Tout le monde sait je pense que Maritain a défendu la condamnation prononcée par Pie XI contre l'Action française. C'est l'objet de son essai, Primauté du spirituel : "C'est au nom des intérêts du spirituel que cette condamnation est portée, intérêts dont le Pape seul est le juge suprême. Il est clair que la seule attitude possible au regard de la conscience catholique était d'obéir, quelques sacrifices qu'il en coûtat" écrit-il. Evidemment cette obéissance était moins douloureuse pour Maritain qui n'avait jamais adhéré à l'Action française et qui, s'il s'était intéressé à ce mouvement sur le conseil du RP Clerissac, n'en avait pas moins gardé une distance dont certains de ses amis lui faisaient grief. Raïsa et Jacques Maritain, comme le souligne Jean Daujat ne donneront jamais leur adhésion à ce mouvement," non seulment parce qu'ils ne peuvent accepter ses violences et ses partis pris, notamment son antisémitisme, mais partageant avec elle son rejet de la philosophie moderne qui leur avait fait tant de mal et aussi son souçi des menaces qui pesaient sur la France à la veille de la guerre 14-18, ils seront en relation amicale avec ses dirigeants et ses penseurs...". La condamnation de l'Action française qui a ébranlé le monde catholique va changer la donne. Je me réfère encore à Jean Daujat car il me semble qu'il a parfaitement résumé la situation et mis en évidence l'influence qu'aura eu cet événement sur la philosophie de Maritain : " C'est fin 26 que devait surgir la crise de la condamnation française par Pie XI qui eut de grandes répercussions sur la carrière intellectuelle de Maritain. Après la lettre du cardinal Andrieu et l'approbation que lui donna Pie XI, Maritain publia une brochure où il montrait à la fois ce qu'on pouvait accepter des positions de l'Action française et ce qui devait y être reformé pour se soumettre aux exigences de l'Eglise. Loin d'accepter les sages propositions de Maritain qui pouvaient être pour elle la voie du Salut, l'Action française, montrant par là de quel esprit elle était ( je ne partage pas vraiment son avis sur ce point ) se déchaîna dans de violentes attaques contre le Pape. Le résultat fut en décembre sa condamnation définitive contre laquelle hélas ! beaucoup de catholiques se révoltèrent. Maritain prit immédiatement position pour la soumission à Pie XI ( quand on voit la situation actuelle de l'Eglise, son impuissance à imposer sa voix, à influer sur l'ordre temporel, on eût aimé que Maritain exprime au moins quelques réserves devant la condamnation de ce mouvement politique brillant et puissant qui permettait au moins aux catholiques d'être représentés sur la scène publique ). Mais il voulait au delà d'une soumission extérieure et disciplinaire, une soumission en esprit par conformation intérieure du jugement aux décisions de l'Eglise et il s'agissait donc d'expliquer ces décisions. c'est ce qui l'emmena à écrire Primauté du spirituel.. Ce fut pour Maritain la rupture douloureuse avec beaucoup de ses amis restés à l'Action française ( On peut se demander si Maritain n'a pas fait montre de naïveté, s'il avait bien mesuré la détermination des ennemis de l'Eglise) Ces événments amenèrent la pensée de Maritain à insister sur l'indépendance du christiannisme vis à vis des régimes politiques et des cultures ( Aie, on voit bien qu'il prépare le terrain aux apôtres de Vatican II ), en même temps que sur la manière dont il peut et doit les imprégner ( re aïe, on entre là dans la sphère de l'utopie car Maritain a cru sincérement que des démocraties laïques pourraient se reconnaître comme subordonnées à l'ordre spirituel incarné bien sûr par l'Eglise, à l'ordre des fins dernières de l'homme. Cf: le titre d'un de se chapitres: Dieu premier servi ) De là sortirent à partir de primauté du spirituel quelques autres ouvrages : Religion et culture ( un bon résumé de sa pensée sur la quesion délicate du rapport du spirituel et du temporel Cf: DDB, coll. foi vivante, 50 francs environ ). Maritain voit alors de mieux en mieux , certes il l'avait toujours vu, que pour réagir contre le monde moderne il ne peut être question de revenir à la chrétienté médiévale et que, par conséquent, pour imprégner à nouveau la civilisation il faut s'orienter vers une nouvelle chrétienté ( avec pour modèle l'état laïque chrétiennement constitué, ce doux rêve ). C'est cette recherche qui aboutit à la publication d'Humanisme Intégral (1936)"
Ce dernier ouvrage a eu de grandes répercussions. Il reste l'ouvrage le plus connu du philosophe. Sachez par exemple que Le P.Congar admirait le Maritain de cette pèriode, "libre", détaché des pesanteurs du monde catholique, beaucoup moins le thomiste combattant de la foi, ou le vieux Maritain, Le paysan de la Garonne qui dénonca avec vigueur les erreurs qui ont proliféré après la Concile V2. Dans un ancien numéro de La nouvelle revue Certitudes Godeleine Lafargue Dickès revient sur la pensée politique de Maritain. Elle rappele que la crise de l'action française " a été une cause fondamentale de la libérarion des énergies modernistes, bouleversant profondément l'Eglise et préparant ainsi les voies de l'aggiornamento conciliaire". Mais surtout elle montre avec justesse que " tôt ou tard, condamnation ou pas, Maritain était un penseur trop original pour se limiter à l'étude de la pensée de saint Thomas et fonder une école de philosophes catholiques au sein de l'Action française. Ce qui d'ailleurs fera dire à Etienne Gilson : "Maritain a été un penseur original, beaucoup plus qu'il n'aurait été possible de l'être pour un vrai historien. Ce que saint Thomas aurait lui-même pensé de cette sorte de disciple, je ne sais..." A un moment il était évident que Maritain développerait sa propre pensée politique ".
A mon sens quand Maritain expose sa pensée politique, on sort tout simplement du cadre du thomisme.