Bien distinguer, je crois, entre culture, morale, et religion.
Scrutator Sapientiæ -  2011-01-25 23:42:40

Bien distinguer, je crois, entre culture, morale, et religion.

Bonsoir à AVV-VVK, 1. Très rapidement et sans prétentions, je vous précise ou vous rappelle dans quelle mesure il est important de ne pas confondre, de ne pas séparer, mais de bien distinguer entre culture, morale, et religion, ou, par exemple, entre la civilisation dont on est issu, pour des raisons familiales ou nationales, et la spiritualité que l'on choisit, dans le cadre d'une démarche personnelle. 2. Il existe aujourd'hui des personnes qui ont une orientation spirituelle bouddhiste, alors qu'elles ont une origine culturelle occidentale, catholique ou non ; et il existe aujourd'hui des musulmans dont la religion, s'il est possible de la considérer dans sa normativité objective, n'est pas modérée, mais dont la morale personnelle est modérée, sans être pour autant libérale, à proprement parler. 3. C'est déconcertant, mais enfin c'est ainsi : il y a donc aujourd'hui autour de nous des personnes qui ont une orientation religieuse personnelle fort différente de celle qui aurait "dû" ou "pu" découler de leur origine culturelle familiale. 4. Je ne parle pas ici du jugement de valeur à caractère confessionnel, d'inspiration théologale, que l'on se doit, à mon sens, d'être en mesure de porter, mais, sous l'angle de la cohérence et de la consistance de sa culture religieuse, ou plutôt, en l'espèce, sapientielle, qu'un bouddhiste soit d'origine européenne occidentale ne me gêne pas, dès lors qu'il sait de quoi il parle, en matière de bouddhisme. 5. Là où il y a supercherie, c'est quand on entend des personnes d'origine culturelle "européenne occidentale" dirent qu'elles se sont converties, en direction de telle ou telle religion ou sagesse d'origine asiatique ou orientale, et que l'on voit qu'elles ne se sont pas converties en direction du socle de connaissances et de comportements qui va avec ce qui semble leur tenir lieu d'orientation fondamentale ; là, il y a adhérence en surface, sans cohérence en profondeur, et on se demande vraiment ce que leur conversion leur a coûté, mais aussi ce qu'elle est en mesure de leur apporter, sinon un mode de revendication d’une authenticité ou d’une curiosité purement adolescente ou intentionnelle. 6. Quant à la deuxième question que vous vous posez, je propose ou suggère une réponse, à partir de cette question : qui sommes-nous pour "croire savoir" ce que devrait ou pourrait être un « meilleur » musulman, par rapport à un « moins bon » musulman ? Je peux comprendre qu'un musulman qui voudrait se rendre toujours plus disponible, dans son esprit et dans son coeur, toujours plus responsable, dans sa vie et dans ses moeurs, sous la conduite et en direction de Jésus-Christ, soit amené à se poser la question pour lui-même, qui plus est dans un contexte culturel, familial, national ou social, qui se prête mal, c’est un euphémisme, à l’abandon de la religion musulmane, et à l’adhésion à la seule vraie religion révélée. 7. Mais nous, par exemple, avons-nous le droit de dire qu'un « bon » musulman est encore « meilleur », s'il respecte les droits de l'homme, quand on voit ce qu'est en train de devenir la civilisation des droits de l'homme, mais aussi quand on voit la subordination des droits de l'homme à l'Islam, telle qu’elle est prônée, par exemple, par l'Organisation de la Conférence Islamique (Déclaration du 5 août 1990) ? 8. De mon point de vue, le plus modeste et prudent possible, il y a deux écueils à éviter : - le premier écueil, c’est celui de l’angélisme irénique et utopique, synonyme de consentement et de contentement, dans l’aveuglement volontaire, vis-à-vis des doctrines, préceptes et principes : « tous les musulmans sont bons, par principe, grâce aux fondement de leur religion et aux pratiques qui en découlent, et les musulmans les moins bons, par exception, sont ceux qui ont oublié à quel point leur religion est une religion d’amour, de fraternité, de paix, de tolérance, etc… » - le deuxième écueil, c’est celui de l’intransigeance irréaliste et irrespectueuse, vis-à-vis des personnes : dire, par exemple, que les seuls bons musulmans sont les musulmans qui se convertissent, reviendrait à méconnaître le courage quasiment surhumain qu’il faut avoir pour se déprendre, souvent seul contre tous, d’une religion séculière, et à mépriser ceux qui, parmi les musulmans, font tout ce qu’ils peuvent pour avoir le sens de la loi divine ET le sens de la personne humaine les plus humains possible, bien qu’ils soient musulmans. 9. Voilà tout ce que je peux essayer de formuler sur cette question ; cette tentative de contribution ne remet pas en cause le fait que je sois non seulement réservé, car sceptique, mais aussi opposé, car critique, au contact du dialogue interreligieux et de ses « bienfaits », car les croyants non chrétiens ont droit, en tant que personnes souvent sincères, à toute notre bienveillance, mais les croyances non chrétiennes ont droit, elles, compte tenu de leurs erreurs, à notre lucidité et à notre sévérité, et non à ce qui ressemble quelque peu à de l’ambivalence pusillanime, même si elle est mise au service d’une cause commune non religieuse ni spirituelle, mais interreligieuse et temporelle, telle que « la paix ». 10. Un dernier point, et j’en aurai fini : il est heureux, en un sens, que les conditionnements que nous recevons, au point, parfois, de les subir, dans le cadre de la culture, de la morale, et de la religion, ne soient pas des déterminismes générateurs d’automatismes impossibles à interrompre, dans l’ordre de la réception et de la transmission des catégories et des comportements, ou en matière de prise en compte des unes et de mise en œuvre des autres : c’est ce qui permet à certains, non chrétiens, de par leurs origines, de devenir chrétiens, tout au long d’une évolution et d’une orientation personnelles, et c’est aussi ce qui permet à d’autres, chrétiens, de par leur éducation familiale, de cesser de l’être, car le commerce triangulaire entre la culture, la morale, et la religion, ne fonctionne pas comme s’il s’agissait de programmation linéaire des individus et de leur trajectoire. 11. L’être humain, nous le savons bien, a vocation à construire et à assumer son histoire personnelle et sa liberté personnelle, c’est là une dimension philosophique, existentielle, « avant » d’être une dimension théologique, confessionnelle, d’autant plus que certains rapports aux valeurs religieuses ou certains systèmes de valeurs religieuses ne contribuent pas particulièrement à l’apprentissage puis à l’accomplissement, par l’individu, de cette vocation. 12. Chrétiens, nous savons qui est « le modèle », sous l’angle de la construction et de l’assomption de l’histoire et de la liberté personnelles, d’autres, autour de nous, ne le savent pas ou plus, mais aimeraient peut-être que les représentants et responsables de l'Eglise catholique leur disent davantage ou plus fréquemment dans quelle mesure il y a, précisément une différence de nature, et non seulement de degré, entre la manière, à la fois chrétienne et universelle, de construire et d’assumer son histoire et sa liberté, et telle ou telle manière, non chrétienne, d'essayer de le faire. Bonne semaine, je crains d'avoir été un peu trop long, mais j'espère que ce que je viens d'écrire n'est pas totalement inopérant. Scrutator.