Une joie de Julien Green, en 1989, à la messe...
Eucher -  2011-01-25 23:55:52

Une joie de Julien Green, en 1989, à la messe...

et un parallèle historique

1er octobre.--Ce matin, messe à Chaumont sur les bords de la Loire. L'église est fin XIXe dans le genre gothique, sans mystère. Mais la messe, ô merveille, est dite face au maître-autel comme il se doit. Des enfants de chœur en blanc des pieds à la tête. En latin les chants, le symbole de Nicée; le prêtre jeune, grand et large d'épaules, dit la messe de telle sorte que je me vois de nouveau dans l'Église catholique vers qui je suis allé avec de grands élans de confiance et d'amour à l'âge de seize ans. Toutes les paroles de l'officiant arrivaient distinctement jusqu'à nous et j'ai pu noter qu'à la consécration il a dit ces mots, que d'ordinaire on omet je ne sais pourquoi, au sujet des mains du Sauveur: "in sanctas et venerabiles manus suas". Les fidèles répondaient et chantaient très convenablement comme dans les temps révolus. Je ne suis pas intégriste, et je le souligne, parce que l'intégrisme a pris une tournure politique et s'est séparé de l'Église, mais j'ai apprécié le bienfait d'une messe qui nous est rendue sans pour cela nous séparer de Rome. J'en ai été si profondément heureux que j'ai demandé à voir le prêtre de cet inoubliable dimanche, et il a eu la grande amabilité de venir me rendre visite. C'est un Breton au teint vif et clair. Il me dit que la messe ne fait pas de difficulté avec l'évêché, qui garde sagement une attitude neutre. L'effet sur les fidèles est stupéfiant. Comme moi, comme beaucoup d'autres, ils se sentent tout à fait chez eux dans cette messe classique. J'ai rappelé à mon visiteur l'origine de l'autel dans sa forme actuelle: Edouard VI était férocement opposé à la messe catholique, qualifiée de sacrilège et de blasphématoire dans les trente-neuf articles du Livre de la prière commune. Bien que fort jeune--, il était d'une intelligence très supérieure et d'un sens politique aigu. Il avait compris que, pour abattre l'Église en Angleterre, il fallait frapper la messe. Très logiquement, il ordonna, pour supprimer le sacrifice, la destruction des autels, qui devaient être remplacés par une petite table très modeste mise de côté dans le chœur. Nous avons tous vu cette petite table.

-Eucher.