu avec le réglage merveilleux d’une simple procession dans une abbaye
bénédictine, et concluez ! …
Le pire, dans tout cela, c’est la musique : cantiques français ineptes, textes latins mis sur le lit de
Procuste d’une musique qui place invariablement le temps fort sur la dernière syllabe, choix
maladroit des textes (j’ai entendu chanter deux fois le Magnificat en allant d’un reposoir à l’autre)…
Oui, je sais bien, vous ouvrez la bouche pour me dire que peut-être les pauvres gens assistant à la
procession ne savaient pas d’autres chants. Mais je vous réduis immédiatement au silence en
répliquant 1°) que, lorsqu’il s’agit d’entonner des platitudes, tout ce monde-là a un répertoire fort
riche ; 2°) qu’il y a un peu plus de vingt-cinq ans, un certain Pie X, Pape, dont vous devez avoir
entendu parler, a recommandé avec force d’enseigner aux enfants, dès le catéchisme, les principaux
chants latins utilisés dans les grandes cérémonies de l’Eglise. Or je constate, en France du moins,
qu’à la grand’messe, le peuple reste muet, et qu’en dehors de cela, il ne sait à peu près que le Ton
Royal du Magnificat, l’Ave maris stella rythmé à contre-temps, et quelques autres balivernes de
ce calibre-là…
Cependant les chants de procession ne sont pas laissés à l’arbitrage des organisateurs ; ils sont écrits
en toutes notes dans l’édition Vaticane. Alors ???…
Ce n’est pas tout. Ce n’est même rien. Le bouquet, c’est quand on invite, pour faire plus beau, et
pour ménager (par cette chaleur !) les gosiers des chanteurs, la Fanfare vicinale, ou communale, ou
cantonale. Alors, entre deux reposoirs, on a la consolation d’ouïr : Tu m’embrasseras, dis ? polka
pour piston solo, ou la Marche des Sagontins, pas redoublé (avec solo de fifre). Du moins quand
ces gens-là arrivent à la cadence finale de leur morceau peut-on espérer qu’après on aura un peu de
silence et de paix. Ah ! bien ouiche ! Au moment précis, après un Tantum ergo plus ou moins raté,
la clique du patronage vous envoie une de ces sonneries Aux Champs !!! à ressusciter tout le
cimetière.
Et tout le monde est très content, hormis quelques énergumènes de mon espèce, dont la folie
particulière consiste à désirer que chaque chose soit à sa place : le plain-chant à l’église, la fanfare
dans les fêtes profanes, la clique au régiment, et la plate musique… nulle part - mais surtout pas au
service du Dieu de beauté… Chanoine E. Borrel
(tiré de : LA PETITE MAITRISE - septembre 1930)
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Cité dans le Bulletin paroissial de la Fraternité Saint-Pierre de Perpignan-Narbonne - fév. 2002